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Pourquoi l'Europe pourrait regretter le départ de Nicolas Sarkozy

James Poulos, mis à jour le 02.05.2012 à 3 h 24

La vision d'un journaliste américain conservateur.

Le 22 avril à Paris. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Le 22 avril à Paris. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

«Je ne dis pas “après moi, le déluge”», a confié le président Nicolas Sarkozy, dans un clin d’œil, lors d’une interview accordée au Figaro et publiée le 20 avril, à la veille du premier tour d’une élection qui l’a vu distancé par le candidat socialiste François Hollande.

Mais si Sarkozy entendait signifier, de manière indélicate, que le pays était voué à l’échec si sa défaite annoncée du deuxième tour se vérifiait, le constat pourrait dépasser la France et s’appliquer à toute l’Europe.

Les critiques se plaisent à décrire le sortant comme «l’omniprésident» et comme un «enfant turbulent» mais les répercussions de sa défaite électorale prévisible pourraient bien être plus grandes que l’égo du «Tsarkozy» tel qu’il est décrit par certains de ses critiques.

1. La revanche du nationalisme

Les partisans du projet européen ont encore plus à craindre que la démonstration de force de Marine le Pen et du Front national. Le nationalisme de François Hollande se méfie autant de l’austérité européenne que de la coopération anglo-américaine. Il a provoqué quelques vagues en annonçant qu’il ne rejoindrait pas l’initiative anglo-américaine de coordination de libération des réserves stratégiques de pétrole.

Hollande démontre que le nationalisme de la gauche n’a manifestement rien à envier à celui de la droite sur ce point. Mais les observateurs de part et d’autre de l’Atlantique tendent à concentrer leurs craintes sur les nationalistes réactionnaires, comme ceux qui dominent la politique en Hongrie et sous-estiment deux développements majeurs.

Le premier est que grâce au partenariat de centre-droit entre l’Allemagne d’Angela Merkel et Sarkozy, la gauche européenne a rapidement pris conscience qu’elle ne détient pas le monopole du trans-nationalisme. Le grand projet politique consistant à rendre le nationalisme compatible avec la mondialisation et une intégration européenne toujours plus profonde est l’expression des rêves fondamentaux du libéralisme.

Mais la plupart de ses partisans se rencontrent à droite de l’échiquier politique. L’opposition de l’extrême gauche à ce projet a empêché la gauche modérée de s’en faire la championne, un obstacle que Sarkozy n’a pas eu à affronter. C’est avec la campagne électorale que se sont pour la première fois fait entendre, à droite, des voix défavorables à cette harmonisation.

Sarkozy a tenté de les attirer à lui, en leur servant un discours sur l’immigration, sans y parvenir. La droite respectable est aujourd’hui le centre de gravité des espérances trans-nationales européennes —et la gauche respectable doit se demander quelle alternative elle peut offrir. Pour Hollande, qui va sans doute se trouver à la tête de l’Etat, la réponse est simple: redéfinir la nation comme le point central de toute justice, avec l’Etat comme source.

Deuxièmement, un désaccord profond sur le nationalisme est en train de s’envenimer à droite, pouvant, potentiellement, déboucher sur un conflit encore plus important que celui qui agite la gauche. Anders Breivik, le tueur en série norvégien est peut-être fou, mais son discours transnationaliste –qui évoque la menace mortelle qui pèserait sur la civilisation européenne– touche la corde sensible de nombreux conservateurs dans le monde.

La question brûlante, aux yeux de cette droite très à droite, est de savoir si l’Europe qu’elle a connue et tant aimée peut-être sauvée sur une base nationale ou sur une base plus transcendante et unificatrice. Certains, comme Le Pen, affirment sans relâche que la France, seule, pourra sauver les Français.

De plus en plus, d’autres conservateurs et réactionnaires estiment au contraire que seul un effort pan-européen permettra de se mesurer efficacement aux vastes changements démographiques et religieux du continent. La chute de Sarkozy serait un coup terrible porté à l’idée que le compromis conventionnel du centre-droit sur la question du nationalisme aurait une légitimité.

L’Union européenne n’a institutionnalisé qu’une seule forme de transnationalisme. Sur le long terme, de vastes possibilités pourraient être ouvertes par la lame de fond d’une droite qui voudrait transcender les nations-Etats.

De manière plus immédiate, le départ de Sarkozy risque de pousser la plupart des gens à considérer les pensées transnationales comme le véhicule des programmes de la droite.

2. L’éclipse de l’économie

Malgré la réputation égocentrique de Sarkozy, le monde entier le considère comme le partenaire subordonné, et non supérieur, d’Angela Merkel. Merkel a joué des muscles sur tout le continent, tandis que le pauvre Sarkozy a été contraint de traverser la Méditerranée et d’intervenir en Libye.

Sa gestion du dossier libyen a à peine vu sa côte de popularité remonter, non parce que la guerre était controversée où coûteuse, mais parce que l’opinion dominante est que la politique elle-même est devenu un accessoire en Europe à tout ce qui est du ressort de l’économie.

L’étendue même de la crise économique européenne a fini par installer l’idée que tout ce qui n’a pas trait à la finance n’a guère d’importance. Malgré cela, les démocraties continuent de tenir des élections assez régulièrement.

Le renvoi de Sarkozy pourrait démontrer que la politique a toujours un rôle. Sarkozy pourrait bien devenir l’antithèse du Premier ministre italien Mario Monti, en étant chassé du pouvoir par les électeurs au lieu d’être nommé par d’autres instances. Monti lui même est en train de céder face aux réalités de la politique.

Paradoxalement, en termes d’opinion publique, les politiques sont souvent bien plus puissants quand ils ne sont pas au pouvoir. La majorité de l’Europe semble attendre, sans le savoir, un nationaliste sans mandat pour qu’il démontre la primauté de la politique sur tous les degrés des politiques monétaires organisées par des bureaucrates nommés.

Bien plus que les mauvais souvenirs ravivés par la domination économique de l’Allemagne, le réel danger d’une plus grande unité fiscale européenne est la perspective qu’elle s’exerce dans une Europe où les idées et les décisions politiques seraient à nouveau à l’ordre du jour. Le retour de la politique signifierait un affranchissement de la tyrannie des considérations économiques et nous savons tous ce que cela pourrait provoquer.

3. Le retour de l’ennui

Désolé, mais ni Merkel ni Cameron ni aucun autre leader européen ne possède quoi que ce soit d’excitant. Presque tout chez Sarkozy est du ressort du sensationnel. Le départ de Sarkozy de la scène européenne risque bien de ramener le leadership européen à un niveau d’ennui qu’il n’avait pas connu depuis les années 1970.

Parfois, comme en attestent les conservateurs américains, l’ennui a quelque chose de bon. Mais en Europe, ce retour de l’ennui se produirait à un moment où l’attente de politiques fortes s’accompagne de l’émergence d’une classe politique à qui il manque le prérequis de base de toute autorité politique: le langage du commandement.

Souvent, nous associons le langage du commandement à un despotisme démagogique. Cela peut arriver. En réalité, le langage est celui du commandement quand celui qui le prononce vient se placer lui même dans la balance. Si des gens comme Hitler n’étaient que l’unique conséquence d’une telle réalité, l’humanité se serait perdue depuis longtemps.

Le langage du commandement a donc fort mauvaise réputation, ce qui n’est pas la seule explication de son absence dans le domaine de la politique européenne. Où sont donc les de Gaulle et les Churchill d’aujourd’hui? Leur absence est liée au genre particulier des individus qui composent la classe politique européenne. Ils n’en ont tout simplement pas la moelle ou bien pensent qu’ils ne l’ont pas. Et ils n’ont certainement pas été formés à cela.

Sarkozy est loin d’être parfait, mais il est, de loin, de tous les leaders européens, celui qui est le plus apte à prononcer des discours d’autorité (à l’exception du pape Benoît XVI). Et le pape n’est pas un homme politique. Nous ne savons pas si Sarkozy effectuera un second mandat, mais il n’a pas de successeur clair. Le résultat qui se profile est celui d’un nouveau chef ennuyeux, comme la plupart des autres chefs européens.

4. Un coup de pied de l’âne à une Amérique qui n’en a pas besoin

Les Etats-Unis ont besoin de la France. Oui, ça ressemble à une blague, mais la France est le seul pays capable de diriger l’Europe politiquement. Malgré la grande proximité que les Etats-Unis entretiennent avec l’Allemagne, en dehors du simple domaine de la survie économique, le retour sur investissement est proche du néant.

Pour le dire autrement: les Etats-Unis ne peuvent rien faire dans le domaine politique à travers un partenariat unique avec l’Allemagne. Mais avec un socialiste européen au palais de l’Elysée, le président américain Barack Obama va se trouver devant un choix cornélien: travailler avec Hollande et encourir la colère des Républicains ou prendre ses distances avec Hollande et gaspiller une nouvelle opportunité de faire en sorte que le futur de l’Europe soit entre les mains de sa plus grande puissance.

Ironie du sort, l’intransigeance de Hollande sur la question des réserves de pétrole a le potentiel de faire paraître Obama impuissant face à un socialiste européen. Comment Obama peut-il dire aux Américains qu’il ne peut faire baisser le prix de l’essence à la pompe parce qu’un de ces «singes capitulards et bouffeurs de fromage» nouvelle élu refuse de le laisser coordonner sa politique énergétique avec le reste de la communauté internationale?

Des situations aussi absurdes comme celle-ci font partie des légendes électorales –et constituent des munitions parfaites pour le candidat républicain à la présidence, Mitt Romney, dont la présentation du bilan d’Obama est déjà, malgré quelques points tout à fait réels, particulièrement absurde.

Plus fondamentalement, la vie en Amérique sera rendue bien plus difficile par le refus aussi prévisible qu’inévitable de Hollande de diriger l’Europe et d’en faire une des principales forces du monde. L’inspiration politique dont l’Europe a besoin et que seul la France peut lui fournir devra donc l’être par les Etats-Unis, qui sont las de tenir ce rôle.

Un porte-parole du Trésor américain a déjà déclaré que les Etats-Unis n’ont aucune intention d’octroyer davantage d’argent au FMI pour pouvoir sauver l’eurozone. Le désir, traditionnel, de l’Amérique de ne pas gaspiller son énergie à s’occuper des problèmes européens, risque de passer au second plan et pas seulement pour un seul parti politique.

Une France affaiblie dirigée par un président pâlichon issu d’un passé révolu est déjà une mauvaise nouvelle pour la France, quand bien même les Français n’en peuvent plus de Sarkozy. C’est une très mauvaise nouvelle pour les Etats-Unis et pour tout président américain qui sera obligé de se demander comment sortir l’Europe de l’ornière actuelle autrement qu’en signant des chèques.

5. Le triomphe du repli

Durant son mandat, Sarkozy a, presque à lui tout seul, permis à l’Europe de demeurer dans le jeu de la politique internationale, de l’Afrique au Moyen-Orient et à l’Iran. S’il s’en va, l’interventionnisme européen ne lui survivra pas. Tout n’est qu’une question de temps.

Sarkozy a réintégré, de plain pied, la France au sein d’une Otan qui se montre de moins en moins interventionniste. Hollande, disposant d’une expérience diplomatique à peu près nulle, a déclaré qu’il opérerait le retrait des Français d’Afghanistan cette année. La France va se replier sur elle-même comme le reste des autres nations européennes –pour la première fois de son histoire.

Tout ceci n’est pas entièrement vrai. Après avoir fait un petit tour en Egypte, Napoléon Bonaparte a choisi, en temps, de se replier sur l’Europe, vendant la Louisiane aux Etats-Unis et ne s’intéressant, hors d’Europe, qu’à la rébellion d’Haïti. Mais pour Napoléon, ce repli européen avait un objectif. Il souhaitait opérer l’unification politique de l’Europe.

Les Européens d’aujourd’hui ne semblent pas très partisans d’un tel tour. Ils n’ont aucun goût pour la grandeur et aucun sens de ce qu’un empire peut signifier en dehors d’une exploitation coloniale. Aussi, leur version du repli européen affaiblira l’Europe, alors qu’une Amérique en repli ne s’est jamais affaiblie et n’est pas condamnée à s’affaiblir à l’avenir.

Dans ce domaine, Sarkozy s’est montré irrésistible, quand bien même cela ne s’est pas toujours vérifié sur le long terme. Quel que soit son avenir politique, il convient d’admettre qu’il faisait preuve d’un chauvinisme échevelé en tentant de faire croire que la France demeurait une puissance mondiale.

Or la France est encore une puissance européenne et donc capable de servir de contrepoids à cette Europe du repli et vouée à l’échec –elle peut encore faire valoir ses idéaux et se montrer énergique sur le continent, à défaut du globe.

L’échec de Sarkozy en la matière va sans-doute contribuer à ruiner les efforts de ses successeurs de centre-droit s’ils décident de se lancer dans un interventionnisme négligeant la possibilité première de redéfinir, avant le paysage mondial, le paysage européen.

Européens et Américains devraient également s’inquiéter d’un tel échec –même si la majorité des Français semble ne pas s’en soucier le moins du monde. Lorsqu’un leader français émergera et qui saura tirer des leçons des erreurs commises, les folies de Hollande et de ses opposants les plus extrême pourraient bien avoir provoqué une véritable tragédie européenne.

James Poulos

Traduit par Antoine Bourguilleau

James Poulos
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Éditorialiste américain
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