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Que dire à l'électeur du FN? Faut-il seulement lui parler? La gauche hésite

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 01.05.2012 à 11 h 22

Le vote pour Marine Le Pen divise, tant sur les questions qu'il pose que sur les réponses à apporter.

François Hollande en déplacement à Moulins, le 13 avril 2012. Benoit Tessier / Reuters

François Hollande en déplacement à Moulins, le 13 avril 2012. Benoit Tessier / Reuters

Depuis le premier tour,  le PS a entamé des  manœuvres plus ou moins habiles pour récupérer ce qui peut l’être des «bonnes» voix du FN.

Outre la traditionnelle perception d'un «cri de colère sociale», exprimée par François Hollande dans Libération, une des figures imposées après chaque percée du FN, Ségolène Royal a été dépêchée pour dire que «les habitants des quartiers populaires qui s'inquiètent des flux migratoires clandestins ne sont pas des racistes» et que «le vote d’étrangers extracommunautaires n’était pas une priorité». Quant à Arnaud Montebourg, ancien candidat à la primaire PS jugé populo-compatible, il pense qu’il existe un consensus incluant le FN«pour dire que nous avons besoin d’immigration»!

Un peu comme on distingue le bon du mauvais chasseur, la gauche considère que si toutes les voix du FN ne sont évidemment pas bonnes à prendre, c'est le cas de certaines. Toute la question est de savoir lesquelles et à quel prix. Quelle proportion de vote-colère est-elle assez «propre» pour le PS? Quelle part d’expression d’un vote raciste est à rejeter pour la gauche?

«Je veux reconquérir les hommes et les femmes en colère qui parfois s’abandonnent, oui cent fois oui, mais promettre pour se compromettre, mille fois non», a lancé Hollande lors de son meeting à Bercy dimanche 29 avril. Mais reconquérir comment? En fait l'opposition —au sens large— est assez partagée sur l’analyse à faire du vote FN, et donc sur la bonne manière, pour le candidat Hollande, d’y répondre ou pas.

La boxe et l’éducation populaire: la stratégie Mélenchon

Si quelqu’un en a fait un point central de sa campagne, c’est bien Jean-Luc Mélenchon, le candidat du Front de gauche, dont la stratégie consistait à «recréer le vocabulaire de gauche, qui se crée par lui-même, mais aussi dans cet affrontement quasi-physique» contre Marine Le Pen, explique son porte-parole Alexis Corbière. D’où la campagne d’éducation populaire menée par ses partisans pour démonter le «faux tournant social et le faux tournant laïc» du FN. Un tract imprimé à plus de 8 millions d’exemplaires, des dizaines de réunions locales dont une très symbolique à Hénin-Beaumont, fief de Marine Le Pen, un non-débat très offensif sur France 2 avec la candidate d'extrême droite, le Front de Gauche n’a pas ménagé ses efforts.

«Je suis très en colère contre la danse du ventre entamée par le PS», tonne Alexis Corbière, qui a affirmé dans un communiqué que «la progression fulgurante du Front de Gauche [11,10% des voix, NDLR] démontre que c’est la question sociale qui est la préoccupation première de tous nos concitoyens». Selon lui, même si le pari du candidat de devancer Marine Le Pen a échoué, la méthode —imposer une thématique, déplacer les termes du débat— était la bonne:

«Dans une société médiatique, quel est le sujet dont on va parler et reparler sans cesse? Nous on veut que ce soit la redistribution des richesses. On veut mettre la question au cœur du débat, c’est une bataille culturelle.»

En bons lecteurs de Marx, les stratèges du Front de Gauche restent attachés à une vision classiste d’opposition entre riches et pauvres qui ne saurait accorder de crédit aux questions identitaires. «Il n’y a pas de problème avec l’islam, il n’y a pas de problème avec les immigrés», répète Alexis Corbière. Et la vision positive de l’immigration a été mise en avant dans la campagne, comme avec cette «ode à la fraternité» d’une France métissée à Marseille, rappelle le candidat du Front de gauche dans la huitième circonscription de Paris (XIIe et XXe arrondissements).

«La gauche pourrait y perdre son âme»

Pour Olivier Ferrand, fondateur et président du laboratoire d’idées Terra Nova (1), la gauche peut répondre sur deux des trois motivations qu’il attribue au vote FN. D’abord l’économique et le social, «car il n’y a pas de fatalité au déclin économique de la France». Ensuite, sur la critique du «tous pourris», avec une République irréprochable. Mais «là où la gauche ne doit pas répondre, sous peine de perdre son âme, c’est sur les questions liées aux valeurs. Sinon, autant adhérer au FN directement».

Car outre la désindustrialisation, le chômage, la souffrance sociale aggravée par la crise, le vote FN se nourrit toujours et avant tout d’un discours fondé sur «la xénophobie et une identité nationale régressive blanche», juge le candidat PS sur la circonscription de Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône), où Marine Le Pen a fait 25% le 22 avril. La gauche entrerait donc en terres interdites en abordant certaines questions posées par la candidate du FN:

«Il y a —sur la question identitaire— une demande incontestable. Mais pour moi y répondre, c’est s’engager sur les traces du FN. Si on dit “Oui il y a un problème avec l’islam et la République”, on répond avec des valeurs de droite.»

Cela ne veut pas dire qu’il faille «mettre la question sous le tapis», ce qui est la tentation habituelle de la gauche.

«On doit assumer l’immigration, dire que l’identité nationale est aujourd’hui métissée, que l’islam est la deuxième religion du pays. Il faut en parler, ces questions sont atrocement clivantes, mais la gauche est majoritaire.»

Si Terra Nova produit une quantité impressionnante de rapports à l’intention du camp «progressiste», c’est-à-dire de la gauche, le retentissement de l’un d’eux, publié en mai 2011, a largement dépassé le cercle plutôt restreint des think-tankers. Intitulé «Gauche: Quelle majorité électorale pour 2012?», le rapport défendait le potentiel électoral constitué de fractions des classes populaires (femmes, jeunes précaires, minorités ethniques) alliées aux diplômés des villes. Un axe majoritaire qui devait permettre à la gauche de l’emporter en 2012, tout en faisant l’économie du très délicat discours sur le multiculturalisme… auquel est pourtant sensible une partie de l’électorat populaire ouvrier, traditionnellement intégré au socle électoral de la gauche.

Car alors que sous l’influence de Mai-68, la gauche a abordé de nouveaux thèmes sociétaux marqués par le libéralisme culturel, qui s’expriment pour Terra Nova par «une attitude favorable aux immigrés, à l’islam, à l’homosexualité, la solidarité avec les plus démunis, […] les ouvriers font le chemin inverse»:

«Le déclin de la classe ouvrière —montée du chômage, précarisation, perte de l’identité collective et de la fierté de classe, difficultés de vie dans certains quartiers— donne lieu à des réactions de repli: contre les immigrés, contres les assistés, contre la perte de valeurs morales et les désordres de la société contemporaine.»

La note de Terra Nova était donc à la fois tactique —dégager une majorité— et politique —affirmer quelles valeurs elle devra défendre. L’axe électoral gagnant permettrait de se détacher d’une partie des couches populaires définitivement acquises aux valeurs xénophobes de la droite, voire de l’extrême droite.

L’offensive de la gauche populaire

Dans la grille de lecture de Terra Nova, les classes populaires se sont notamment recomposées entre insiders —les ouvriers en emploi stable, environ un tiers— et outsiders: femmes, jeunes, minorités victimes de la précarité (CDD, temps partiel contraint, intérim, chômage).

Un discours qui hérisse les auteurs du Plaidoyer pour une gauche populaire, ouvrage dirigé par deux secrétaires nationaux du PS, Laurent Baumel et François Kalfon, et écrit en grande partie en réaction au rapport de Terra Nova. Un petit collectif qui compte notamment parmi ses membres Philippe Guibert et Alain Mergier, auteurs du Descenseur social, enquête sur les milieux populaires. Philippe Guibert est ainsi très critique de la vision qui oppose insiders et outsiders:

«C’est bien connu, ouvrier c’est une planque, c’est des super protégés. C’est une incompréhension des milieux populaires. Ce qu’il y a de sous-jacent dans ce discours, c’est que les petits blancs ouvriers et employés sont des racistes qui se protègent par leur CDI, c’est la réalité de ce qu’ils pensent.»

Reprenant à leur compte les réflexions sur la France périphérique du géographe Christophe Guilluy (qui analysait le vote du 22 avril pour Slate au lendemain du premier tour), les auteurs notent le clivage grandissant entre les grandes métropoles et la «France périphérique», aussi bien en matière de vote (davantage de vote FN) que de participation (plus élevée dans les moyennes départementales que dans les villes). Leur interprétation de ce phénomène est que la France inquiète, oubliée, invisible, est allée voter massivement, et ce «malgré une campagne dont on a dit qu’elle ennuyait», note Alain Mergier.

«Ce n’est pas en leur prouvant qu’ils ont tort d’aller voir Marine Le Pen qu’on y arrivera, s’il n’y a aucune offre politique qui prenne en considération ces gens-là», poursuit Alain Mergier, pour qui «Mélenchon s’est trompé» en répondant aussi frontalement au FN. Auteur en 2011 d’une étude sur l’attrait du FN dans les milieux populaires avec Jérôme Fourquet, il y écrivait que «la demande populaire —demande légitime de sécurisation et de protection, qui ne cesse de prendre de l’ampleur au sein de la classe moyenne— n’est pas condamnée à être une réponse populiste».

Royal et «les insécurités», Hollande et «la laïcité»

Alain Mergier insiste aussi sur les différentes facettes de l’expérience sociale des milieux populaires, qui se décline sur trois terrains d’insécurité: physique, économique et sociale, culturelle et identitaire dans le cadre d’une société multiculturelle. Pour Philippe Guibert, «c’est un phénomène dont on a du mal à parler, qui concerne la différence de modes de vie entre populations françaises issues de l’immigration, et populations plus anciennes. Quand on dit ça, on passe pour un xénophobe. Mais le séparatisme entre périurbain et banlieue —auquel se réfère Christophe Guilluy— existe bien».

Or des signes de tensions étaient repérables tout au long de la campagne. Pour Philippe Guibert, «on s’est moqué de la polémique sur le halal, mais c’est un sujet symbolique de l’insécurité culturelle, quand vous devenez minoritaire dans votre mode de vie. Pour dérisoire qu’elle ait parue, on ne pourra pas éviter de traiter la question».

Un message qui semble avoir été entendu par Ségolène Royal, qui a affirmé dans Le Monde que «jamais les insécurités économiques, sociales, culturelles, éducatives n’ont été aussi fortes, sauf pour les privilégiés. Des millions de Français ont le sentiment d’être déclassés, et même de “dévisser”». Du «gauche populaire» dans le texte…

Autre argument-clé de la gauche, son attachement à la laïcité. Alexis Corbière juge que la campagne de Mélenchon n’a pas esquivé, sur la question de l’islam par exemple. «Nous sommes les seuls à parler de laïcité», clame-t-il. Laïcs purs et durs, les front-de-gauchistes sont opposés à tout financement public des religions et leur porte-parole est intarissable sur les 75 millions d’euros que coûte annuellement à l’Etat le système du concordat en Alsace-Moselle. Un positionnement ferme qui permet en parallèle de désamorcer le discours du choc des civilisations. Or depuis peu, note Philippe Guibert, François Hollande se réfère régulièrement à la laïcité, «sans doute pas par hasard».

Quant à Olivier Ferrand, il relativise aujourd’hui son postulat qui oppose insiders et outsiders au sein des classes populaires. Selon lui, «il y a une communauté de destin» entre les différentes franges de l’électorat populaire, à mesure que la crise s’intensifie. Certains insiders sont tombés dans le chômage ou la précarité… «La pression sur eux est plus forte, ce qui montre que les frontières entre les parcours sont moins étanches», note le président de Terra Nova, pour qui «cette partie encore tentée par la France qui se lève tôt» pourrait elle aussi basculer… A gauche?

Jean-Laurent Cassely

(1) Egalement chroniqueur sur Slate.fr Retourner à l'article

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