Monde

Anders Breivik, fou ou monstre?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 27.04.2012 à 17 h 42

Qui est le tueur norvégien? La psychiatrie ne parvient pas à le dire. Autoproclamé sain d’esprit, il tourne les experts en ridicule et réclame à ses juges la mort ou la vie en liberté.

Breivik à son procès, le 17 avril. REUTERS/Stoyan Nenov

Breivik à son procès, le 17 avril. REUTERS/Stoyan Nenov

Ange (exterminateur) ou démon (à exterminer)? Le 16 avril, Anders Behring Breivik était conduit devant ses juges. Il est entré dans la salle bras tendu et poing fermé. Depuis, il plastronne devant les caméras, se joue de la psychiatrie, fait la nique aux psychiatres. Il y a neuf mois, ce citoyen norvégien de 33 ans assassinait soixante-dix sept personnes, d’abord à Oslo, puis sur l’île voisine d'Utøya. Son procès dans la capitale norvégienne est prévu pour durer plusieurs semaines.

Le 26 avril, quarante  mille Norvégiens se sont réunis à Oslo pour chanter  «Enfants de l'arc-en-ciel» une chanson du Suédois Lillebjoern Nilsen adaptée de My rainbow race de l'Américain Pete Seeger.

Il s’agit là d’une ode enfantine au vivre ensemble est, précisément, la cible revendiquée des multiples haines nourries par Anders Breivik. (Refrain: «Ensemble, nous allons vivre, chaque frère et chaque sœur, petits enfants de l’arc-en-ciel et d’une terre fertile»). Selon lui l’auteur est «un très bon exemple de marxiste».

C’est également un «extrémiste ayant infiltré les milieux culturels norvégiens» et cette chanson pour enfants servirait de «lavage de cerveau des écoliers». Au moment où s’élevaient les chants l’auteur des assassinats du 22 juillet 2011 écoutait, imperturbable, les témoignages des blessés ayant survécus à son premier attentat à la bombe.

Il revendique les faits et plaide non coupable

Au-delà du cas, hors du commun, de Breivik, le procès d’Oslo est sous-tendu par deux enjeux majeurs et mêlés. Le premier concerne la nature de la réponse que la justice des pays démocratiques comme la Norvège peuvent apporter aux agissements des criminels se revendiquant des nouvelles extrêmes droites islamophobes européennes.

Le second est  la lecture que peut aujourd’hui faire la psychiatrie de l’état mental des terroristes revendiquant de telles actions racistes. De ce point de vue, le cas Breivik est une formidable et tragique épure. Et quel qu’en soit le verdict le procès d’Oslo fera date.

Anders Breivik ne conteste pas les faits dont il est accusé et pour lesquels il est aujourd’hui jugé. Bien au contraire: il les revendique. Pour autant, il plaide non coupable. Il qualifie en effet ses gestes par ailleurs mûrement préparés, d' «attaques préventives contre les traîtres à la patrie»; des traitres coupables à ses yeux de livrer la Norvège au «multiculturalisme» et à «l'invasion musulmane».

En d’autres temps, sous d’autres latitudes, il aurait pu ne s’agir ici que d’un procès politique, celui d’un terroriste prêt à tuer pour faire connaître et triompher à la fois ses certitudes et le camp qui les partage. L’histoire ne manque pas d’exemple. Tel n’est pas le cas: nous sommes en 2012 et sur le Vieux Continent. Aussi la première —et la principale—  question que la Cour d’Oslo doit trancher est celle de la responsabilité psychique et pénale de l'accusé.

Aucun symptôme de remords

Anders Breivik a choisi pour avocat (qui a accepté ce rôle) Geir Lippestad, membre et élu du parti travailliste (auquel appartenaient les victimes de l’île d'Utøya). Sept jours seulement après les assassinats, deux psychiatres norvégiens avaient été commis pour situer la responsabilité pénale de leur auteur; c’est-à-dire pour évaluer au mieux sa faculté de discernement.

Depuis le 22  juillet, l’assassin n’a jamais manifesté un symptôme de remords. Les deux experts ont remis leurs conclusions au bout de quatre mois. Ils estiment en substance que l’homme souffre de «schizophrénie paranoïde». Il n'était pas en pleine possession de ses moyens (mentaux) au moment de ses crimes. Il est donc irresponsable de ses actes. Ces conclusions ont été entérinées par une commission médico-légale.

Tollé dans l’opinion publique norvégienne. Deux mois plus tard, à la  mi-janvier, le tribunal ordonne «au vu de la gravité du dossier» une nouvelle expertise médico-légale.

Mi-avril les nouveaux experts font une lecture radicalement opposée à celle de leurs confrères : la raison de l’accusé n’est pas altérée, il est pénalement responsable. Anders Breivik se déclare alors soulagé et satisfait de ces nouvelles conclusions: la reconnaissance officielle de sa schizophrénie paranoïde le privait certes de peine mais ruinait dans le même temps la valeur de ses théories et la portée de son combat. Déclaré fou, les 77 victimes seraient en quelque sorte mortes pour rien.  

Psychiatrie mise en abyme

Au huitième jour de son procès, Breivik a raillé les deux psychiatres (Synne Soerheim et Torgeir Husby) auteurs du premier rapport. Lui un schizophrène paranoïde?:

«La personne décrite dans ce rapport, ce n'est pas moi, a-t-il publiquement commenté. Ce ne sont pas seulement des malentendus, ce sont des inventions diaboliques et fictives pour appuyer leurs hypothèses.»

A l’entendre, lors de leur expertise, les deux psychiatres étaient encore «choqués émotionnellement». Ils auraient décidé dès le départ de le faire passer pour dément. «Si j'avais été un djihadiste barbu, je n'aurais fait l'objet d'aucune expertise psychiatrique», avait-il préalablement fait valoir.

Voulait-il dire par là que les djihadistes barbus commettant des actes terroristes ont rarement l’occasion d’être examinés par des experts psychiatres démocratiquement désignés?

Et d’ajouter cet argument vertigineux: «Si j'avais lu la description de la personne décrite [dans le rapport de l’expertise psychiatrique], j'aurais été d'accord: cette personne relève d'un hôpital psychiatrique. Mais la personne décrite dans ce rapport, ce n'est pas moi».

La psychiatrie mise en abyme, en somme.

A Oslo, les deux expertises mentales ne sont que des pièces consultatives soumises à l’appréciation des juges. Pour autant ces derniers sont condamnés à trancher dans un sens ou dans l’autre. Dans le premier cas, au terme de son procès, Anders Breivik sera interné –durablement— en hôpital psychiatrique. Ce qu'il refuse puisqu’il sait (mieux que personne pense-t-il) qu’il a agi avec la plénitude de son discernement.

«Baver assis à une table»

Dans le second cas, il sera condamné à la peine maximale soit, en Norvège, 21 ans; une période qui peut toutefois être prolongée si un risque de récidive est avéré. Ce qu’Anders Breivik refuse également.

Dans la logique qui est la sienne une seule alternative: il réclame soit l’acquittement soit la mort. Pour lui un internement psychiatrique serait «pire que la mort».

C’est là un assez beau cas de possible contagion de la raison démocratique par la folie. Car quelle conclusion peut tirer une démocratie (qui a aboli la peine de mort) quand l’accusé demande à en bénéficier? Peut-on démocratiquement imposer une hospitalisation sans fin, ce que le condamné dit percevoir comme étant une lobotomie chimique? Anders Breivik évoque ici la lettre d'un militant nationaliste suédois décrivant son propre traitement dans un hôpital psychiatrique. «Il décrit ça comme atroce. Il bave assis à une table», a rapporté l’assassin du 22 juillet 2011.

A ses yeux, baver assis à une table peut être nettement plus haut, sur l’échelle des atrocités humaines que tuer au hasard 77 personnes sans défense. Et encore ce redoutable syllogisme: c’est précisément parce qu’il est  militant nationaliste qu’il est la victime exposée au plus grave des racismes. Ils feignent de l’écouter mais en réalité ils n’ont de cesse de «délégitimer» tout ce en quoi il croit plus qu’à la vie (du moins plus qu’à celle des autres).

Les crimes odieux ne sont pas forcément les actes d'un malade

Dans une tribune publiée par l’hebdomadaire britannique médical The Lancet (daté du 28 avril), le Pr Simon Wessely (Institute of Psychiatry, King’s College London, UK) fournit un éclairage critique de la situation actuelle. Il rappelle que confronté brutalement à l’ampleur de certains crimes, la population pense immédiatement que l’auteur mis en examen est fou.

C'est selon lui la réponse la plus simple sinon la plus naïve. Le Pr Wessely dénonce, arguments à l’appui, deux erreurs aujourd’hui très largement répandues. La première est que «les gens pensent que ceux qui se rendent coupables de crimes odieux sont forcément des malades mentaux». La seconde est que «la psychiatrie permet aux coupables d'échapper à leur punition».

Selon lui, Anders Breivik était bien trop organisé et méthodique pour être schizophrène. Il ajoute qu’une personne mise en examen et jugée démente par la justice passe souvent plus de temps derrière les barreaux que celles jugées responsables de leurs actes.

«Il faut ici, me semble-t-il, distinguer responsabilité pénale et troubles mentaux d’un côté, et de l’autre  monstruosité et folie, explique pour sa part le Pr Bernard Granger (service de psychiatrie, hôpital Cochin, Paris):

Tous les troubles mentaux n’exonèrent pas un criminel ou un délinquant de sa responsabilité pénale. Mais tous les actes hors normes ne sont pas nécessairement le fait d’un fou, au sens médical du terme. Compte tenu des conceptions variables de la maladie mentale selon les époques on pourrait citer l’exemple de bien des tyrans qui ont sévi au cours des siècles.»

Le Pr Granger partage le point de vue du Pr Wessely:

«Un collège d’experts suédois a déclaré Breivik atteint de schizophrénie. Ces experts ont certes pu l’examiner, ce qui n’est pas le cas des commentateurs. Pourtant, il y a bien peu d’éléments rendus publics qui semblaient orienter vers un tel diagnostic. Breivik était-il halluciné au moment où il a commis son crime, ses gestes ont-ils été suscités par une influence nettement délirante? Ce seraient les conditions d’un tel diagnostic. Une fois déclaré irresponsable, le malade mental ayant commis de tels actes passe habituellement le restant de ses jours en hôpital psychiatrique, sous bonne garde.»

Comment  jugerait-on en France une affaire similaire? Le nouveau Code Pénal (en vigueur depuis 1994) dispose dans son article 122-1: «N'est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d'un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes (…)». Il ajoute dans son article 122-2: «N'est pas pénalement responsable la personne qui a agi sous l'empire d'une force ou d'une contrainte à laquelle elle n'a pu résister.»

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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