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En Europe, l'alliance des conservateurs et de l'extrême droite favorise toujours l'extrême droite

Daniel Vernet, mis à jour le 01.05.2012 à 10 h 10

La montée du FN n'est pas un cas isolé. Mais l'alliance, taboue, ne s'est faite qu'en Autriche et aux Pays-Bas.

A Vienne en Autriche, manifestation contre l'extrême droite, en avril 2010. REUTERS/Leonhard Foeger

A Vienne en Autriche, manifestation contre l'extrême droite, en avril 2010. REUTERS/Leonhard Foeger

Avec 17,9%, soit 6,4 millions de voix, au premier tour de l’élection présidentielle, Marine Le Pen a placé le Front national et le populisme de droite au centre du débat politique. La France n’est pas une exception en Europe. Depuis deux décennies, dans la plupart des Etats de l’Union européenne, les partis de la droite extrême ont pignon sur rue.

Les situations sont différentes d’un pays à l’autre. Dans certains, les partis d’extrême-droite ne sont que des groupuscules, bruyants mais sans grande influence. Dans d’autres, ils représentent la principale force d’opposition. Dans d’autres enfin, ils sont aux portes du pouvoir quand ils ne participent pas au gouvernement.

Mais tous ces mouvements tirent leur idéologie d’un fond commun: une méfiance vis-à-vis de l’Europe telle qu’elle a évolué au cours des dernières années, un dénigrement des élites accusées d’ignorer les vrais préoccupations de la population, une hostilité à l’immigration qui prend souvent des allures xénophobes ou islamophobes.

Face à la mondialisation dont l’Union européenne est considérée comme un simple instrument, les populistes prônent le repli derrière les frontières, la défense de l’identité nationale, la stigmatisation de l’étranger comme source de tous les maux.

L'autre, toujours responsable

Cette idéologie n’a rien d’inédit. Elle s’est répandue dans une partie de l’Europe dans les années 1930, amplifiée par la grande dépression. Les boucs émissaires ont changé de visage, parfois, pas toujours, mais dans la plupart des partis populistes de l’Europe actuelle la figure honnie du musulman a remplacé celle du juif.

Les distances prises par Marine Le Pen par rapport aux propos antisémites de son père sont significatives de cette évolution. C’est aussi une question de génération. Les ressorts n’en sont pas moins les mêmes. L’Autre est désigné comme le responsable du chômage, de la crise économique, de l’insécurité et de la mise en cause des valeurs traditionnelles de la société occidentale, c’est-à-dire chrétienne.

Les populistes s’attaquent aux élites, aux technocrates, sans attaches nationales quand il s’agit des fonctionnaires de Bruxelles, à la finance cosmopolite, aux immigrés qui sapent notre mode de vie en important en Europe des mœurs insolites.

Pourquoi ces thèmes sous-jacents depuis des décennies dans la thématique populiste rencontrent-ils ces dernières années un écho de plus en plus large, y compris dans des pays connus traditionnellement pour leur tolérance?

Pas les mêmes causes partout

Plusieurs explications peuvent être avancées. La mondialisation a déstabilisé des secteurs économiques entiers, entrainant des reconversions douloureuses pour des régions et des groupes sociaux.

Avec la crise, le chômage de masse a refait son apparition et l’argument simpliste selon lequel il y aurait moins de chômeurs «nationaux» s’il y avait moins de travailleurs immigrés, fait mouche.

Le vieillissement de la population européenne renforce ce que le politologue Dominique Reynié appelle «le populisme patrimonial», la crainte de perdre les acquis accumulé au cours des «trente glorieuses».

Mais cette explication démographique ne rend pas compte de l’influence des idées de la droite extrême chez les jeunes, comme on a pu la constater au premier tour de l’élection présidentielle en France. La paupérisation de couches sociales qui croyaient leur avenir et celui de leurs enfants assurés, ajoute à la précarité.

Toutes ces causes ne se retrouvent pas dans tous les pays européens. Dans certains la crise économique joue un rôle plus important que l’immigration. Dans d’autres, où la situation économique est plutôt bonne et l’immigration presque inexistante, la crainte, souvent injustifiée, de l’avenir est plus forte que les difficultés présentes.

Dans tous cependant, il y a un point commun: l’Union européenne est désignée comme le deus ex machina de cette grande entreprise de destruction des protections nationales. Des technocrates apatrides dicteraient leur loi aux gouvernements et aux peuples dépouillés de leur souveraineté.

Ce sentiment anti-européen s’est manifesté avec une clarté particulière lors des référendums sur la Constitution européenne. En France et aux Pays-Bas, ces consultations populaires se sont soldées par une majorité de «non» dans laquelle le populisme de droite a joué son rôle.

L'Autriche et la Hongrie

Tous les pays européens ne sont pas touchés au même degré par l’émergence de partis de la droite extrême. Certains paraissent même épargnés. Ce sont ceux qui, comme l’Espagne ou l’Allemagne, ont connu des dictatures au XXe siècle. Une forme de tabou pèse sur ces formations, ce qui ne signifie pas que ces tendances n’existent pas.

Elles se manifestent sous la forme de groupuscules marginaux ou sont intégrées et contrôlées dans les partis de la droite classique.

Le cas de l’Italie, qui a aussi connue le fascisme, est particulier, marqué sans doute par le régionalisme. Le populisme de droite s’est réfugié dans la Ligue du nord qui a inventé une Padanie mythique pour mieux fustiger les «voleurs» de l’Italie du sud, qui commence, selon elle, au nord de Rome.

La Ligue n’a jamais dépassé la barre des 10% au niveau national, ce qui ne l’a pas empêché de participer à plusieurs gouvernements de Silvio Berlusconi.

L’Autriche, qui n’a pas été immunisé contre le national-socialisme dans les années 1930-1940, a tenté de se présenter comme une victime d’Hitler. Cette liberté prise avec l’histoire devait lui permettre d’échapper au tabou qui pèse sur l’Allemagne. En 2000, le chancelier conservateur Wolfgang Schüssel n’a pas hésité à s’allier avec le FPÖ dirigé alors par Jörg Haider, dont la porosité avec des groupuscules néonazis est patente.

Schüssel a échoué s’il pensait étouffer le parti populiste en l’associant au pouvoir. Aujourd’hui, le FPÖ rivalise avec les partis traditionnels, conservateur ou social-démocrate, dans les sondages d’opinion. Mais Schüssel n’a rien cédé sur ses convictions européennes.

Il n’empêche. En s’alliant avec des partis populistes, la droite conservatrice leur apporte la légitimation dont ils ont besoin pour élargir leur audience. Elle les rend également fréquentables en reprenant leurs thématiques idéologiques sous prétexte de leur arracher leurs électeurs.

C’est l’entreprise dans laquelle s’est lancé Nicolas Sarkozy, certainement moins par conviction que par souci électoral. Les dégâts n’en seront pas moins considérables.

Daniel Vernet

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