Roland Moreno, le génie ne paie qu'une fois
Ancien journaliste à Détective, garçon de course à l’Express, autodidacte en électronique et informatique, le créateur révolutionnaire de la carte à puce est mort ce week-end.
- L'acteur anglais Sacha Baron Cohen sur le podium d'un défilé de Jean-Charles de Castelbaja en 2008. REUTERS/Benoit Tessier -
Avec le décès de Roland Moreno, le 29 avril 2012, disparait sans doute l’un des derniers inventeurs français de génie en date. Tout le monde connaît et utilise son œuvre: la carte à puce. De l’inventeur que l’on qualifie souvent de fou, Roland Moreno avait tous les attributs apparents: cheveu sauvage, grosses lunettes, regard pétillant et perçant, chemise légèrement débraillée et bureau…
Lorsque je l’ai rencontré, en 1999, dans les locaux d’Innovatron, à deux pas de la fontaine Saint-Michel à Paris, une pièce particulière lui avait été réservée dans cette entreprise assez austère spécialisée dans l’exploitation de ses brevets. Son bureau, lui, tranchait de façon spectaculaire avec ce décor impersonnel. L’auteur de La Théorie du bordel ambiant (Belfond, 1990) savait, à l’évidence, de quoi il parlait.
La pièce faisait penser à une chambre d’enfant qui n’aurait pas été rangée depuis… toujours. Un lieu à l’image de son cerveau en permanente ébullition créative. Car le problème majeur d’un inventeur, c’est d’inventer. Or, cette activité n’a rien d’automatique, ni de répétitif. Imaginez que vous alliez tous les jours au bureau dans le seul but d’inventer quelque chose. Pas évident.
L'inventeur du Matapof
Roland Moreno, lui, était un inventeur né. Peut-être parce qu’il avait échappé au moule formateur et conformateur des études supérieures. A la fac, il avait préféré la vie réelle à une époque, 1968, particulièrement stimulante pour un jeune homme d’une vingtaine d’années, né en 1945 au Caire. Dès l’âge de 10 ans, comme le raconte le site qui lui est dédié, il «bricole» en démontant tout ce qui l’entoure, radio, amplis, haut-parleurs…
Déjà empreint d’un esprit légèrement anarchiste tout autant qu’artiste, il prend le contre pied de l’univers hyper fonctionnel de l’après-guerre, celui que dépeint Jacques Tati dans Mon Oncle (1958). Lui fabrique des objets qui ne servent à rien comme un magnétophone affublé de robinets de baignoire.
En 1968, il se met à l’électronique parce que c’est la mode. Et il bricole toujours «pour s’occuper les mains au lieu de se gratter le nez ou de se ronger les ongles», en écoutant France Culture. Avec ses machines à faire sauter les allumettes ou à tirer à pile ou face (le Matapof), il attire l’attention de la télévision française qui va le filmer dans son appartement, digne de son bureau chez Innovatron.
L’émission fournit un portrait du personnage de l’époque qui, s’il n’a encore rien inventé de sérieux, ne manque pas de confiance dans son caractère «d’exception» et confesse son objectif «d’arriver à tout prix» (on reconnaît la voix de Gérard Sire, pour ceux qui se souviennent de ce nom célèbre à la radio).
Take the money and run
Quelques années plus tard, en 1974, le génie sonne à la porte de Roland Moreno. Deux ans auparavant, il a créé Innovatron (Société Internationale pour l'Innovation) qui est d’abord une association loi 1901, puis une Sarl en 1974 et une SA en octobre 1974. L’idée est alors de «vendre des idées» à partir de celle du Radoteur, un système de création automatique de noms de marque sous forme de néologismes.
Cette année là, 1974, va marquer l’histoire de la technologie française avec une idée beaucoup plus révolutionnaire: la carte à puce, ou plutôt dans un premier temps, la puce de paiement. Là encore, l’esprit décalé et humoristique de Roland Moreno, jeune homme de 29 ans, s’exprime: il baptise son invention Take the money and run (TMR) en s’inspirant de la comédie éponyme de Woody Allen (1969).
Pendant les années qui ont suivi, l’inventeur n’a cessé de souligner son propre génie qui, pour lui, se concentrait dans la simplicité du circuit électronique contenu dans cette puce. Une simplicité qui se doublait, facteur essentiel, d’une extrême sécurité de fonctionnement. En 2000, Roland Moreno a d’ailleurs lancé un concours offrant un million d’euros de francs à quiconque parviendrait à pirater sa puce en moins de trois mois. Personne n’a alors réussi à relever ce défi.
L’art du brevet
En 1974, l’enjeu était tout autre. Il fallait protéger cette invention à l’aide d’un brevet incontournable et, ensuite, convaincre les industriels d’adopter ce nouveau moyen révolutionnaire de paiement et de retrait d’argent. Au moins autant que son invention, c’est la capacité de Roland Moreno à franchir ces deux obstacles souvent insurmontables qui le distingue d’un simple professeur Nimbus.
Grâce à ses efforts et à l’appui que quelques amis qui ont cru en lui très tôt (Marcel Botton, également né au Caire, en 1946, et fondateur en 1981 de l’entreprise Nomen spécialisée dans la création de marques, Jean Audouin, Jacqueline Foucherault). Mais comment Roland Moreno, spécialiste des inventions bidouillées plus ou moins inutiles, ancien garçon de course, journaliste à Détective et secrétaire de rédaction à Chimie-Actualité, garçon de course à l’Express, autodidacte en électronique et informatique, a-t-il pu aboutir à la création d’un circuit électronique révolutionnaire?
Un ingénieur électronicien du Centre National d'Etudes des Télécommunications (CNET), Daniel Vesque, revendique depuis des années la paternité de cette invention. Deux ingénieurs allemands et trois américains contribuent également à la genèse de la carte à puce autour du concept de mémoire portative.
Mais il est impossible de retirer à Roland Moreno le fait d’avoir été le premier à déposer un brevet sur cette idée en 1974 et d’y avoir ajouté, en 1975, des compléments décisifs comme le contrôle par le lecteur de carte du code confidentiel contenu dans la puce, le comptage des erreurs de code provoquant l’autodestruction de la puce ou la protection des zones contenant les données confidentielles.
Une course de haies
Les inventions ne naissent par génération spontanée. La réussite de Roland Moreno tient moins dans l’idée que dans son exploitation. Il y a cru assez pour déposer un brevet avant tout le monde (le microprocesseur avait été inventé trois ans seulement auparavant, en 1971, par Intel). Il a perfectionné le concept (au départ, il s’agissait d’une bague et non d’une carte) et l’a adapté à son usage grâce à la sécurisation.
Il a bénéficié du développement, par Michel Hugon, chez Honeywell Bull, de la carte à puce intelligente en 1977. Et, surtout, il a convaincu les banques. Ce n’est pas le moindre de ses exploits. Ces entreprises ne brillent pas, en effet, par leur fibre innovatrice. Or, lancer la carte à puce comme moyen de paiement et de retrait d’argent impliquait la mise en place d’une architecture très lourde: production des cartes, installation des distributeurs automatiques de billets (DAB) et équipé tous les commerçant en lecteurs. Sans parler du réseau télématique correspondant à créer, 7 ans avant le Minitel.
Roland Moreno a dû aussi résister aux tentatives de Philips, Bull et Siemens pour faire annuler ses brevets. Il a également dû faire face aux délais: la carte à puce n’est définitivement adoptée par le Groupe Carte Bleue qu’en 1986, plus de 10 ans après les brevets. Et il faut attendre 2011 pour que le nombre de transactions par carte dépasse celui des chèques. C’est dire si faire fortune grâce à une invention n’a rien d’un long fleuve tranquille.
La théorie du bordel ambiant
Pour juger de l’avancée remarquable de la carte à puce, il suffit de jeter un coup d’œil sur les Etats-Unis. Alors que la carte de crédit américaine date de 1958, il faudra attendre les années 2000 pour qu’elle ajoute une puce à sa bande magnétique. Ceci malgré un taux de fraude important nettement supérieur à celui qu’enregistre le GIE Groupement carte bancaire en France (1,7 milliard de francs pour 883 milliards de francs de transactions en 1999 selon un rapport du Sénat).

Roland Moreno en 2010. Wikimedia Commons License by 2.0 SA / Raphaelle Labbé
Pourtant, la France n’a pas su profiter pleinement de cette avance sur le plan industriel. Le fabricant de cartes à puce Gemplus, créé en 1988, a été racheté par le Néerlandais Axalto en 2006 qui l’a rebaptisée Gemalto et Schlumberger a abandonné le secteur.
De son coté, depuis 1974, Roland Moreno n’a jamais cessé d’inventer. Pourtant, le génie n’a plus sonné à sa porte. Avant d’entrer dans le dictionnaire en 1995, il publie «La théorie du bordel ambiant » qui le rappelle aux souvenirs du grand public. Entré dans le dictionnaire en 1995, son statut d’inventeur de la carte à puce s’établit définitivement malgré les contestations.
Financièrement, la manne des 43 brevets de 1974 et 1975 se tarit en 1994, lorsqu’ils commencent à tomber dans le domaine public. Innovatron connaît alors des difficultés financières importantes et doit revendre ses activités industrielles à Ingenico. A l’évidence, il faudrait plus qu’une nouvelle idée pour relancer l’entreprise. Roland Moreno ne désarme pas avec ses prototypes et brevets sur le passe sans contact Calypso, ancêtre du Navigo.
Une flopée d’inventions sans suite
En 1999, il travaille sur un projet visant à prolonger les usages de sa carte à puce. Il s’agit alors de l’Audionet, un système breveté permettant d’écouter partout la musique dont l’utilisateur a acheté les droits. Partout… où un tuner Audionet est installé.
La machine n’est autre qu’une chaine hifi reliée à Internet et qui permet d’accéder à la musique stockée sur un serveur grâce à une identification de l’utilisateur grâce à sa carte à puce Audionet. L’idée est de se passer d’un ordinateur et de rendre ainsi le système accessible à tous. Le principe préfigure sans doute les futurs services d’accès aux immenses archives des éditeurs de musique. Trop tôt, cette fois.
Puis, viennent le BACHotron en 2001, réorchestration électronique de morceaux classiques, Célimène en 2002, de grands textes de chansons, de théâtre ou de poésie plaqués sur des morceaux de musique célèbres… En 2003, le site Indécidables propose aux inscrits de répondre «à des centaines de questions, déroutantes, incongrues et souvent loufoques, pour découvrir votre ou vos "jumeaux."».
En 2007, Gromo est un jeu qui google pour évaluer la proximité de différentes associations de deux mots, comme agriculture et Bruxelles… Depuis quelques années, il travaillait sur un projet de site de poker en ligne et à d’autres jeux pour la télévision.
Affaibli par une première infection pulmonaire fin 2008, Roland Moreno a succombé à une embolie pulmonaire. Son dernier ouvrage, Victoire du bordel ambiant (Archipel, 2011) livre ses mémoires et ses réflexions sur la peinture et tout ce qui a pu traverser son esprit fasciné par la Turquie et Wikipédia, entre autres.
Sa disparition est celle d’un inventeur comme la France en connaissait des dizaines à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe. Aujourd’hui, en cette veille d’élection présidentielle, on peut se demander pourquoi le moule semble cassé.
Michel Alberganti
Mis à jour le 02/05/2012 à 13h05
















































Merci pour ce portrait ... J'ai aussi connu de beaux esprits, formés dans les écoles les plus réputées de la République, affirmer au début des annés 90 que la carte à puce était inutile et n'avait pas d'avenir... La preuve? Les Etats-Unis ne s'y intéressaient pas. Et ce furent les mêmes qui ne levèrent pas le petit doigt lorsque la société Gemplus fut vendue. Comme si les cercles industriels français ne savaient plus reconnaître et défendre les inventions les plus géniales. Résultat: Windows ou Apple sont toujours américains, mais Gemplus n'existe plus pour la France. Cherchez l'erreur. Mais elle n'est pas du côté de Moreno.
Triste constat de voir une société qui juge un homme uniquement sur son apparence ( "de l’inventeur que l’on qualifie souvent de fou") car il ne correspond pas aux stéréotypes présupposé d'un inventeur qui devrait avoir l'air propre sur soi.
Durant mon enfance (j'ai 41 ans) j'ai "admiré" ce genre de personnage par l'intermédiaire de son pendant de la presse enfantine que fut "Géo Trouvetout", inventeur iconoclaste.
IL est triste de constater que notre beau pays qui se veut l'héritier de 1789 et 1968, est en réalité un pays ultra conservateur de la pensée qui voit bon nombre de ses inventeurs être obligé de s'expatrier pour trouver des fonds permettant de financer leurs recherches.
Je souhaite que l'on sache aider de telles vocations à se perpétuer dans un proche avenir plutôt que de se leurrer avec les crédits d'impôts recherche qui sont essentiellement utiliser par des groupes avides d'optimisation fiscale.
... une petite erreur : la somme promise en 2000 pour le "crackage" de la carte à puce était d'un million de Francs, et non d'Euros : http://www.leparisien.fr/societe/roland-moreno-a-gagne-son-pari-06-07-2000-2001485595.php
Effectivement, on regrette que tous les discours sur la compétitivité de notre économie et le développement d'une industrie du savoir ne se matérialisent pas plus, quelle que soit la couleur politique du Gouvernement, par une politique de soutien plus innovante et visionnaire (cf. le maintien en respiration artificielle du Minitel alors que la France était plutôt en avance sur l'ADSL).
merci pour la précision.
Je n’interviens ici que sur quelques points afin de ne pas être trop long. Ceux de vos lecteurs qui souhaiteraient avoir plus d’informations peuvent se reporter à mon droit de réponse plus complet publié en ligne sur l’encyclopédie Wikipedia dans les pages de discussion sur l’article ‘carte à puce’ du 10 septembre 2011 ou ‘Roland Moreno’ du 12 septembre 2011.
Vous faites état de ma contestation judiciaire de paternité mais vous relayez malheureusement de nombreuses contre-vérités sur Innovatron et ses soi-disant transformations en Sarl puis en SA. En réalité, l’association Innovatron a été créée le 4 juillet 1972 et présidée par Jean Audouin et elle n’a jamais été transformée en quoi que ce soit, vous pouvez aller le vérifier au Bureau des associations de la préfecture de police de Paris. Ce n’est que le 7 octobre 1974 que Moreno a créé et présidé une société anonyme dénommée ‘Société Internationale pour l’innovation’ à laquelle il a fait l’apport en nature du brevet qu’il avait déposé le 25 mars 1974 en se définissant uniquement comme le déposant. Il a fait connaître cette société aux médias sous le nom Innovatron, même nom que l’association persistante. Ni Jean Audouin ni Marcel Botton ne font partie de l’administration de la société créée. Moreno a été entouré non seulement par le conseil en brevets Jean Moulin mais aussi par les ingénieurs François Grieu et Alain Maréchal. La société a eu pour objet d’exploiter le brevet déposé en mars 74 et nullement celui de « vendre des idées ». Ce sont des réalités factuelles.
Vous affirmez qu’il est « impossible » de retirer à Roland Moreno d’avoir, en 1975, ajouté aux moyens inhibiteurs décrits dans le brevet déposé en mars 1974, notamment un comptage des erreurs de code confidentiel pour déterminer quand faire l’inhibition de la carte, analogue à une autodestruction de la puce ; vous affirmez ainsi d’emblée qu’il n’y a pas eu d’escroquerie. En somme vous dites que son dépôt de 1975 prouve totalement qu’il a fait lui-même le travail d’invention amenant ce nouveau dépôt. Votre raisonnement est trop rapide et ignore que nombre d’inventions volées sont déposées dans un premier temps sous forme restreinte et maquillée, puis un peu plus tard de nouveaux dépôts sont faits pour parvenir à la protection industrielle de toute l’invention dérobée.
Par deux plaintes contre X de 1995 et 2000, pour notamment « usurpation de la qualité et du titre d’inventeur de la carte à puce et complicité », j’ai confié à la justice la charge de trancher cette affaire. Durant quinze ans les magistrats ont eu le pouvoir et le devoir d’enquêter mais ils ne l’ont jamais fait, alors que je leur ai présenté un « faisceau concordant d’indices et d’éléments de preuve », et des demandes précises d’investigations et de confrontations ; c’est pourquoi j’ai saisi la Cour européenne des droits de l’homme le 26 octobre 2011.
Cordialement.
Merci d’avance de bien vouloir placer ce droit de réponse juste après votre article, la règle étant que le droit de réponse soit bien visible par les personnes qui lisent l'article.