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«Mélenchon, le seul électorat nouveau qui commence à apparaître»

Un bulletin de vote Mélenchon. REUTERS/Vincent Kessler.

Un bulletin de vote Mélenchon. REUTERS/Vincent Kessler.

Quelles sont les zones de force de Marine Le Pen? Le hollandisme est-il un chiraquisme géographique? Les cartes du FN et du MoDem sont-elles incompatibles? Les réponses de Michel Bussi, spécialiste en géographie électorale.

Depuis dimanche soir, de nombreuses cartes du vote ont été publiées, par départements, par circonscriptions législatives (Slate a élaboré celles du FN et du Front de gauche) voire par communes comme sur le Monde. Trois chercheurs de l’université de Rouen, Michel Bussi, Céline Colange et Jean-Paul Gosset, ont eux élaboré des cartes au niveau des quelques 4.000 cantons français.

«On voit une autre géographie, avec des oppositions géographiques entre les villes et les périphéries car, avec les cartes par région ou par département, les villes sont complètement gommées dans une moyenne, explique Michel Bussi. Et les cantons sont plus lisibles qu’une carte à l’échelle de la commune où on peut avoir du "bruit" statistique avec les communes avec très peu d’habitants, car ils ont une superficie à peu près égale.»

Le chercheur note par exemple que le département du Gard a été très médiatisé car il est le seul à placer Marine Le Pen en tête mais qu’il s’agit d’un «hasard de la moyenne» et que la cartographie par canton «montre que c’est toute la vallée du Rhône qui est concernée».

Ancienne chiraquie et droite sociologique

En regardant la «carte des trois présidents», qui montre le candidat en tête dans chaque canton, la zone de domination la plus nette du candidat socialiste s'observe dans le Sud-Ouest, notamment autour de l’ancienne chiraquie «en cercles concentriques autour de la Corrèze» (Haute-Vienne, Creuse, Puy-de-Dôme, Lot…).

«On a l’impression d’un effet de fief, d’amitié locale, ce qui est moins le cas de la carte de Nicolas Sarkozy: dans la région parisienne, on est davantage dans une logique de classes que dans une logique géographique», pointe Michel Bussi, selon qui «d'un point de vue numérique, c'est quand même plus dans les villes que François Hollande fait la différence». Le candidat PS est en revanche plus faible dans le quart Nord-Est, là où se combinent les votes Sarkozy et Le Pen, et qui sont donc plutôt «des terres de mission pour la gauche».

Nicolas Sarkozy, lui, reste dominateur sur le pourtour est du territoire (Alsace, Savoie, Alpes-Maritimes…) et également, dans une moindre mesure, dans la grande périphérie francilienne (Eure, Eure-et-Loir, Loiret, Yonne, Aube...). Dans un article publié après l’élection de 2007, Michel Bussi et Jérôme Fourquet, de l’Ifop, pointaient «un véritable "vote de classe"» massif en sa faveur de la «droite sociologique» dans certaines villes, qui s'observe encore cette année dans les communes aisées: 73% à Neuilly-sur-Seine, 48% à Boulogne-Billancourt, 47% à Versailles, 62% à Bondues et 45% à Marcq-en-Baroeul, dans l’agglomération lilloise, 45% à Mougins et 48% à Mandelieu, dans les Alpes-Maritimes, 48% à Ecully, dans l’agglomération lyonnaise...

«En 2007, il avait fait le grand écart entre des communes très "bourgeoises" et des communes qu’il avait gagnées sur le FN dans l’Est. Assez clairement, il a perdu dans cette France de l’Est "reconquise" en quelque sorte par le FN», explique Michel Bussi. «Ses zones de progression sont anecdotiques, à l’exception de la Vendée, où il a récupéré l’électorat de Philippe de Villiers en 2007.»

Le FN s'invite dans les zones intermédiaires

Selon le chercheur, la carte du vote FN, elle, «est presque un copier-coller de celle qui existait déjà. Le remplacement de Jean-Marie Le Pen n'a pas modifié la carte ou les scores dans des ordres de grandeur radicalement différents, on a quasiment tout le Nord-Est et le pourtour méditerranéen à 25%». On constate aussi que, par rapport à 2002, des régions comme le Poitou-Charentes et le Limousin voient leur score FN se rapprocher de la moyenne nationale, phénomène que nuance Michel Bussi:

«J’ai entendu pas mal d’analyses disant que le Front national s’étendait en zone rurale et progressait un peu partout, mais je ne suis pas tout à fait d’accord. Il progresse par exemple en Bretagne, mais il progresse peu [à 13,2%, il est cinq points en dessous de la moyenne nationale, comme en 2002, NDLR].

Il y a sans doute un effet de rattrapage et de vieillissement dans l’Ouest, mais Marine Le Pen progresse avant tout en Lorraine ou en Paca: l’explication majeure, c’est quand même qu’elle reprend les voix que Nicolas Sarkozy avait pris, et qu’elle s’y renforce même par rapport à 2002, avec des percées qu’elle n’avait jamais eues dans certains départements.»

Sa carte reste également très structurée Ouest-Est: «A l'Ouest, on n'a quasiment pas un canton FN jusqu'à Perpignan à part dans le Médoc viticole, sans doute du fait d'un vote protestataire catégoriel des chasseurs.»

D’après Michel Bussi, Marine Le Pen arrive «en trouble-fête entre des zones de gauche et des zones de droite», comme l’illustre l’exemple du Gard, «qui constitue un entre-deux entre Paca, zone de droite riche et touristique, et Midi-Pyrénées, où l’encadrement à gauche est plus fort». Et, au sein, des départements, est forte à l'écart des villes: en Moselle (où elle est troisième, de peu, avec 24,73%), elle plafonne entre 15 et 20% à Metz ou Thionville mais dépasse les 30% dans plusieurs cantons périphériques.

La nouveauté Mélenchon, le repli Joly

Pour le chercheur, l’une des cartes les plus «innovantes» est celle qui compare l’évolution entre le vote Mélenchon de 2012 (11,13%) et celui pour Hue en 1995 (8,64%):

«On aurait pu penser que Mélenchon allait beaucoup gagner sur Hue en région parisienne, dans le Nord, en Seine-et-Marne... Ce n'est pas le cas. C'est moins un vote ouvrier remobilisant l'électorat communiste  qu'un vote nouveau agrégeant diverses protestations et entrant en concurrence avec le FN —il y a un survote Mélenchon autour de villes de Ouest comme Nantes ou Caen, de la part de "déclassés" qui y voient une autre forme de protestation que le FN— ou avec le PS chez les urbains.

En terme de voix, Jean-Luc Mélenchon reste fort dans le Trégor rouge, la vallée de la Seine, le bassin minier du Nord, la Seine-Sant-Denis, les Ardennes, mais en terme d'évolution, c'est presque l'inverse de la carte du vote PC. C'est plutôt intéressant car il capte une forme nouvelle de protestation, des gens qui ne votaient pas forcément communiste. C'est le seul électorat nouveau qui commence un peu à apparaître.»

A l’inverse, le vote Joly révèle lui un repli sur les bastions traditionnels de son courant:

«On voit apparaître des effets régionaux dans le vote Joly, mais très peu d'effets-villes tels que ceux qu'on voyait aux européennes, où les villes gommaient justement l'effet régions. La bataille de l'écologie urbaine a été perdue,:on assiste plus à un repli sur les enjeux écologiques locaux en Bretagne ou dans les Alpes, dans des zones de faible densité.»

Loin du cliché «bobo des villes», la plupart des cantons où Eva Joly effectue ses percées sont situés dans la Drôme, l'Ardèche, l'Ariège... avec une pointe à près de 10% dans le canton de Barre-des-Cévennes, en Lozère.

Bayrou et Le Pen incompatibles géographiquement

Reste enfin le cas François Bayrou. «On a une carte qui bouge peu alors que son électorat, puisque centriste, est supposé assez mouvant. Ses zones de force sont le grand Ouest du Cotentin à la Vendée, le Béarn, l'Alsace, la Savoie... Bref, la plus vieille carte électorale de France, celle de l'électorat catholique décrite par André Siegfried. Même s'il s'en défend, Bayrou reste le candidat de la démocratie chrétienne, explique Michel Bussi. On peut penser que c'est dans les villes qu'il a le plus perdu, auprès d'un électorat où il avait pris sur le vote Royal en 2007, des gens de centre gauche qui ne croyaient pas en leur candidate et voulaient absolument faire battre Nicolas Sarkozy.»

Alors que l’électorat centriste va être, avec celui du FN, le plus disputé par les deux candidats en vue du second tour, sa géographie est très différente, au point d’apparaître quasiment incompatible: dans les quelques 70 cantons où Bayrou est au-dessus de 15%, Le Pen est quasi-systématiquement en-dessous de sa moyenne nationale. «C'est très net, ce sont deux pôles qui s'opposent, car Bayrou est issu de la droite humaniste et pro-européenne, contrairement à Marine Le Pen. Ce ne sont pas deux électorats qui se combinent facilement», reconnaît Michel Bussi.

La combinaison de ces zones de force dessine, comme il y a cinq ans, le portrait d'une division Ouest/Est: l'ensemble des départements qui ont accordé, au premier tour, plus de 50% à Sarkozy et Le Pen sont situés à l'est d'une ligne reliant le Calvados à l'Hérault. «C'est vraiment en 2007 qu'on a mis en évidence ce clivage de manière très nette, avec l'élection de Nicolas Sarkozy et l'apparition de leaders de gauche issus de l'Ouest, conclut Michel Bussi. Auparavant, on l'observait avec le FN mais l'implantation de Chirac dans le Limousin perturbait le modèle.»

Jean-Marie Pottier

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