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Les frères Bogdanoff: mentalistes de la science (fiction)

Les frères Bogdanov, en mars 2012. AFP PHOTO LOIC VENANCE

Les frères Bogdanov, en mars 2012. AFP PHOTO LOIC VENANCE

Sont-ils honnêtes ou exploitent-ils l’ignorance de l’essentiel de leurs concitoyens à leur profit? Plusieurs réponses sont envisageables.

Voilà bien une affaire dont on préfèrerait ne pas parler. Tout discours à son sujet semble apporter fatalement de l’eau au moulin des frères Igor et Grichka Bogdanoff. La médiatisation de leurs personnes fait tellement partie de leur objectif que le silence serait la meilleure parade pour éviter de collaborer à leur stratégie.

Néanmoins, la lettre ouverte signée par 170 scientifiques et publiée par la revue Ciel et Espace le 26 avril 2012 change significativement la donne. Il était grand temps que la communauté des chercheurs s’exprime. Pour cela, il aura fallu que l’un d’entre eux, Alain Riazuelo, chercheur du CNRS à l'Institut d'Astrophysique de Paris, soit condamné, le 14 mars 2012, à 1 euro de dommages et intérêt et à 2.000 euros d’amende avec sursis pour violation du droit d’auteur.

La procédure judiciaire, intentée par les frères Bodganoff à la suite de la diffusion, sur le site d’Alain Riazuelo, de la version initiale de la thèse de Grichka Bogdanoff sans sa permission pour la critiquer, est sans doute leur première erreur. Enfin!

Le cas des frères Bogdanoff est probablement unique dans les annales de la science française. Et l’on peut espérer qu’il le demeure. L’histoire de ces deux jumeaux nés à 40 minutes d’intervalle pourrait donner lieu à un biopic ou à une étude psychologique tant elle sort de l’ordinaire. Il faut reconnaître qu’Igor, l’aîné, et Grichka, issus de la noblesse russe par leur père, prince Ostasenko-Bogdanoff, n’ont pas ménagé leurs efforts pour se distinguer de leurs contemporains. Leur histoire, racontée en détail sur Wikipédia, peut se scinder en quatre actes:

Acte 1, la télévision

Passionnés d’astronomie, les deux frères écrivent un ouvrage intitulé Clefs pour la science-fiction publié en 1976. Après une rubrique sur Antenne 2, ils passent à TF1 avec une émission, Temps X, qui est diffusée de 1979 à 1989 et qui les fait connaître du grand public.

Acte  2, les études

Pendant dix ans, entre 1989 et 1999, les deux frères utilisent leurs cachets à la télévision pour se lancer dans des études aussi tardives qu’approfondies. Leur objectif est d’obtenir chacun un doctorat. En mathématiques appliquées pour Grichka et en physique théorique pour Igor.

Ils soutiennent leurs thèses le même jour, en 1999. Grichka est nommé docteur d’extrême justesse, avec plusieurs réserves. Igor est recalé et n’obtiendra son doctorat qu’en 2002, avec une nouvelle thèse et un nouveau jury.

Acte 3, le retour à la télévision

 Forts de leurs diplômes, même si ces derniers provoquent la consternation chez certains scientifiques, les deux frères reviennent à l’écran en 1999 sur la chaîne 13ème Rue puis sur France 2 en 2002 pour une émission, Projet X 13, de 2 minutes dans laquelle ils apparaissent sous la forme d’avatars virtuels d’eux-mêmes.

En octobre 2008, nouvelle émission sur France 2, Science X, qui est suspendue en janvier 2009, faute d’audience suffisante. Mais les frères Bogdanoff réapparaissent dès mars 2009, avec Science 2, puis en 2010 avec le magazine scientifique A deux pas du futur.   

Acte 4, le livre

Après la publication de six ouvrages, Igor et Grichka signent en 2004 un essai intitulé sobrement Avant le Big Bang: la création du monde. Œuvre centrale, la première depuis la fin de leurs études, dont le succès leur permettra de publier six autres livres, dont Le visage de Dieu, en 2010.

Ce bref résumé d’une aventure incontestablement peu banale fournit les étapes essentielles qui ont conduit les frères Bogdanoff de leur émerveillement d’enfants face au ciel constellé d’étoiles à une extravagante prise en otage de la science.

Aujourd’hui, l’attaque d’Alain Riazuelo et la réaction bien tardive des scientifiques conduisent enfin à s’interroger sur la nature des agissements des deux frères, sur leur sincérité et sur les moyens qui leur ont permis de convaincre des responsables de chaînes de télévision, des directeurs de thèses, quelques rares scientifiques, des hommes politiques, des milliers de lecteurs et des millions de téléspectateurs.

Pour comprendre leur itinéraire, il est impossible de se passer d’une rencontre avec ces deux personnages. Pour ma part, j’ai eu l’occasion de participer à une après-midi presque entière de discussion avec eux au sein du service Science du journal Le Monde. La polémique autour de leurs doctorats battait alors son plein. Il n’était pas question, pour de simples journalistes, d’expertiser leur travail, mais plutôt de mieux appréhender leurs personnages. Et ils nous ont donné une clé essentielle pour comprendre leur parcours: le mentalisme.

Si les capacités scientifiques réelles d’Igor et Grichka n’existent que dans leur esprit, leur don pour influencer, voire manipuler, le cerveau de leurs interlocuteurs ne fait pas le moindre doute. Leur force, c’est justement qu’ils exploitent cette faculté dans un contexte, la connaissance scientifique, dans lequel aucun illusionniste ne s’est jamais aventuré. Et leur talent, dans ce domaine, est stupéfiant.

Leurs prestations télévisées récentes, pour la promotion de leurs ouvrages, montrent qu’ils ont encore perfectionné cet art. Contrairement aux illusionnistes qui procèdent seuls, les frères Bogdanoff sont devenus les premiers duettistes du mentalisme. Ils exploitent ainsi à merveille un numéro parfaitement réglé. Au point que l’un puisse prendre le relais sur n’importe quelle phrase de l’autre, à n’importe quel moment. Qu’il s’agisse d’improvisations ou pas, le résultat est stupéfiant.

Au bout de quelques secondes, leur discours échappe à toute contestation tant il se condense sous une forme parfaite, lisse, fermée, impénétrable. Les frères Bogdanoff s’échappent ainsi dans leur hyperespace intérieur et plus rien ne peut les atteindre. Pour preuve, leur premier ouvrage de docteurs ès science, Avant le Big Bang, s’attaque à l’un des rares domaines de l’astrophysique qui demeure totalement hors de portée des chercheurs pour la bonne raison qu’il n’existe aucune trace perceptible aujourd’hui de ce qui s’est passé avant que notre univers existe. Un coup de maître.

Igor et Grichka auraient pu élaborer des théories sur les trous noirs, les univers parallèles ou la théorie des cordes, sujet de la thèse d’Igor. Mais ils ont habilement évité une telle erreur. En effet, dans tous ces domaines qui restent encore très mystérieux, ils auraient pu trouver à qui parler. Des dizaines de spécialistes auraient été capables de détecter des erreurs, des aberrations ou des incompréhensions fondamentales.

Mais avant le Big Bang, ils ne restent qu’eux, Igor et Grichka, pour élaborer une théorie par essence parfaite puisque personne, à part eux, ne peut la comprendre ni la vérifier et, donc, la contester.

Le phénomène était frappant lors qu’une émission de France Culture, Du grain à moudre, sur le thème «Ce que nous savons du commencement du monde est-il compatible avec l'idée de créateur?» diffusée le 20 octobre 2010 et à laquelle participait également un physicien, Etienne Klein, et un astrophysicien, Michel Cassé. Emission que l’on peut encore écouter sur son site.

Surprise, pendant l’essentiel de l’émission, les deux scientifiques n’ont pas attaqué les frères Bogdanoff. Michel Cassé a toutefois fini par le faire vers la fin de l’émission, mais sans pouvoir réellement infirmer les thèses des deux frères, bien entendu. Aujourd’hui, il considère que le silence est la meilleure politique vis-à-vis d’eux.

Il reste que le succès médiatique des frères Bogdanoff, le fait qu’ils obtiennent régulièrement l’animation d’émissions sur une chaîne de télévision publique et qu’ils exploitent leurs titres de docteurs pour crédibiliser des théories scientifiques plus qu’improbables conduit à s’interroger: sont-ils honnêtes ou exploitent-ils l’ignorance de l’essentiel de leurs concitoyens à leur profit? Plusieurs réponses sont envisageables:

1. L’arnaque. Cette hypothèse peut être étayée par le parcours très médiatique des deux frères. Peut-être seraient-ils restés des animateurs d’émissions à la frontière de la science et de la science-fiction toute leur vie si Antenne 2 n’avait pas arrêté Temps X. Un temps, les deux frères ont même été soupçonnés de forger un canular à la Sokal. En revanche, passer 10 à 13 années à étudier les mathématiques et la physique théorique semble peu compatible avec un simple projet d’arnaque. Abandonnons donc ce soupçon.

2. L’honnêteté. Hypothèse inverse plus probable, donc. Les frères Bogdanoff, incapables de digérer des études en réalité hors de leurs capacités intellectuelles mais portés par le culte de leur propre personnalité forgé par les feux de la télévision, seraient donc convaincus d’avoir découvert ce qui s’est passé avant le Big Bang et discerné le visage de Dieu, comme le révèle l’un de leurs derniers ouvrages. Leur extrême puissance de persuasion a fait le reste.

  3.Le vertige d’Icare. En voulant se hisser sur les épaules du Créateur, Igor et Grichka ont sans doute atteint le point ultime de leur ascension. Depuis l’an 2000, leurs visages se sont profondément modifiés — ils refusent de révéler la cause, chirurgie esthétique, hormones, maladie… Ils ressemblent de plus en plus à des extraterrestres. Rêvent-ils d’immortalité? Comme pour Icare, on peut craindre pour eux une chute qui n’aurait rien d’un mythe.   

L’avenir lèvera peut-être le voile sur le mystère des frères Bogdanov. Pour l’instant, si l’on peut comprendre l’émotion des scientifiques signataires de la lettre ouverte de soutien à Alain Riazuelo, on peut aussi s’interroger sur la pertinence de cette démarche.

Au-delà de la liberté de critiquer tout travail de recherche, la communauté scientifique pourrait s’interroger sur les mécanismes qui ont permis à deux animateurs de télévision passablement illuminés d’obtenir deux doctorats et d’exploiter cette reconnaissance officielle pour propager des théories pour le moins fantaisistes.

Cette affaire révèle aussi le faible niveau de culture scientifique des médias qui donnent la parole –ou des émissions de télévision– à ces deux personnages. Même s'ils sont sûrement plus dangereux pour eux-même que pour le cours de la science.

Michel Alberganti

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