Montréal à l'heure du printemps érable
Choses vues à Montréal, pendant que la jeunesse étudiante gronde et que la police tweete comme jamais.
- Manifestation étudiante à Montréal, le 26 avril. REUTERS/Christinne Muschi -
C'est l'heure où les enfants sont couchés, où l'on glisse dans ses draps, le MacBook en guise de couverture. C'est l'heure où l'esprit divague, multi-tasking, e-maile et twitte, blogue avec vieille vidéo punk en sourdine; l'heure où la télé du voisin balance de la réclame, et où l'on se félicite d'avoir jeté la sienne il y a des lunes.
C'est à Montréal, 25 avril 2012, 22h. Depuis plusieurs semaines, la ville est prise d'assaut par les étudiants, eux-mêmes assaillis par une mesure intenable: l'augmentation de leurs déjà colossaux droits de scolarité. Chaque jour, downtown Montréal devient rouge (un petit carré de feutrine accroché aux vestes pour signe de ralliement), chaque jour, downtown Montréal hurle, chante, casse un peu, crie beaucoup, innove, fonce, et joue à cache-cache avec des policiers anti-émeutes qui ont un peu oublié de rester calmes.
C'est la plus grande grève étudiante de l'histoire du Québec, ils l’appellent le Printemps Erable, c'est bien trouvé, avec des pointes à 200.000 étudiants dans la rue (le 22 mars), l’équivalent de deux millions en France (dix fois moins d'habitants). Trois syndicats sont concernés, dont le plus radical, nommé la CLASSE, a été exclu des négociations six heures plus tôt. Plus quelques non organisés, quelques capuches, quelques gars et quelques filles qui font (black) bloc.
L’ambiance du pays en deux mots : un gouvernement libéral du Québec affaibli par des affaires de corruption et un gouvernement fédéral néo-conservateur, tendance obscurantiste.
«L'ostie de grosse manif de soir»
22h et quelques, c'est l'heure où un #hashtag fait plus de gazouillis qu'un autre, l'heure où le multi-tâches a enfin trouvé sa proie, se concentrer sur son écran, bordel, se concentrer quelques instants. Sur le fil, il est écrit #manifencours; le rassemblement en question a même un nom, «L'ostie de grosse manif de soir» (grosso modo: «La putain de big manif ce soir»), et plus loin, l'œil glisse encore et comprend que tout a changé, que le monde a changé, le fait manifestant même a changé, et que les anti-émeutes ont tort de ne pas rester calmes: la révolution est internetisée, multi-diffusée, stream party, pour de bon.
Sur place, en pleine marche nocturne dans le centre-ville de Montral, une équipe de télévision associative, Concordia University Television (CUTV), fait son travail. Elle diffuse les événements en direct. Lui tient une caméra et porte un sac à dos. Elle tend un micro et tient l'antenne avec bagout. Dans le sac, il y a tout ce qu'il faut pour transmettre les images. J'appellerai la journaliste le lendemain, Laura Kneale, elle m'expliquera comment ça marche, leur barda.
C'est l’enfance de l’art : les images passent par les ondes de téléphone — la 3G version gros son et images HD — transitent par leur serveur et finissent sur le Net via LiveStream. Pour le mois d’avril, CUTV a dépassé son forfait de 6.000 dollars canadiens (4.600 euros).
Laura Kneale me précisera aussi que, quelques jours plus tôt, lors du blocage du siège de la banque nationale, au moment même de l'assaut policier, c'est ballot, mais tout leur équipement était tombé en rade; impossible de transmettre quoi que ce soit. Une main aurait-elle bloqué les réseaux? CUTV a de sérieux doutes sur la panne; sans preuve, certes, mais pas sans éléments de.
Twittos contre twittos
22h10, l'heure des vitres bancaires qui volent en éclat et de l'Apple Store qui se transforme en marchands de couleur (devanture barbouillée). L'heure, aussi, où l'on commence à se faire des RT de partout, à retransmettre la retransmission, à partager, en direct, sans trop savoir pourquoi on participe à la centrifugeuse, à accélérer cette accélération qui nous aura tous, à creuser notre propre chaos, comme pour se sentir éveillé. RT, RT, RT, l'écran partagé, le streaming à gauche, le fil twitter à droite; plus rien d’autre ne compte. Les enfants dorment et rêvent déjà, sans doute.
Le plus étrange, le plus fou, le minuscule détail qui change la donne, la réalité qui surgit, c'est ça:

Du tac au tac, twittos contre twittos, ou presque, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) riposte en instantané, donne des chiffres, des indications, les révise, confirme et infirme. On le followe littéralement : son flot suit la manif, dessine son itinéraire chaotique, fixe ses points chauds. Il n'y a pas que les vitres qui explosent: l’accélération emporte tout ; il n’y a plus de chronologie des médias qui tienne, plus de hiérarchie, le direct est partout, et se passe des intermédiaires et des broadcasts.
Le lendemain, dans un de ces rires qui font le bonheur de vivre ici, Ian Lafrenière, sergent et responsable presse à la SPVM, me racontera le dispositif Internet de la police de Montréal. Au moment des faits, deux de ses «patrouilleurs» transmettaient «le pouls du terrain» à une chargée de com’, elle-même plantée au cœur de «la war room de la SPVM», et chargée de twitter à tour de bras.
Twitter au cœur de la war room policière, des journalistes au cœur de la manif
L’idée d’utiliser le réseau est évidente, assurera le sergent : «Quand une manifestation est improvisée, qu’on ne partage pas l’itinéraire avec ses organisateurs, nous devons aviser notre clientèle. » Et donc centquarantesigner pour les riverains, les manifestants, les automobilistes, les badauds, ceux qui font la ville la nuit.
22h15, la police qui charge, justement, gaz poivre de cayenne et lacrymogène; dans le lit, on est deux maintenant à scruter les événements; et dans la rue, en direct, Laura Kneale lâche des grands mots: elle est au cœur de l'action, côté manifestants quand, d’ordinaire, neuf fois sur dix, les télés du monde entier filment côté police, alors elle peut bien être emportée par la foule et par son émotion.
Au téléphone, Laura Kneale me dira qu'elle le revendique: «Nous avons un biais, comme tous les autres médias. La différence, c'est que nous, on ne cache pas notre biais». Vrai, archi-vrai, #manifetbouleversementencours. Sur le site de la chaîne, un logo dit tout, ou presque:

22h20, première mondiale, jamais vu ça : l'ordre de dispersion est annoncé par la police sur Twitter.

Pendant dix minutes, c'est la guerre des mots et des rumeurs, illégale, légale, on se déchire sur Twitter sur la nature de la manifestation, quand dans la rue les coups pleuvent (85 arrestations). De nombreux témoins l’affirment, ils n’ont jamais entendu le moindre avertissement officiel avant les grenades assourdissantes.
Ian Lafrenière affirme le contraire, «quinze fois, on a bégayé l’appel. Et on l’a posté sur Twitter». Gênée aux entournures, la SPVM se fendra tout de même d’un communiqué près de vingt heures après les faits. Pour rappeler le droit local : à chacun de comprendre que dès qu’il y a du grabuge, les casques sortent et c’est fini. Accessoirement, chacun est prié de se connecter: «L’information est aussi normalement communiquée sur notre compte Twitter (@SPVM).»
Médias «alternatifs» ou «Mainstream», le grand flou
Mais sur CUTV, quand un mégaphone annonce la dispersion, c’est bien après le 140 signes de la police. Et surgit le Montréal que j’aime, anglophone, francophone, «Tassez-vous, motherfuckers», «Go home, estie de criss!», voix de police et voix de manifestants s’entremêlent, mix des sons et des langues, bruits de cavalcades et de bottes. Il n’y a qu’ici qu’on parle comme ça.
Soudain, 22h40, à l’écran, l’image est floue. La caméra de télé universitaire vient d’être aspergée par un policier, méthodiquement. On entend des hurlements, on devine les yeux qui piquent; à quelques mètres, l’uniforme range sa bombe. Laura Kneale assure que l’équipe CUTV était identifiable, que leur caméra était logotypée; et leurs cartes accrochées à leur blouson.
Au téléphone, l’officier de presse de la police ne le contestera pas. Oui, la caméra de CUTV a bien été aspergée; mais sans savoir qu’elle appartenait précisément à la chaîne. Pour Ian Lafrenière, c’est bien simple, plus rien n’est simple:
«La force médiatique a changé. Tout le monde est journaliste maintenant. On voit des médias alternatifs, des médias agressifs, qui ont une pierre dans une main, des images dans l’autre».
C’est comme si, à Montréal, comme à Paris ou à New York, plus rien n’était comme avant. Ian Lafrenière précise:
«Avant, je disais à mes hommes de se fier aux accréditations. Ça n’a plus de sens maintenant. Ensuite, de se fier aux équipements, mais ça fait plus de sens non plus: j’ai des journalistes professionnels qui filment avec des téléphones, et des inconnus qui ont des caméras!»
Et le phénomène est plus vaste encore : très rapidement, les deux principales chaînes d’infos en continu (RDI, publique et LCN, privée) n’ont pas tardé à l’illustrer: à la ramasse, elles se sont mises à leur tour à relayer sur leur antenne le flux de CUTV, sous l’œil de spécialistes de la spécialité, quelques experts sous naphtaline.

Sous l’écran de streaming, le compteur de spectateurs s’affole maintenant. En quelques minutes, on est passé de 2.000 alités à 6.000 voyeurs. Du Spectacle, je demande à Laura? Elle réplique que non, ou peut-être, mais que sa chaîne veut avant tout offrir une alternative aux mass médias, et voilà tout.
22h45, c’est l’heure du pic d’audience. Record historique : 25 avril 2012, 120.000 visiteurs uniques sur le site de CUTV, plus de 600.000 pages vues. #dingue #revolutiondigitale
David Dufresne (à Montréal)
Liens bonus
- Deux résumés de la soirée: «Manifestation: 85 arrestations à Montréal» par La Presse et «De bon enfant à illégale» par Le Devoir
- Le rôle des médias sociaux dans le mouvement, débat à Radio Canada (à 20 minutes) et «Grève étudiante et communications à l'ère d'Internet», «C'est la faute aux médias sociaux» par Urbania.ca
Mis à jour le 27/04/2012 à 17h35













































Ton article m'a bien fait rire!
De un je l'ai lu car sachant parfaitement ce qui se passe à Montréal, de deux, parce que je voulais voir comment Slate traitait le sujet.
et bien je n'ai pas été deçu... entre commentaires déplacés émanant du "journaliste" sur la vie au Nouveau monde... "eux-mêmes assaillis par une mesure intenable: l'augmentation de leurs déjà colossaux droits de scolarité"..."un gouvernement fédéral néo-conservateur, tendance obscurantiste"..."Et surgit le Montréal que j’aime, anglophone, francophone"..."Le lendemain, dans un de ces rires qui font le bonheur de vivre ici"
Je me demande bien ce qu'on ton avis de "spécialiste" j'imagine, viens faire dans l'article. Sans me mouiller trop je pourrais te classer dans "français qui est arrivé à Montréal y'a moins de deux ans" et qui tente de faire comprendre ce qu'est la vie ici aux français restés en France.
Bref, si tu as le mérite de dire ce qui se passe à Montréal, la manière est plus que limite je trouve.
l'augmentation de leurs droits colossaux. l'augmentation de 75 % des droits sur 5 ans est énorme... mais même avec ça, le Québec resterait la province où il est le moins cher d'étudier au Canada. (check les prix en Ontario)
gouvernement conservateur tendance obscurantiste... oullala j'ai peur...
Je suis de gauche, je soutiens les étudiants grevistes mais cet article me laisse un goût amer dans la bouche. Quand tu as encore des clichés aussi gros dans la face tu devrais attendre un peu pr écrire sur ce que tu crois connaître...
au mieux jme dis que dans un an ou deux tu seras deja retourné en France...
Excellent! Je regarde l'évolution de la grève depuis Natashquan, et comme c'est foutrement loin je n'ai pas pu assister aux manifs, mais je fais parti des "alités" qui gazouillent sur Twitter. Contrairement au précédant commentaire, je trouve ça parfaitement correct d'avoir un point de vue différent sur les événements. Et oui, Harper est tendance obscurantiste, et oui, les droits sont colossaux, si on se compare à l'Europe. Comme Melville et un peu tout le monde, j'ai toujours trouvé que les Français avaient le don de relever l'élément pittoresque.
@ Guillaume Garcia
Je trouve votre commentaire bien étrange. On dirait celui d'un Français arrivé au Québec depuis 2 ans et demi et qui voudrait donner des leçons au Français qui ne serait arrivé QUE depuis 2 ans. J'y perçois comme une sorte de surenchère à la preuve d'intégration, et je trouve ça plutôt déplacé...
Du coup, ce biais, qui vous est personnel, vous fait passer à côté de l'intérêt (que pour ma part je trouve grand) de cet article très original, dans le genre, je dirais, néo-gonzo…
Je suppose donc que vous lisez cet article depuis le Québec, où vous vivez, alors que je le lis de France et que je n'ai jamais mis les pieds en Amérique. C'est toute la différence. Vous lisez cet article en Québécois (d'adoption, je le pressens), alors qu'il s'adresse à des Français: il est d'ailleurs publié sur Slate.FR, et pas sur slate.COM, ou sur un slate.CA qui, au demeurant, existe bien mais n'a rien à voir.
Ensuite, vous reprochez surtout à cet article "la manière", que vous trouvez "plus que limite", alors que c'est précisément ce qui en fait l'intérêt à mes yeux. Je vous encourage à vous intéresser à ce courant renaissant du journalisme (qui est d'ailleurs d'origine américaine) que l'on appelait hier "gonzo journalism" (lire Hunter S. Thompson, voire Truman Capote ou Tom Wolfe), et aujourd'hui "non-fiction" (lire, par exemple, Jon Krakauer ou William Langewiesche, voire Florence Aubenas).
David Dufresne nous raconte donc le printemps érable depuis Montréal, certes, mais, et c'est là que ça devient foutrement intéressant, depuis… son lit! Avec un ordinateur sur les genoux…
Au fond, cet article pourrait avoir été rédigé de n'importe quel lieu sur la Terre, du moment qu'il est branché sur les internet. Vous n'avez pas noté, j'en ai bien peur, Guillaume Gracia, que cet article ne portait pas principalement sur ce mouvement étudiant québécois et ses motivations (qui ne sont d'ailleurs pas détaillés), mais sur certaines manières dont il est couvert médiatiquement (la police sur Twitter, une télé communautaire, des caméras dans toutes les mains, etc.).
Du coup, vos remarques sur la justification, ou non, du motif de la manifestation tombent à plat. Ce n'est pas sans intérêt, certes, mais c'est injuste d'en reprocher l'absence dans CET article dont ce n'est pas le sujet (des "liens bonus" sont proposé à la fin pour celui qui souhaite des compte-rendus plus "classiques").
Rappelons-nous qu’en 1976, le Canada a ratifié le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. Ce pacte stipule que « l’enseignement supérieur doit être rendu accessible à tous en pleine égalité, en fonction des capacités de chacun, par tous les moyens appropriés et notamment par l’instauration progressive de la gratuité ».
La lutte des étudiants est juste. Avons-nous oublié nos valeurs?
Pour un Printemps Érable illimité! Solidarité! http://printempserable.org/
Ça me fait royalement chier cet argument qu'au Québec les étudiants ont les frais de scolarité les moins chers de l'Amérique du Nord !!!!
On oublie évidemment de parler du cout des frais chargé par les universités par étudiants (les plus chers au Canada !!! vive l'efficacité des universités Québécoises ), on oublie de précisé que les salaires des diplômés au Québec sont largement inférieurs au reste du Canada (Les médecins spécialistes du Québec ne cessent de réclamer la parité salariale avec leurs confrères canadiens), même la Sureté du Québec, les pompiers de Montréal demandent des hausses salariales en lien avec le niveau salarial dans le reste du Canada.
Les loyers à Montréal ont littéralement doublés en 10 ans et les salaires des fonctionnaires n'ont augmenté que de 5% en 10 ans !
Le reste du Canada a décidé de tarifer les services publique et payent donc beaucoup moins d'impôts au niveau provincial. Le Québec a fait le choix d'une société plus juste, plus centrée sur l'humain et moins sur l'argent. Elle a donc décidé de payer collectivement des services à sa population, dont l'éducation, la santé, les routes.
Fa que quand on veut faire des comparaisons, faisons les correctement
Ont applaudi des dépenses de 200 millions de $ pour la construction d'une patinoire à la ville de Québec, subventions données à toute fin utile dans un dessaim électoraliste, au PDG de Québécor média (un manitou de la presse Québecoise) et on observe comme par hasard dans ses journaux des sondages en faveur du gouvernement alors que la mobilisation dans la rue est SANS PRÉCÉDENT dans l'histoire du Québec !!
Fa que ceux qui chialent que les étudiants sont déjà trop gatés.. regardez-vous, vous pensez mériter votre argent ??? Vous payez tous toutes vos taxes ??? Bien sur ! Commencez donc à faire VOTRE juste part !