Gérard Depardieu, l'ultime punk

Le monstre du cinéma français est punk parce que justement il ne s’inscrit pas dans l’idée que nous nous faisons du punk.

Festival de Cannes 2010. REUTERS/Eric Gaillard

- Festival de Cannes 2010. REUTERS/Eric Gaillard -

Gérard Depardieu a choisi l'exil fiscal en Belgique. Un épisode de plus dans la vie punk de l'acteur français? En avril 2012, Elise Costa s'était déjà penchée sur le personnage...

Sil fallait tuer nos idoles, Gérard Depardieu serait le premier. L’acteur nourri aux produits du terroir et réputé pour sa légendaire gouaille avinée n’est jamais tombé aussi bas —ou n’a jamais atteint de tels sommets, selon la perspective.

Grande gueule devant l’éternel, perçu à l’étranger comme l’équivalent européen «du Marlon Brando des années 50»[1], notre monument national est devenu le Chuck Norris du cinéma français: pourvu de deux paires de couilles, grotesque mais attachant.

Depardieu est-il le dernier punk du coin?

Gérard Depardieu n’a jamais été du genre à faire profil bas. La légende veut qu’à treize ans, il quitte l’école pour devenir, par la suite, une petite graine de blouson noir. Au milieu des années 70, c’est grâce au film sulfureux de l’époque «Les Valseuses» (Bertrand Blier, 1974) qu’il se révèle au grand public. Il tourne avec Truffaut et Pialat, puis se lance dans une carrière internationale relativement ratée («1492: Christophe Colomb», «Bogus»). Ce qui ne l’empêche pas de multiplier les nominations aux Césars.

Alors qu’il est le favori pour l’Oscar du Meilleur Acteur pour «Cyrano» en 1991, Time Magazine traduit avec les fesses une interview de lui où il parle librement de sexualité —comme à son habitude— et écrit qu’il a participé à un viol à l’âge de neuf ans. Scandale outre-Atlantique.

Personne ne peut être Depardieu

Quelques années plus tard, en plein tournage de la superproduction «Astérix et Obélix», il se pinte la tronche burinée au Bourguignon, et manque de passer l’arme à gauche dans un accident de moto. En 2005, à la BBC, il écrase son mégot sur la moquette parce qu’«à la BBC, on peut tout faire». Un autre jour, il traite une journaliste de «salope» [2], le lendemain il se vide la vessie devant le regard médusé d’une hôtesse de l’air qui lui avait refusé l’accès aux toilettes en raison du décollage imminent.

Pour autant, même s’il a amassé un bon paquet de biftons grâce à ses 170 films et qu’il peut se vanter d’avoir vu Carole Bouquet sous toutes les coutures, personne ne jalouse Gérard Depardieu. Non pas parce que son physique gargantuesque et ses déboires alcooliques font de lui un personnage peu ragoûtant, mais parce que la jalousie est souvent motivée par le principe du «j’aurais pu être à sa place».

Or, combien aurait pu être à sa place? Pour atteindre un tel niveau de tête brûlée, il faut s’en foutre —ou, plus exactement, il faut que ce soit naturel. Ce n’est pas tant une question de provocation que de nature profonde.

Nous ne pourrions pas être Gérard Depardieu car il faut bien l’admettre: passée la puberté, nous déployons en général moins d’énergie à être inconvenants.

A première vue, Depardieu récupère donc tous les comportements clichés associés aux punks: primitif, vulgaire, provocateur, autodestructeur et éthyliquement potache.

La peur, cette inconnue

L’acteur est-il punk par essence?

Greg Graffin, du groupe Bad Religion, écrivait dans son manifeste de 2002 que le mouvement punk combat la peur et la rationalité issues de «la compulsion de se conformer à la norme», qui est elle-même «un puissant effet secondaire de la vie civilisée» [3]. Dans une interview à Première pour la sortie du film «Mammuth», le réalisateur Gustave Kervern raconte comment Depardieu lui avait dit : «Il ne faut jamais avoir peur»[4] et combien il avait raison. Ça se tient.

Mais en tentant de donner une définition au terme «punk», Graffin admet qu’il y ait d’abord une pulsion de désobéissance, une certaine volonté a priori. Être punk supposerait un contexte socio-économique particulier ou un ensemble de valeurs morales qui pousseraient l’individu à remettre en question sa vision des choses, son rôle au sein de la société.

Ce qui n’est pas le cas de Gégé. Gégé ne remet ni la société, ni sa personne en question —du moins pas de façon ostentatoire, il se contente d’être.

Prenons alors Sid Vicious, membre des Sex Pistols et référence punk, qui aurait dit:

«Ebranlez leur autorité pédante, rejetez leurs normes moralistes, faites de l’anarchie et du désordre vos marques de fabrique. Causez autant de chaos et de bouleversement que possible, mais ne les laissez pas vous capturer vivant»[5].

En 2010, Annie Duperey avouait au micro de RMC que, selon elle, Depardieu disait «n’importe quoi» et que «quand on joue au théâtre avec une oreillette parce qu’on a pas le courage d’apprendre son texte», en gros, y avait pas de quoi pavoiser.

L'instinct

Plus récemment, sur le plateau de «C à vous», Nicolas Bedos persiflait que «la drogue et l’alcool l’(avaient) totalement lobotomisé». En guise de conclusion, les deux personnalités l’enjoignaient donc à «fermer sa gueule».

Malgré les railleries de la profession qui le considère désormais comme un tocard, Gérard Depardieu n’est pas décidé à la boucler. Mais s’il semble adhérer à la philosophie de Sid Vicious, dans le fond, il ne s’oppose pas au système (capitaliste, notamment) mais à la rigueur à un système: il emmerde ouvertement le milieu dont il est issu.

Il souhaite jouer Dominique Strauss-Khan parce qu’il ne l’aime pas, et, dans la foulée, répète qu’il n’aime pas ses compatriotes. Il soutient maladroitement Sarkozy, preuve qu’il aime se ranger du côté des épouvantails. Et à l’instar du musicien punk Mike Watt, il pense que le talent est une donnée somme toute relative («Le talent, c’est beaucoup ce que les autres font de toi», Studio Magazine, oct. 2003).

Depardieu est punk parce que justement, il ne s’inscrit pas dans l’idée que nous nous faisons du punk: que ce soit lorsque l’artiste Mary Harron explique qu’ils n’avaient jamais voulu engendrer une culture («Please Kill Me», Legs McNeil, 1997) ou Johnny Rotten quand il admet que le mot d’ordre était précisément de ne pas suivre le mouvement mais de faire ce que l’on voulait[6], on comprend que l’esprit «punk» ne saurait, en réalité, être un acte conscient.

Dans le cas de Gérard Depardieu, on peut bien parler de punk attitude puisqu’elle n’est jamais recherchée, elle est instinctive.

Alors pour ainsi dire, l’acteur n’est pas le dernier punk.

Il est le renouveau du punk.

Elise Costa

[1] Voir la citation de Kent Jones sur Ecran Noir. Retourner à l'article

[2] Toutefois, c’était justifié. Retourner à l'article

[3] A Punk Manifesto, Greg Graffin. Retourner à l'article

[4] « Mammuth, l’interview exclusive », Première, avril 2010. Retourner à l'article

[5] A noter que cela me semble bien réfléchi pour Sid Vicious, surtout en l’absence de source correcte, mais eh, c’est ce qui était écrit sur les posters de supermarché à l’effigie du Britannique. Retourner à l'article

[6] “Punk became a circus didn’t it? Everybody got it wrong. The message was supposed to be: Don’t follow us, do what you want!” – Johnny Rotten. Retourner à l'article

 

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L'AUTEUR
Elise Costa est pour l'instant journaliste freelance. Elle écrit sur la pop-culture, Internet et les petites routes de campagne. En 2010 son premier livre Comment je n'ai pas rencontré Britney Spears a été publié aux éditions Rue Fromentin. Elle vit à Toulouse où elle espère devenir joueuse de belote professionnelle. Ses articles
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Publié le 30/04/2012
Mis à jour le 13/12/2012 à 19h12
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