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De Tours à Vouvray, avec Gambetta, Balzac et Sarkozy

Jean-Yves Nau, mis à jour le 24.04.2012 à 16 h 34

En campagne, les symboles sont à double tranchant.

Dans un vignoble de Vouvray, lundi 23 avril 2012. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Dans un vignoble de Vouvray, lundi 23 avril 2012. REUTERS/Gonzalo Fuentes

C’est quoi, au juste, les Cent-Jours, deux cents ans plus tard? Cela ressemble à quoi la première sortie électorale du premier président-candidat battu au premier tour de l’élection à la présidence de la Ve République française? Est-ce la route amère vers l’abdication? L’envol jouissif d’un Phénix hexagonal ?

Quelques heures avant le verdict des urnes, l’état-major sarkozyen avait choisi Tours. Peut-être parce que c’est là —au moins depuis Léon Gambetta— que les chefs se replient dare-dare quand Paris sent le roussi.

Au lendemain du 22 avril, ce fut d’abord la découverte des vignes et des vins de Vouvray suivie d'une réunion publique. Nous étions dans un gymnase «communautaire» trop tôt baptisé Guy Drut; une salle remplie par plus de 3.000 personnes située à Saint-Cyr-sur Loire. On appelle ainsi une commune tourangelle huppée (Hollande 26%, Sarkozy 39%).

Ici, le maire, également député d’Indre-et-Loire, est Philippe Briand, par ailleurs trésorier de la campagne du Président. Qui sait, peut-être garde-t-on encore sur ces terres le souvenir des relations étranges nouées entre Jacques Cœur le financier et Charles VII le miraculé; a fortiori depuis que Jean-Christophe Rufin en a fait un nouveau chef-d’œuvre.    

Les «vrais» Français, le «vrai» travail

3.000 personnes de tous âges et également désinhibées, 300 drapeaux tricolores et une heure et quart de discours sans fard: ratisser large auprès du Peuple de France (à toujours opposer au peuple de gauche). Une obsession printanière: vendanger les voix du Front national. Longuement filée, la métaphore est simple, à la fois chrétienne et thérapeutique.

Les Français qui ont fait le choix de cet extrême n’ont pas à avoir honte. Ce sont de vrais Français qui souffrent. Il faut entendre cette souffrance, cette plainte, ces longs gémissements et la colère qui en résulte. Honte à ceux qui snobent, dédaignent, méprisent ces Français qui ont peur. Il faut les entendre et, mieux encore leur répondre.

Et la réponse est aussi simple que peuvent l’être la souffrance et la peur dans ces quartiers misérables que ne connaissent pas les nantis: sécurité (réassurée), frontières (rétablies), nation (réhabilitée).

Corollaire: tuer dans l’œuf le programme panier percé de celui qui veut favoriser l’immigration, donner le droit de vote aux étrangers et laisser l’Europe dicter sa loi. Oui, s’il le faut c’en sera bientôt fini de l’Europe aux quatre vents. Le moment venu, la France décidera unilatéralement de son destin.

Certes, le président-candidat ne désigne pas nommément ses innombrables adversaires, il a recours aux indéfinis, au Ils, au Les. Gros succès quand il cogne, de manière récurrente, sur les sondeurs, les observateurs, les commentateurs et les médias en général; plus précisément sur les stations et les chaînes qui semblent décidément ignorer qu’elles n’existent grâce à l’argent de tous les contribuables.

«Imaginez que cela fût nous…»

Gros succès aussi quand il tacle les dirigeants socialistes là où cela doit faire mal :

 «On veut parler de l’argent? Parlons-en. Cela fait si longtemps que les dirigeants socialistes préfèrent les dîners en ville plutôt que de rencontrer des ouvriers. Ils ont le droit d’avoir des amis fortunés, surtout s’il s’agit d’acheter des journaux pour faire leur propagande…»

Gros succès aussi quand, après avoir assuré qu’il voulait avant tout débattre des idées, il ne renonce pas au plaisir de faire la morale à cette gauche qui «voulait installer avec enthousiasme Dominique Strauss-Kahn à l’Elysée il y a quelques mois encore». Celui qui aura installé DSK au FMI aura alors ce mot, étrange et répété: «Imaginez que cela fût nous…» L’auditoire n’a pas saisi.

Pour le reste, en marge de l’écoute des souffrances, ce fut dans ce gymnase une grande et belle ode au travail. Mieux, une ode au «vrai travail». Ecoutons-le un instant définir ce nouveau concept:

«Le vrai travail, c'est celui qui a construit toute sa vie sans rien demander à personne, qui s'est levé très tôt le matin et s'est couché très tard le soir, qui ne demande aucune félicitation, aucune décoration, rien.»

Ecoutons-le encore:

«Le vrai travail, c'est celui qui se dit “oh, je n'ai pas un gros patrimoine, mais le patrimoine que j'ai, j'y tiens, [...] ce patrimoine-là, on ne me le volera pas”.»

Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul —sans assistanat et sans corps intermédiaires— et avec la certitude de ne pas redescendre.

Ecoutons-le enfin:

«C'est celui qui dit “Toute ma vie, j'ai travaillé, j'ai payé mes cotisations, j'ai payé mes impôts, je n'ai pas fraudé, et au moment de mourir je veux laisser tout ce que j'ai construit à mes enfants sans que l'Etat vienne se servir." Le vrai travail, c'est celui qui est exposé à la concurrence, c'est celui qui, s'il ne va pas à son travail, il n'aura rien. [...] Le vrai travail, c'est celui qui n'est pas protégé de toutes les crises. J'ai envie que cette France du travail se réunisse le 1er mai et j'ai envie de lui parler de notre conception du travail.»

Et c’est ainsi, pour la première fois depuis sa création, que le 1er mai millésimé 2012 sera, à Paris, celui de la «Fête du vrai travail».

L'humour de la vigne

La première sortie électorale du candidat-président fut aussi l’occasion d'un hommage appuyé à Guillaume Peltier, étoile montante du sarkozysme en provenance de l’extrême droite, spécialiste des sondages et prochain candidat dans la première circonscription d’Indre-et-Loire aujourd’hui tenue par les socialistes. Ce fut encore le salut à Hervé Novelli, ancien militant d’extrême droite, et à Michèle Alliot-Marie.

Et puis ce fut également, au commencement, un petit calvaire  pour cet homme qui fait vertu de ne pas boire de boissons alcooliques en général, de vin en particulier. L’état-major avait décidé: il lui fallait sacrifier aux vertus de la viticulture avec un voyage à Vouvray et une visite presque privée dans un domaine sans relief particulier.

Là, Nicolas Sarkozy accepta de tremper ses lèvres dans un jeune fruit du cépage chenin. On imagine volontiers que ce ne fut pas rien pour lui, une souffrance  peut-être. Vouvray est une commune qui cache volontiers son humour. Elle a érigé une statue à L’Illustre Gaudissart, un héros né de la plume de Balzac.

Félix Gaudissart incarne, dit-on, la mmonarchie de Juillet. C’est l’ancêtre des voyageurs-représentants-placiers. C’est un suractif, séducteur et terriblement efficace. Gaudissart sait tout, il est allé partout, il connaît tout s’il il ne comprend pas tout. A dire vrai il n’a de talent que pour le commerce et pour la vente. Gros succès à ses débuts: il sauve César Birotteau du désastre.  

On connaît la suite de l’histoire, ou on l’imagine: un beau jour il  se trouve confronté à plus malin que lui. Gaudissart avait pour l’essentiel vendu des paroles et du vent. Il dut en acheter lui-même: un vieux vigneron tourangeau réussira à lui vendre du vin qu’il ne produisait plus depuis bien longtemps. Il faudrait retrouver le nom de ce vigneron.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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