FrancePresidentielle

Le débat du second tour, un rituel plus qu'un moment décisif

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 02.05.2017 à 12 h 26

Mythifié par l'affrontement Giscard-Mitterrand de 1974, ce duel n'a en réalité qu'une influence difficilement perceptible sur le résultat.

Le premier débat d'entre-deux-tours, entre Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand, le 10 mai 1974. Au centre, les journalistes Jacqueline Baudrier et Alain Duhamel. Ina.fr

Le premier débat d'entre-deux-tours, entre Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand, le 10 mai 1974. Au centre, les journalistes Jacqueline Baudrier et Alain Duhamel. Ina.fr

Il n'a pas le monopole du vainqueur: parfois perçu comme décisif, surtout quand le nombre d'électeurs incertain est important, le débat des finalistes de la présidentielle, dont l'édition 2012 opposera François Hollande et Nicolas Sarkozy ce mercredi 2 mai, a pourtant un impact incertain sur le nom du futur président de la République.  

«Grand moment de campagne» et «sacre de la télévision politique», selon les mots de l'historien Michel Winock dans son essai La Mêlée présidentielle, oui. Moment où tout se joue, sans doute pas, malgré ce qu'en a écrit dans ses Mémoires son premier grand bénéficiaire supposé, Valéry Giscard d'Estaing:

«Je crois que j'ai été élu président de la République grâce à une phrase de dix mots: "Mais, Monsieur Mitterrand, vous n'avez pas le monopole du coeur!" Les études faites par les politologues de la campagne de 1974 ont abouti à la conclusion que la phrase que j'ai prononcée ce soir-là m'a fait gagner aux alentours de 500.000 voix.»

Le souvenir «humiliant» de Mitterrand

Il est environ 21h45, le 10 mai 1974, quand la réplique du candidat de la majorité claque à la figure de François Mitterrand, installé de l'autre côté de la grande table du studio 101 de la Maison de la radio. «Les dix mots ont résonné dans le studio et aux oreilles de 20 millions d'auditeurs. Rarement phrase aura joué dans une conjoncture électorale un rôle aussi décisif», écrira de ce moment «poignant» Jean Lacouture, l’un des biographes (et électeurs…) du candidat commun de la gauche.

Un quart d'heure avant la fin de l'émission, cent cinquante enquêteurs de l'Ifop sondent autant de foyers sur leur ressenti. Très contesté dans ses méthodes, ce sondage, dont les résultats sont immédiatement publiés, donne Giscard vainqueur du débat par 47% contre 38%.

Neuf jours plus tard, le candidat de la majorité l'emporte de 425.000 voix. Une enquête post-électorale de la Sofres publiée par le Nouvel Observateur assurera par la suite que 4% des électeurs se sont décidés durant ce face-à-face.

Le battu du 19 mai 1974 se vengera lors de ses deux campagnes victorieuses, malmenant à son tour Giscard en 1981 («Vous avez tendance un peu à reprendre le refrain d'il y a sept ans, l'homme du passé... C'est quand même ennuyeux que dans l'intervalle vous soyez devenu, vous, l'homme du passif») puis Jacques Chirac en 1988, soûlé de «Monsieur le Premier ministre» moqueurs par «Monsieur le Président» après deux ans de cohabitation tendue.

Soigneusement préparé à chaque fois, le candidat PS n'avait pas oublié, selon le réalisateur Serge Moati, le souvenir «terriblement humiliant» du débat de 1974, auquel il attribuait sa défaite.

Rôle de la presse et des sondages

Une explication en réalité impossible à certifier. «Le duel Mitterrand-Giscard […] n’a pas été décisif», écrit l’historien Christian Delporte dans une étude sur les duels politiques télévisés, au vu notamment des chiffres des sondages: le 11 mai 1974, la Sofres donne Giscard à 51,5%, en hausse non significative de 0,5 point par rapport à la semaine précédente, et le 13 mai l’Ifop situe les adversaires à 50-50, chiffre inchangé par rapport à l’avant-débat…

Au soir du premier tour, VGE était d’ailleurs en position de force: le total des voix de droite dépassait les 51,5%, tandis que Mitterrand, qui espérait atteindre les 45%, plafonnait à 43%.

Lors des élections suivantes, aucun mouvement significatif dans les intentions de vote n’a été constaté entre le débat et le second tour, et le candidat en tête dans les sondages a systématiquement été donné vainqueur par les téléspectateurs sondés.

Eternelle histoire de l’œuf et de la poule: un candidat gagne-t-il l’élection parce qu’il a été jugé plus convaincant lors du débat, ou a-t-il été jugé meilleur lors du débat parce qu’il était déjà en position de gagner l’élection? «La question sur le candidat "le plus convaincant" dans le débat va enregistrer non pas dans l’absolu "le meilleur candidat" mais le rapport de force politique au moment de l’enquête», estimait, après le débat de 2007, le professeur de sciences politiques Patrick Champagne.

Et à ce jeu du «plus convaincant», la presse joue souvent un rôle partisan. En 1981, après un débat Giscard-Mitterrand souvent considéré comme un match nul, Le Figaro voit le sortant vainqueur «assez nettement», tandis que Le Monde, dans un éditorial intitulé «Le renversement des rôles», pointe que «le tenant du titre […] se comportait en challenger tandis que le représentant de l'opposition s'expliquait sur ce qu'il ferait à l'Elysée».

En 2007, le même Figaro avait vu une Royal «virulente» face à un Sarkozy «maîtrisé», tandis que Libération affirmait que «Nicolas Sarkozy n'a pas perdu, mais Ségolène Royal a gagné».

«Le risque est uniquement de perdre»

Car le débat constitue moins une occasion de gagner l’élection… que de la perdre. «C'est délicat, parce que c'est quand même un coup de poker formidable», voit-on Giscard dire en 1974 à son équipe dans le documentaire Une Partie de campagne de Raymond Depardon. «Car si on est mauvais —et on peut être mauvais, on peut être fatigué, on peut avoir été piqué par une guêpe—, on perd 2%. Et si on est très bon... A mon avis, le risque est uniquement de perdre dans cette affaire.»

En écho, Alain Duhamel, seul journaliste avec Michèle Cotta à avoir animé deux débats (en 1974 et en 1995) estimait récemment sur RTL que l’émission ne peut peser sur le vote qu’en cas de «grosse gaffe» d’un des postulants. Dans Duels présidentiels, un documentaire du réalisateur Hugues Nancy pour l'Ina, le sondeur Roland Cayrol imagine le raisonnement des candidats face à l’exercice:

«On commence à se dire: si vraiment en 1974, les sondeurs nous disent qu'il y a eu avant et après le débat un point et demi de changé, ça veut vraiment dire qu'une élection peut se perdre, ou se gagner, lors du débat télévisé. Et à partir de là, méfiance. Bien sûr, on pourrait toujours le gagner mais on pourrait le perdre…»

Conséquence de cette peur, le débat a été strictement encadré, voire neutralisé, depuis 1981: négociations serrées sur les noms des journalistes-passeurs de plats, prohibition du plan de coupe sur un candidat pendant que son adversaire parle (technique qui avait fait beaucoup de mal à Mitterrand en 1974), présence d’un réalisateur-conseil par candidat, entraînement intensif avec des lieutenants-adversaires (Laurent Fabius dans le rôle de Giscard en 1981, par exemple)…

Les duellistes retiennent leurs coups

Les duellistes eux-mêmes ont souvent retenu leurs coups pour se «présidentialiser». En 1981, Mitterrand attend trois jours après le débat pour ironiser, en meeting à Nantes, sur les questions de Giscard:  

«Je l'entends encore me demander quel est le cours du mark. J'avais, c’est une confidence un peu tardive, envie de lui répondre: quel est donc le cours du diamant?»

En 1995, Jospin garde dans sa poche les fiches anti-Chirac que lui a concoctées son équipe, et son adversaire tente également de donner de lui une image calme. Même en 1988, lors d’un débat à couteaux tirés, Mitterrand hésitera une seconde avant de riposter ( «Dans les yeux, je la conteste») à son adversaire sur l’affaire Gordji —il lui faudra un signal sans équivoque de son conseiller en communication Jacques Pilhan pour se lancer…

Audience et attention énormes —dignes d'une finale de Coupe du monde—, mais influence incertaine: le débat télévisé de l’entre-deux-tours vaudrait donc plus par son existence même que par ses effets. Comme le résume Alain Duhamel dans le documentaire d’Hugues Nancy, l’élection ne s’y «joue» pas mais s’y «déroule».

Sommet du «drame rituel»

Spécialiste de la ritualisation de la vie politique, l’ethnologue Marc Abélès voit dans la présidentielle un «drame rituel» qui, après bagarre entre plusieurs candidats, «se résorbera en un duel au sommet», à la fois «point de tension le plus élevé et fin de la campagne». Un point culminant d'autant plus élevé que, jusque-là, les protagonistes se sont seulement combattus par lieutenants et discours interposés: Sarkozy et Hollande n’ont pas débattu depuis 2005 à la radio et 1999 à la télévision…

Ce duel de deux personnalités en lutte pour le pouvoir, figure récurrente de la vie politique française, c'est aussi un petit théâtre (les débats Giscard-Mitterrand y ont d'ailleurs été adaptés, avec Jacques Weber et Jean-François Balmer dans leurs rôles) ou une longue séquence de cinéma (en 1981, les Cahiers du cinéma avaient interviewé Serge Moati, «co-metteur en scène» du débat côté Mitterrand, sur son usage du gros plan).

En somme, un réservoir à images symboliques qui viendront incarner le scrutin dans les livres d’histoire, comme l’a résumé le journaliste François Bazin dans sa biographie de Jacques Pilhan:

«Une sorte de rite qui ne peut changer le résultat de l'élection mais dont la dimension symbolique dépasse —et de loin— l'importance que lui accordent les commentateurs. […] Audience maximum. Ces images-là sont d'abord faites pour durer.»

Deux France opposées qui se font face, le temps d'une soirée, et se rassemblent parfois dans un même plan large, avant de se diviser quelques jours plus tard en deux moitiés inégales.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte