En 1998, la droite a du Front dans l'aile

En 1997, Jean-Marie Le Pen entouré de ses lieutenants Bruno Mégret et Bruno Gollnisch. REUTERS/Eric Gaillard

En 1997, Jean-Marie Le Pen entouré de ses lieutenants Bruno Mégret et Bruno Gollnisch. REUTERS/Eric Gaillard

Fort de ses 17,9%, le Front national espère devenir le pivot d'une droite recomposée en sa faveur. Une ambition qui rappelle la stratégie adoptée lors des régionales de 1998.

Après son score historique au premier tour de ma présidentielle, Marine Le Pen entend faire du Front national la principale force d'opposition à la gauche. «La droite va certainement imploser, la recomposition se fera autour de nos idées», affirmait d'ailleurs lundi Louis Aliot, n°2 du FN.

Faire imploser la droite: Marine Le Pen veut réussir là où Bruno Mégret avait échoué dans les années 1990, lorsqu'il était encore délégué général du parti. La manœuvre avait failli aboutir à l’occasion des élections régionales de 1998, lors du «vendredi noir» qui porta un coup grave à la cohésion du camp RPR-UDF.

Replaçons le contexte: nous sommes un an après la dissolution de 1997, décidée par Jacques Chirac et qui s'est soldée par la défaite de son propre camp. Le maintien de candidats frontistes au second tour a empêché la réélection de nombreux députés de droite. La victoire de la «gauche plurielle», en revanche, marque le début de la cohabitation avec Lionel Jospin.

Pour les dizaines de députés brutalement débarqués le 1er juin 1997, c'est la douche froide. Un grand nombre d'entre eux nourrissent une rancœur à l'égard de l'état-major parisien, coupable à leurs yeux d'avoir précipité leur chute en imposant la stratégie du «cordon sanitaire», qui consiste à refuser toute alliance avec le parti de Jean-Marie Le Pen. Portée officiellement au RPR et à l’UDF par Alain Juppé, Gilles de Robien et François Léotard, cette ligne de conduite commence à battre de l'aile.

D'autant plus que Chirac, affaibli par sa défaite et farouche partisan du refus d'alliance, est de plus en plus contesté au sein de son camp.

C'est lors des élections régionales de mars 1998 que le «cordon sanitaire» va être mis à mal. Ce scrutin, pour les déçus de la dissolution, sera celui de la revanche: en dépit des consignes, beaucoup estiment qu'il faut s'allier pour éviter des triangulaires funestes. Surtout qu'en face, la gauche, favorisée par le retour de la croissance, la baisse du chômage et le succès des premières mesures (35 heures, Pacs), présente presque partout des listes d'union.

«Vendredi noir» pour la droite

Le vote a lieu le 15 mars: cacophoniques, les élections sont marquées par l'abstention de deux électeurs sur cinq. La gauche arrive en tête dans 12 régions sur 22. Mais elle n'est pas sûre d'en prendre le contrôle, car l'élection des présidents de région n'a lieu que le vendredi suivant – jour qui sera surnommé «vendredi noir» par les médias. En réalité, seules deux régions (Limousin et Pays de Loire) connaissent une majorité absolue. Dans toutes les autres, la majorité n'est que relative. L'alliance avec le FN peut faire basculer douze régions à droite.

De son côté, le FN a bien compris les bénéfices qu'il pourrait retirer d'accords ponctuels avec la droite. Le but: acquérir une certaine légitimité en vue de la «dédiabolisation» du parti voulue par Bruno Mégret, avant de miser sur une éventuelle recomposition de la droite en sa faveur... Dans les régions, Bruno Gollnisch, secrétaire général du FN, va donc mettre en place la stratégie de la main tendue systématique.

La veille de l'élection des présidents, Jacques Chirac tente de freiner les «renégats». S'exprimant à la télévision, il insiste sur la nécessité de «ne pas transiger» avec le FN. Lionel Jospin quant à lui met en garde contre «les tentations, voire les tentatives d'alliance entre les responsables régionaux de droite et d'extrême droite». En vain.

5 présidents de région élus grâce au FN

Le 20 mars, cinq présidents de région, tous issus de l'UDF, acceptent les voix de l'extrême droite: Jacques Blanc en Languedoc-Roussillon, Charles Baur en Picardie, Jean-Pierre Soisson en Bourgogne, Charles Millon en Rhône-Alpes et Bernard Harang en région Centre.

Ils ont eu de la chance: en Haute-Normandie, Jean-Paul Gauzès, élu grâce aux voix FN, n'a pu rester président que cinquante minutes. Et en Midi-Pyrénées, Marc Censi, élu dans les mêmes conditions, a dû démissionner une première fois, avant d'être réélu par une majorité identique et de renoncer pour laisser la place à Martin Malvy (PS).

Si cet évènement n'est pas une première (en 1992, deux ministres d'ouverture du gouvernement PS, Jean-Marie Rausch en Lorraine et... Jean-Pierre Soisson en Bourgogne, déjà, avaient été élus grâce à l'appoint silencieux de voix FN), il constitue un véritable séisme politique: ébranlée par l'échec de la dissolution en 1997, la droite, cette fois-ci, est en morceaux.

«Ils ne vont tout de même pas vendre leur âme pour des Safranes!»

Pour la première fois, un tabou a été transgressé. Philippe Séguin, président du RPR, sermonne ceux qui «ont cru devoir pactiser avec l'extrême droite» —selon Roger Karoutchi, qui racontait l'anecdote à Libération à sa mort, le leader gaulliste aurait eu ce cri du coeur: «Ils ne vont tout de même pas vendre leur âme pour des Safranes!» De leur côté, les dirigeants frontistes exultent.

Quant aux cinq présidents, ils nient avoir passé un accord avec le FN. Ce que les lepénistes démentent aussitôt. Résultat: en région Centre, Bernard Harang (Démocratie libérale, intégré à l'UDF) ne peut se maintenir à son poste que huit jours, avant d'être remplacé par le socialiste Michel Sapin. Les quatre autres résistent aux injonctions de l'état-major, mais dans leurs régions, l'émotion est portée à son comble.

En Rhône-Alpes, le chaos règne: plusieurs élus UDF se désolidarisent du nouveau président Charles Millon. Celui-ci reste président jusqu'en 1999, son élection étant alors invalidée par le Conseil d'État. Anne-Marie Comparini (UDF) est élue à sa place grâce aux voix de la gauche et des élus de droite réfractaires à l'alliance avec le FN.

Cet épisode est à l'origine de la lutte fratricide au sein de la droite lyonnaise, qui conduira à sa défaite aux municipales de 2001. En Picardie, Charles Baur restera président jusqu'à la fin de son mandat, en mars 2004, tout comme Jacques Blanc en Languedoc-Roussillon (Georges Frêche sera ensuite élu) et Jean-Pierre Soisson en Bourgogne.

Mais tous sont rapidement exclus de l'UDF. Le parti, d'ailleurs, connaît une scission. François Bayrou, alors président de Force démocrate, condamne les accords avec le FN alors qu'Alain Madelin, président de Démocratie libérale, les soutient. Un des leaders de DL, Gilles de Robien, quitte lui le parti avec fracas en découpant sa carte en direct à la télévision. Finalement, Madelin et ses partisans quittent le parti et Bayrou fonde la «nouvelle UDF» qui tente de prendre ses distances avec le RPR en vue de la présidentielle de 2002.

Lionel Jospin en 1999, puis Jean-Pierre Raffarin en 2003, réformeront le mode de scrutin des élections régionales, afin de dégager des majorités stables et d'éviter la réédition du «vendredi noir». Principal architecte de la politique de la main tendue, Bruno Mégret quitte le Front national en 1999 pour fonder le MNR (Mouvement national républicain). Depuis, les alliances avec le FN se sont raréfiées, les hommes politiques de droite préférant en général s'abstenir de conclure des accords ponctuels.

Pierre Ancery et Clément Guillet

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