Culture

Apprendre à aimer Mozart

Jan Swafford, mis à jour le 01.05.2012 à 9 h 16

La première fois, j’ai détesté La Flûte enchantée. Aujourd’hui, j’estime que c’est l’une des plus grandes œuvres de notre histoire. Que s’est-il donc passé?

Une représentation de La Flûte Enchantée nationalopera CC License by

Une représentation de La Flûte Enchantée nationalopera CC License by

Au milieu des années 1970, je vivais à Northampton (Massachussetts). J’attendais l’été en rongeant mon frein; à la rentrée prochaine, j’allais devenir un étudiant en musique sans le sou. Je me levais à cinq heures tous les matins pour aller balayer et laver les toilettes du magasin Kmart, dans une galerie commerciale.

Un jour, alors que je flânais chez le disquaire d’à côté après le travail, mes yeux se sont posés sur un luxueux coffret: Die Zauberflöte (La Flûte enchantée), de Mozart, interprétée par l’Opéra de Vienne, sous la direction de Karl Böhm. Je ne savais presque rien des opéras de Mozart à l’époque, et je me suis dit que c’était un bon point de départ. J’ai payé les vingt dollars –les derniers dollars que ma femme et moi-même étions parvenus à économiser.

A la première écoute, une déception

Je suis rentré chez moi, et j’ai fièrement montré l’album à mon épouse, pensant, pour une raison ou pour une autre, qu’elle serait impressionnée par mon amour de l’art et ma soif de savoir. Mal m’en a pris. Lorsque les hurlements ont cessé, et que j’ai pu reprendre mes esprits, je me suis installé pour écouter Die Zauberflöte pour la toute première fois. J’ai détesté.

L’histoire du prince Tamino, sa quête d’amour et de sagesse, me paraissait absolument grotesque. La Flûte enchantée est un Singspiel, un opéra comique aux dialogues parlés; mais l’humour était dépassé –et ce depuis environ deux cents ans.

Bon nombre de morceaux –et notamment ceux de Papageno l’imbécile et de sa «drôle» de petite-amie– étaient à mon sens sans âme, commerciaux, composés par un Mozart à l’article de la mort dans le seul but de renflouer une bourse bien vide. Certains arias (ceux ayant pour thème l’amour et le désir) m’ont paru fastidieux et dénués de la plus petite once de sincérité.

Certes, les chœurs masculins ne manquaient pas de charme, et j’appréciais les arias de Sarastro. Mais j’avais perdu tout espoir d’aimer l’œuvre en elle-même, et vu les circonstances, cette prise de conscience était, disons, pour le moins déprimante. J’ai fourré l’album sur une étagère de mon immense audiothèque, puis j’ai fait de mon mieux pour oublier son existence.

A la seconde, une renaissance

Aujourd’hui? J’estime que Die Zauberflöte compte parmi la dizaine d’œuvres d’art les plus impressionnantes, les plus puissantes, les plus émouvantes que l’homme ai jamais créées –aux côtés de la Messe en Si mineur de Bach, d’Eroica, de Missa Solemnis et des dernier quartettes de Beethoven, des Bacchantes d’Euripide, de La Tempête et d’Hamlet de Shakespeare et de la statue de Balzac de Rodin –entre autres chefs-d’œuvre.

Que s’est-il passé? Pourquoi notre rapport aux œuvres d’art, ce cheminement intérieur et individuel, provoque-t-il des bouleversements affectifs d’une telle ampleur?

Ce n’est qu’un an après cette première rencontre pour le moins désastreuse que Die Zauberflöte s’est engagée sur le chemin qui la mènerait jusqu’à la liste de mes œuvres favorites. J’avais alors décidé de regarder le film qu’Ingmar Bergman avait consacré à l’opéra; je voulais lui donner une deuxième chance.

Au fil de la séance, l’histoire m’a peu à peu captivée. L’intrigue était étrange; incongrue. Le prince Tamino s’égare en une contrée pseudo-égyptienne; lors de sa première apparition, il tente d’échapper à un serpent géant.

En écoutant la scène d’ouverture, elle qui m’avait naguère paru terriblement ringarde, j’ai compris qu’elle ne se voulait pas réellement effrayante; qu’elle n’appartenait pas au domaine du réel. La vérité m’était enfin apparue: c’était un conte de fées pour adulte.

Le prince Tamino, qui s’est évanoui sous le coup de la terreur, est secouru par trois femmes, qui chassent le monstre avant de se pâmer de désir face au bel étranger endormi. La scène m’avait elle aussi paru grotesque. Je ne savais pas, alors, à quel point Mozart était préoccupé par le sexe; par ses ramifications et son pouvoir corrupteur.

Les femmes en question sont les servantes d’un être magique, la Reine de la Nuit; elles lui apportent Tamino. La Reine lui confie une tâche importante: sauver sa fille Pamina, enlevée par Sarastro, un sorcier maléfique. Lorsqu’il contemple le portrait de la jeune fille, Tamino en tombe immédiatement amoureux. (Notez la similitude des deux noms, signe que le destin est à l’œuvre).

Lors de ma première écoute, cette scène du coup de foudre m’avait parue bien sotte; je n’avais pas compris qu’il s’agissait d’un conte de fée, et quand que dans les contes, la réalité est représentée à travers l’irréalité.

Une intrigue en patchwork

A ce stade, que vous aimiez cet opéra ou non, il faut bien admettre que son intrigue se mue en patchwork sans queue ni tête. Avant qu’il ne parte pour accomplir sa quête, la reine confie une flûte enchantée à Tamino; celle-ci le protégera du danger (un élément narratif que j’ai jugé puéril, avant de comprendre qu’il incarnait le pouvoir de la musique en elle-même).

Tamino est flanqué d’un acolyte comique, l’oiseleur Papageno, qui se moque éperdument de cette périlleuse mission; il ne pense qu’à boire et à courir le jupon. Tamino s’introduit dans l’antre de Sarastro en toute discrétion (les fans de James Bond reconnaîtrons certaines de ses méthodes), accompagné d’un Papageno terrifié; ce dernier y trouvera sa propre chère et tendre prédestinée, Papagena. Tamino découvre alors que Sarastro est à la tête d’une confrérie secrète, dont le folklore est riche en niaiseries mystiques.

Puis l’intrigue se fait plus étrange encore. Loin d’être maléfique, Sarastro est en réalité pétri de bonnes intentions. S’il a enlevé Pamina, c’est pour la tenir éloignée de la Reine de la Nuit, sorcière malveillante en diable.

Lors de ma première écoute, cette révélation m’a fait lever les yeux au ciel: c’en était trop. Un coup de théâtre de cette ampleur, à la moitié de l’histoire? Absurde. (Mon avis n’a pas changé, mais cette absurdité ne me gêne plus). Tamino finit bien évidemment par libérer Pamina, et Papageno gagne le cœur de sa dulcinée.

Les amoureux relèvent un dangereux défi pour être admis au sein de la confrérie de Sarastro; puis ce dernier couronne les couples et bénit leur union. «Non mais c’est quoi, cette fin?», me suis-je dit à Northampton, en 1974. Aujourd’hui, lorsque le rideau tombe, mes joues sont baignées de larmes. Peu d’œuvres d’art m’émeuvent à ce point.

Une oeuvre imparfaite

Lorsque j’ai écouté l’opéra pour la première fois, j’avais la vingtaine passée, et j’ignorais –entre autres choses– que les meilleures œuvres d’art ne sont pas toujours les plus parfaites. Bach a composé d’incroyables morceaux de musique vocale, mais aussi étrange que cela puisse paraître, il avait visiblement oublié que les chanteurs ont parfois besoin de respirer.

Ses lignes de chant sont composées comme des lignes de violons. Le final de la neuvième symphonie de Beethoven est maladroit et fractionné en plusieurs parties, si bien que le compositeur lui-même a caressé l’idée de le remplacer.

On sait que la construction dramatique et l’économie de mots n’étaient pas le fort de Shakespeare. Je me souviens avoir assisté à une lecture de La Tempête en compagnie d’un dramaturge; ce dernier ne cessait de pester contre l’œuvre; il m’expliquait que Shakespeare ne valait rien car la structure dramatique de ses pièces était tout à fait médiocre. Aujourd’hui, je dirais qu’une grande œuvre peut être pleinement goûtée, malgré ses défauts –même les plus flagrants.

La puissance d'une oeuvre

Certes, la technique est importante; sa mauvaise maitrise peut vous gâcher un morceau. La plupart des œuvres de Mozart sont applaudies pour la quasi-perfection de l’ensemble de leurs éléments. Mais au bout du compte, je ne pense pas que la perfection fasse véritablement la différence lorsqu’il s’agit de la puissance d’une œuvre.

Personne ne peut affirmer que Berlioz était un meilleur technicien que son contemporain Cherubini. Beethoven admirait Cherubini, et Brahms possédait un portrait du compositeur. Mais aujourd’hui, bien peu sont ceux qui connaissent son œuvre, à l’exception peut-être de Médée – le seul opéra de Cherubini que l’on peut encore voir à l’affiche de loin en loin. Et les amateurs de Berlioz sont légion.

Les œuvres d’art qui traversent le temps ne sont pas forcément les mieux agencées, les plus harmonieuses –ou quelque adjectif que ce soit. Elles détiennent un pouvoir mystérieux –qui leur permet de nous toucher, de nous enthousiasmer, de nous fasciner, de nous plonger dans leur univers, et de se renouveler tout au long de nos vies, et au fil des siècles.

Les étapes de la métamorphose de Zauberflöte (de l’œuvre stupide et purement commerciale au chef-d’œuvre transcendantal) correspondent sans doute à un schéma commun. Tout d’abord, une performance tout simplement exceptionnelle, qui m’a captivé et permis de développer ma compréhension de l’œuvre. Je pense que le film de Bergman est la meilleure adaptation cinématographique d’un opéra, moins pour sa qualité musicale que pour l’impact de sa mise en scène.

Réécouter encore et encore

Deuxième étape: réécouter l’œuvre, et penser, encore et encore. J’ai mis la main sur mon luxueux coffret, et je l’ai écouté de nouveau, inlassablement, jusqu’à ce que les arias amoureux les plus ennuyeux deviennent magnifiques, et que Papageno l’empoté se mue en indispensable faire-valoir du noble Tamino.

J’ai compris que l’opéra était une parabole de l’amour: l’amour haut en couleur de Papageno et Papagena, l’amour exalté de Tamino et Pamina, l’amour divin de Sarastro pour toute l’humanité.

J’en ai conclu que Mozart avait conçu ces personnages avec tendresse parce qu’ils incarnaient tous une fraction de son être –du coureur de jupon Papageno à l’auguste Sarastro. Pamina est à l’image des femmes de Mozart: c’est un personnage fort, désirable et inoubliable.

Ce n’est que bien plus tard que j’ai remarqué que Sarastro offrait la couronne la plus imposante à Tamoni et à sa compagne, car leur amour –qui est à la fois sexuel et spirituel– est la chose la plus importante au monde.

«L’amour véritable vous mènera à l’origine de la sagesse, explique-t-il à ses disciples. C’est pourquoi je transmets mon pouvoir à Pamina et Tamino.» Die Zauberflöte était l’opéra de Mozart favori de Beethoven. Il y a fait écho dans l’« Ode à la joie », le final de sa neuvième symphonie: la fraternité qui uni les hommes, l’amour d’un mari et de sa femme, peuvent transformer le monde en Elysée ; rien d’autre n’en sera capable. En ce sens, la neuvième symphonie est la Zauberflöte de Beethoven. Et Die Zauberflöte est la «Tempête» de Mozart.

Approfondir l'oeuvre 

Il est donc possible d’approfondir et d’étendre notre appréciation d’une œuvre via la pensée et l’écoute répétée. J’ai acheté Mozart the Dramatist, l’ouvrage de Brigid Brophy. Brophy y évoque, entre autres sujets, la vieille controverse de Die Zauberflöte: l’antagoniste qui se transforme en héros au beau milieu de l’intrigue.

Des générations de critiques et d’universitaires ont affirmé que Mozart avait «bien évidemment» prévu ce retournement de situation depuis le début; que ce choix était contraire à l’art et au bon sens, et qu’un grand artiste n’aurait jamais pu prendre une telle décision de façon arbitraire.

Selon moi, l’analyse de Brophy dissipe cette illusion en deux temps trois mouvements. Mozart avait un don hors du commun pour choisir et façonner ses livrets d’opéra, mais cette fois, il était épaulé par un co-auteur. Il a élaboré l’histoire avec Emanuel Schikaneder, metteur en scène et bonimenteur, connu pour ses productions tape-à-l’œil et exotiques qui épataient les foules avec force effets spéciaux.

A cet égard, Die Zauberflöte était une production Schikaneder tout ce qu’il y a de plus classique. Il est l’auteur officiel du livret, et a écrit le rôle de Papageno pour lui-même, mais Mozart a grandement influencé l’œuvre.

Brophy avance une raison susceptible d’expliquer le coup de théâtre incongru: une autre version de la même histoire (elles s’inspiraient toutes deux d’un roman contemporain) était jouée à Vienne, et Mozart et Schikaneder étaient tout simplement coincés. Les règles du monde du spectacle les obligeaient à modifier l’intrigue de leur version, mais ils ne voulaient pas repartir de zéro. Ils ont donc décidé de réarranger le tout.

Réarrangement 

Ce second livret concocté à la hâte enfreint l’une des conventions fondamentales du conte de fée: un personnage malveillant doit le rester. Le méchant de l’histoire ne peut venir en aide au héros. La Reine de la Nuit est maléfique; pourtant, la flûte enchantée qu’elle confie à Tamino sauve la vie du jeune homme, tout comme les cloches magiques qu’elle offre à Papageno. Autre indice tendant à prouver que la Reine était bienveillante dans le livret original avant de devenir maléfique dans la version révisée.

Une autre raison, plus profonde, celle-là, permet d’expliquer le coup de théâtre. Mozart et Schikaneder étaient des francs-maçons fervents, et cette modification leur a permis d’introduire une allégorie maçonnique au cœur de l’histoire, ce qui donne une toute autre dimension à l’opéra –une note ésotérique, qui échappe aux auditeurs modernes peu au fait du genre.

Si Sarastro était resté l’être malveillant du livret d’origine, il n’aurait pu être à la tête de la confrérie spirituelle. La Reine de la Nuit de Mozart est maléfique; il peut donc en faire une représentation de l’impératrice Marie-Thérèse, qui avait interdit les loges maçonniques en Autriche.

Son nom indique qu’elle est porteuse d’obscurité ; qu’elle étouffe la Lumière. Elle incarne la tyrannie réactionnaire et la superstition dont les maçons souhaitent délivrer le monde.

La confrérie de Sarastro est donc une représentation –à peine voilée– d’une loge maçonnique, et les épreuves auxquels sont soumis les amoureux évoquent les rites d’initiations secrets, qui symbolisent la mort et la renaissance dans l’univers de la sagesse. (En réalité, les femmes n’étaient pas admises au sein des loges –l’initiation de Pamina est donc une touche personnelle propre à Mozart). Dans Die Zauberflöte et dans la «neuvième symphonie» de Beethoven, le mot «frère» fait référence au concept de fraternité, pilier de la franc-maçonnerie.

Ces oeuvres qui nous fascinent

L’évolution de ma perception de l’opéra de Mozart –négative, puis positive– fait donc à mon sens écho à la permutation de la nature de Sarastro. Ce fut un long périple. Il m’a beaucoup appris; a élargi mes horizons. Il m’a fallu acquérir une certaine expérience, nuancer mes points de vue, penser et lire.

Ceci dit, l’œuvre doit conserver une certaine fraîcheur intrinsèque. La musique en question doit être assez bonne pour être écoutée tout au long d’une vie; accompagner l’auditeur au gré du temps et des changements.

Certaines œuvre nous fascinent dès la première rencontre, et nous obsèdent à jamais –mais là encore, la nature de ce lien peut bien évidemment évoluer au fil du temps. Depuis mes années d’étudiant, je vais souvent contempler la statue de Balzac, par Rodin, exposée dans le jardin du Museum of Modern Art de New York.

Elle est immédiatement devenue l’une de mes œuvres de référence. L’écrivain est sculpté en pied, au bord d’un précipice, emmitouflé dans un manteau; son regard fixé sur l’infini ; son visage est tordu par la douleur et par une sagesse tragique; marqué par les doigts du sculpteur dans l’argile. Les premières années, j’estimais simplement qu’il s’agissait là de la représentation de l’artiste par excellence.

Lorsque j’ai gagné en savoir et en maturité, il a cessé d’être une image de l’artiste universel, pour devenir l’incarnation du mythe romantique du «génie». Au fil des années, je me suis peu à peu libéré de ma fascination pour la figure du génie romantique, et je me suis mis à la regarder avec un peu moins d’émotion; c’était la représentation d’un mythe moribond.

Plus tard, j’ai assisté à une exposition consacrée aux études que Rodin avait réalisées pour la fameuse statue. On m’avait commandé une œuvre à la mémoire de Balzac, projet finalement rejeté car jugé trop étrange.

Le regard que je portais sur la statue avait à nouveau évolué, pour se rapprocher du point de vue de Rodin; je la voyais désormais comme l’aboutissement d’une lutte de longue haleine, visant à comprendre une idée et à lui donner forme. Cette prise de concience a rendu à la sculpture son statut d’œuvre intemporelle; elle l’a redéfini et lui a rendu vie.

Notre perception évolue

Disons les choses autrement : lorsque notre perception des œuvres d’art qui nous fascinent change au fil des ans, ce sont de nos propres bouleversements intérieurs que nous prenons conscience. Quelle sensation éveille aujourd’hui en moi la vue du Balzac de Rodin? Difficile de mettre des mots sur un sentiment qui évolue depuis si longtemps –mais j’imagine que l’œuvre m’évoque l’ensemble des émotions que je viens d’évoquer.

Je vois l’artiste, et plus particulièrement l’artiste romantique – clairvoyant, stoïque et seul. Et je me vois, moi, à travers les décennies, en train de créer, de lutter, de souffrir, d’évoluer –en bref, de faire mon boulot, comme Rodin et le reste de l’humanité. Et puis, il y a le revers de la médaille.

Notre perception de l’art peut évoluer dans les deux directions. Prenons un exemple personnel: il fut un temps où j’étais inconditionnel du compositeur Philip Glass –ce qui me laisse aujourd’hui pour le moins perplexe. Expliquons les raisons de ce désamour.

Vers 1973, j’ai assisté à un concert du Philip Glass Ensemble. J’étais alors instituteur de campagne dans l’Etat du Vermont, et je préparais mon départ pour l’université. Mû par une excitation débordante, j’ai acheté un billet (sans en avoir véritablement les moyens) et fait 160km de route pour assister au concert à Dartmouth.

Lorsque je suis entré dans la salle, j’étais un fervent admirateur ; lorsque j’en suis sorti, j’avais mal à la tête, les oreilles bourdonnantes, et une humeur de chien. L’effet hypnotique de sa musique, qui me paraissait naguère incroyablement cool, me semblait désormais immérité ; bien trop facile à obtenir.

L’idée était simpliste: il suffisait de répéter les mêmes éléments, inlassablement –à la manière de la chanson «Un kilomètre à pied, ça use les souliers». Bach, Brahms et Bartók sont multidimensionnels; leurs œuvres regorgent d’idées et de structures nouvelles. Glass réduit toutes les dimensions possibles de la musique, et il n’en retire qu’une idée, dont il se sert pour matraquer nos oreilles morceau après morceau.

L'influence d'une oeuvre

J’ai donc retiré Philip Glass de ma liste. Reste à savoir si l’histoire fera de même. La perception que nous avons d’une œuvre au fil de notre vie est un microcosme de son évolution lors des décennies et des siècles à venir. Certains disent que Mozart n’était pas compris, ou peu apprécié par ses contemporains. Fadaises.

A la fin de sa vie, il était le compositeur le plus respecté et le mieux payé au monde –mais l’argent lui brûlait les doigts. Ce dont l’époque de Mozart ne pouvait avoir conscience (et ce qui échappe à l’auditeur lors d’une première écoute), c’était la perspective et l’influence que le temps et l’histoire confèrent à une œuvre et à son créateur.

Pour les Romantiques du XIXe siècle, Mozart était l’équivalent musical d’une poupée de porcelaine : élégant et parfait, mais difficile à prendre au sérieux. Ce n’est qu’au cours de ces dernières décennies que nous avons redécouvert son côté diabolique, sa passion et sa singularité. Et, comme nous le montre Die Zauberflöte, le fait que sa musique était intimement liée au monde.

Dans les plus grands opéras de Mozart, les comédies légères et grivoises et les contes de fées absurdes dissimulent un message bien plus complexe. Mais ils recèlent également de merveilleux morceaux et des personnages inoubliables, sans lesquels tout cela importerait bien peu. J’en veux pour preuve cet opéra bancal, loufoque et incomparable: La Flûte enchantée.

Jan Swafford

Traduit par Jean-Clément Nau 

Jan Swafford
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