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Avec le «vrai travail», Nicolas Sarkozy joue sur les rancœurs

Gilles Bridier, mis à jour le 30.04.2012 à 19 h 02

En appelant à un rassemblement pour la défense du «vrai travail», le président candidat poursuit sa stratégie contre les corps intermédiaires, en l'occurrence les syndicats.

Dans une agence Pole Emploi de Nice. REUTERS/Eric Gaillard

Dans une agence Pole Emploi de Nice. REUTERS/Eric Gaillard

En appelant à un grand rassemblement sur le «vrai travail» le 1er mai, le président candidat provoque, bien sûr, les syndicats. Même s'il parle désormais de «vraie fête du travail» face au tollé provoqué par ses propos, son message est sans équivoque: les manifestants des traditionnels défilés ne représenteraient pas le monde du «vrai travail», et les syndicats qui ont vocation à représenter les travailleurs usurperaient leur fonction comme corps intermédiaires.

Aucune surprise: après les avoir accusés de faire passer des intérêts politiques avant ceux des travailleurs notamment dans le bras de fer qui l’a opposé à des salariés sidérurgistes de Florange, Nicolas Sarkozy défie ses interlocuteurs d’hier et, à travers eux, les adhérents des syndicats.

Mais il a évalué le rapport de force: les syndicats ne rassemblent que 7 à 8%  des salariés en France. Ils ne parviennent pas à remonter la pente: voilà trente ans, leurs adhérents étaient trois fois plus nombreux. Ainsi, pour Nicolas Sarkozy, le risque peut paraître mesuré. Surtout si, sur l’autre plateau de la balance, il parvient à capter une partie des votes extrême-droite du premier tour d’électeurs très éloignés des luttes syndicales, voire qui leur sont hostiles, comme les artisans ou les commerçants. Or, compte tenu du score de 17,9% du Front national au premier tour, le réservoir est profond.

Néanmoins, la tactique qui aboutit à couper les ponts avec le monde syndical, est dangereuse. Car au cas où il obtiendrait un second mandat et dans un contexte de crise, il faudra bien que son gouvernement reprenne langue avec les syndicats après les élections. Mais le seul horizon qui vaille pour l’instant, c’est le second tour. En clivant toujours plus pour tenter de l’emporter, plutôt qu’en cherchant à rassembler.

La lutte contre l’assistanat, vieil argument de campagne

Le candidat de l’UMP s’était déjà ménagé une ouverture pour contre-attaquer sur le terrain du travail. On ne peut plus, aujourd’hui, considérer que les propos en mai 2011 de Laurent Wauquiez, ministre des Affaires européennes et membre de la garde rapprochée de Nicolas Sarkozy, furent ceux d’un franc-tireur un peu trop zélé. En dénonçant l’assistanat en France à propos du RSA, et en le qualifiant de «cancer de la société»,  il ouvrait une brèche pour préparer l’ultime charge du candidat président qui, déjà à l’époque, pouvait mesurer son manque de popularité et anticiper son offensive sur l’électorat de la droite radicale.

Pratiquer ainsi l’amalgame entre les bénéficiaires de prestations sociales pour clouer au pilori une France qui profiterait d’une autre, le procédé plutôt populiste avait été dénoncé par d’autres membres du gouvernement. Mais quelles qu’aient pu être les mises au point de Roselyne Bachelot, ministre des Solidarités, ou du Premier ministre François Fillon contre cette sortie de Laurent Wauquiez, la ligne de la future campagne apparaissait déjà, comme le confirmèrent implicitement Jean-François Copé, patron de l’UMP, et Xavier Bertrand, ministre du Travail, en soutenant leur collègue.

Les quelque 1,8 million de foyers qui perçoivent le RSA étaient mis au ban, et même les mères de familles célibataires dont on connaît les difficultés pour trouver un travail à plein temps tout en élevant leurs enfants. Et tant pis si Nicolas Sarkozy avait lui-même voulu que le RSA existât.

Les chômeurs de longue durée dans le collimateur

Mais qu’est-ce que le «vrai travail»? Déjà, c’est du travail. Cela ne veut pas dire que Nicolas Sarkozy veut montrer du doigt les 2,9 millions de personnes sans emploi en France, qui vivent de leurs indemnités de chômage. Il aura certainement l’occasion d’expliquer qu’elles sont les victimes de la crise, pour ne pas les braquer contre lui.

Mais, parmi elles, les chômeurs de longue durée seront suspectés de profiter du système. Or, parmi les quelque 4,3 millions d’inscrits fin février à Pôle emploi sans aucun travail ou en situation précaire (catégories A, B et C), 1,6 million seraient au chômage depuis plus d’un an (dont la moitié depuis plus de deux ans). Ceux-là peuvent se sentir montrés du doigt.

Comme si les 870.000 seniors qui grossissent les rangs des chômeurs de longue durée, exclus du monde du travail à cause du mode de gestion des ressources humaines en entreprise qui laisse peu de place aux travailleurs âgés, avaient choisi leur situation. Comme s’ils étaient responsables de l’impossibilité de retrouver du travail après 55 ans, voire moins.

Le phénomène est structurel, insiste le Conseil d’orientation pour l’emploi: le niveau élevé du chômage de longue durée en France est élevé en France depuis la crise des années 1970, en lien avec l’apparition d’un niveau élevé de chômage global. Depuis 1983, la part de chômeurs de longue durée n’est jamais descendue en-dessous de 31%; elle est actuellement de l’ordre de 38%. Tous planqués?

Que penser du traitement social du chômage?

Le «vrai travail», bien sûr, ce n’est pas tout le travail. On retrouve là le candidat Sarkozy de 2007, lorsqu’il dénonçait le traitement social du chômage par la gauche avec les contrats jeunes et autres, prônant un traitement économique qui passe par le soutien à la croissance et à la création d’emplois, de vrais emplois.

Mais il faut… la croissance. Or, l’air est connu: elle ne se décrète pas. C’est pourquoi, alors qu’il était en charge de l’Emploi, Laurent Wauquiez lui-même mit en place des plans jeunes, contrats aidés, aides à l’embauche et autre offre «seniors plus», autant de dispositifs destinés à subventionner l’emploi pour stimuler les embauches en période de crise. C‘est pourquoi aussi, les contrats de professionnalisation ont été multipliés, en 2010 et 2011.

Autant de moyens de lutte contre le chômage qui se justifient, même si l’Etat doit en partie financer les emplois et se priver de rentrées fiscales pour les rendre plus attractifs. Car pour les personnes concernées, ces emplois sont vitaux, quel que soit le regard qu’on leur porte. Mais, issus d’une forme de traitement social du chômage que condamnait Nicolas Sarkozy avant son élection, entrent-ils dans le «vrai travail»?

Les activités complémentaires sont-elles du vrai travail?

Où le «vrai travail» s’arrête-t-il? Les auto-entrepreneurs, qui ont adhéré au système porté par le ministre Hervé Novelli pendant le mandat de Nicolas Sarkozy, sont-ils concernés? A priori, bien sûr. Mais ils sont le plus souvent des fonctionnaires qui peuvent, avec ce statut, développer une deuxième activité et profiter d’un complément de revenus. Des professions protégées qui, peu ou proue, concurrencent des artisans du bâtiment, des petits hôteliers ou d’autres petits patrons… Ceux-ci s’en sont plaints, dénonçant une concurrence déloyale à cause des avantages liés à ce statut dans des activités qui, pour eux, ne sont pas complémentaires.

Fonctionnaires auto-entrepreneurs contre artisans: lesquels d’entre eux sont dans le vrai travail? Comment Nicolas Sarkozy, à l’origine du statut d’auto-entrepreneur, va-t-il chercher à rallier ceux qui, parmi les artisans, ont voté pour le FN au premier tour? Et les chômeurs qui créent leur entreprise et peuvent, depuis 2005, profiter d’un coup de pouce de Pôle emploi en continuant à percevoir leurs allocations pendant la phase de démarrage, sont-ils dans le vrai travail alors que leur rémunération leur est versée par l’assurance chômage?

Jouer sur les rancœurs

Le «vrai travail» de la France qui se lève tôt par rapport au faux travail des assistés et des planqués: cette opposition ne cherche qu’à faire s’exprimer des rancœurs, en restant une notion suffisamment floue pour que quiconque s’y intéresse puisse y retrouver l’objet de ses frustrations. Des rancœurs que la politique du président sortant n’est pas parvenue à apaiser, et qu’il espère maintenant utiliser à son avantage pour damer le pion à la gauche. La stratégie peut dérouter. L’unité nationale en paiera le prix.  

Gilles Bridier

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Journaliste
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