Le Web des pauvres, le Web des riches: l'autre fracture

Les inégalités se manifesteront aussi sur Internet.

Un écolier utilise un ordinateur portable dans un village d'Inde, avec un veau à côté de lui, en 2010. REUTERS/Danish Siddiqui

- Un écolier utilise un ordinateur portable dans un village d'Inde, avec un veau à côté de lui, en 2010. REUTERS/Danish Siddiqui -

Alors qu’une part croissante de la population mondiale a accès à Internet, les inégalités entre riches et pauvres se creusent. Demain, ces deux phénomènes vont converger. Nous aurons l’Internet des nantis, et celui du reste du monde.

Cela ne veut pas dire qu’il y aura deux «réseaux» distincts ou que les internautes aux plus bas revenus n’accéderont plus aux immenses possibilités qui se sont ouvertes pour tous, sans distinction d’âge, de pouvoir d’achat ou de nationalité. De fait, la démocratisation d’Internet a servi, d’une certaine manière, à contrecarrer la concentration de la richesse et du pouvoir qui existe dans beaucoup de pays.

Les pauvres, premières victimes d'Internet

Mais le problème que j’entrevois –et qui, dans une certaine mesure, est déjà là– c’est que les populations défavorisées seront les premières victimes du Web, contrairement à ceux qui ont les moyens de se protéger. Se protéger de quoi? D’une infection par l’«autre» Web, celui qui est contaminé.

L’immense développement de la Toile est une bénédiction, mais il s’est accompagné de nouveaux problèmes qui s’aggravent à mesure que le nombre d’internautes augmente. Nous avons tous souffert de certains de ces inconvénients: virus, spams, piratage, violation de la confidentialité et autres opérations frauduleuses, dont l’usurpation d’identité. Ce délit de plus en plus fréquent est aussi l’un des plus dangereux à cause des graves préjudices causés à ses victimes qui, outre le fait de subir des pertes financières, doivent souvent passer des mois ou des années à laver leur honneur. Selon une étude de Symantec, une société spécialisée dans la sécurité informatique, en 2012, les pertes mondiales engendrées par les délits commis sur le Web ont atteint pas moins de 114 milliards de dollars.

Fossé numérique

Par conséquent, on peut supposer sans prendre trop de risques que les internautes aux revenus peu élevés d’Inde, d’Italie ou du Canada, par exemple, auront une expérience du Web très différente de celle d’autres utilisateurs qui ont de quoi s’acheter les meilleures protections du marché.

Le «fossé numérique» entre pays riches et pays pauvres va se reproduire à l’intérieur de chaque pays: les internautes les moins favorisés seront plus exposés sur Internet que leurs compatriotes aisés. Cela ne suffira plus d’installer un simple logiciel antivirus, il faudra investir d’importantes sommes pour se doter de protections et de barrières à la hauteur de la sophistication des programmes qui infectent la Toile.

Si des agences de renseignement, des grandes banques, des entreprises et toutes sortes d’organismes qui dépensent des sommes colossales pour renforcer leurs moyens de défense contre la cybercriminalité subissent régulièrement des piratages, autant dire que nous, les particuliers, sommes encore plus vulnérables.

La cybercriminalité rapporte gros

Un délit commis sur Internet, grâce à un programme capable de percer les défenses antivirales et d’autres protections sur le Web, peut rapporter beaucoup d’argent. C’est donc sans surprise que beaucoup d’esprits talentueux se consacrent à créer des produits et des techniques qui font d’Internet un environnement à risque.

Pour compliquer le problème, ces activités frauduleuses peuvent facilement être menées à grande échelle et à l’international. Les jeunes pirates informatiques commencent à s’infiltrer dans l’intranet de leur école ou de leur université et dans les e-mails de leurs amis. Et puis ils se rendent vite compte qu’il est possible de le faire dans d’autres pays ou même contre des cibles plus intéressantes. Le directeur de sécurité d’une banque internationale m’a confié que son établissement subissait chaque jour des milliers d’attaques. John Brennan, conseiller principal du Président Barack Obama pour la sécurité intérieure et la lutte antiterroriste dresse ce terrible constat:

«Un jour ouvrable comme un autre, les entreprises de tous les secteurs d’activité subissent des cyberattaques à répétition. Des vols de propriété intellectuelle, de conception industrielle, de données personnelles de leurs clients. Les renseignements les plus sensibles concernant des systèmes de défense et des armements sont aussi en péril (…) Rien que l’année dernière, on a enregistré plus de 200 cyberattaques, certaines réussies et d’autres manquées, contre les systèmes de contrôle de nos réseaux électriques, systèmes de transport, aqueducs et raffineries; c’est cinq fois plus qu’en 2010.»

Le journalisme en ligne, autre facteur de division

Mais les inégalités sur Internet ne dépendront pas seulement de moyens de protection plus ou moins efficaces. Elles s’accentueront aussi entre ceux qui bénéficieront de contenus journalistiques de qualité disponibles sur abonnement et ceux qui n’auront accès qu’aux sites d’information gratuits. De l’info qui circule gratuitement sur le Web, il y en a de plus en plus. En revanche, des contenus gratuits qui aident à comprendre objectivement ce que signifie telle ou telle information seront de plus en plus rares. Le journalisme de qualité sera payant, ce qui ne fera que renforcer les divisions. Aussi est-il urgent de combattre ces phénomènes.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Devenez fan sur , suivez-nous sur
 
L'AUTEUR
Moisés Naím est Senior associate de la Fondation Carnegie pour la paix internationale. Chroniqueur pour de nombreux titres dont El Pais, The New York Times, The Financial Times, The Washington Post. Il a été, avant l'arrivée de Chavez au pouvoir, ministre du Commerce et l'Industrie et directeur de la Banque centrale du Venezuela. Ses articles
TOPICS
PARTAGER
LISIBILITÉ > taille de la police
SLATE CONSEILLE
D’où il sort, Duqu?
D'autres ont aimé »
Publié le 08/05/2012
Mis à jour le 08/05/2012 à 7h06
13 réactions