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Francon, 215 habitants, un maire PS en sursis, et 40% au FN

Félicien Cassan, mis à jour le 24.04.2012 à 6 h 52

Pourquoi un petit village de Haute-Garonne se met-il à voter Le Pen? Peut-être juste pour le LOL.

Le village de Francon / Félicien Cassan

Le village de Francon / Félicien Cassan

Les Le Pen n’ont pas l’habitude de faire de très hauts scores en Haute-Garonne (15,31% lors de cette édition 2012; 8,45% en 2007). Les résultats de Francon (38,9%) ont donc de quoi étonner.

Nous sommes dans cette partie du sud-ouest, où l'Espagne «pousse un peu sa corne», comme le chantait Claude Nougaro dans son hymne, Toulouse. Les cicatrices de la Retirada, exil ibérique de 1939 sous les balles du franquisme, ont, entre autres, historiquement attaché cette partie du piémont pyrénéen à des valeurs plutôt ancrées à gauche, à l'image d'une région Midi-Pyrénées peu encline aux extrêmes. Peu d'ouvriers subsistent, beaucoup de tertiaire, pas mal de chômage, un gentil sinistre type «majorité silencieuse».

«Monsieur Le Pen est un ancien Franconais»

Dès la fermeture des bureaux de vote, deux villages ont détonné dimanche soir, vers 18 heures. Francon (canton de Cazères) et Esparron (canton d'Aurignac) ont balancé plus de 40% à la face de leurs élus de proximité, sonnés. Des élus majoritairement PS, qui, lors du dépouillement un peu plus tard à la sous-préfecture de Saint-Gaudens, n'en reviennent toujours pas:

«On sentait venir le ras-le-bol, certaines personnes nous disent qu'elles en ont ras-le-bol, mais on ne sait même pas de quoi finalement, dans nos campagnes, à l'abri.»

Tous se disent consternés par le vote FN, mais peu en font une lecture cohérente. Une démission, un aveu de faiblesse... 

Le fait est que Francon, 215 habitants, l'une des deux communes incriminées, ne vient pas de ramener uniquement dans ses enveloppes kraft scellées un score fou et historique, mais également un retour de polémique, qui enflait depuis quelques semaines.

Une mise en lumière, médiatisée jusque dans les publications et sites nationaux, qui n'a justement pas empêché les habitants du village de plébisciter Marine Le Pen, candidate du Front national, la plaçant largement en tête lors de ce premier tour made in 2012. Un score en forme de bombe, de bras d'honneur, de rigolade, au choix, cochez les mentions inutiles. Et c'est autour de Le Pen et son compagnon, le n°2 du parti, Louis Aliot, que l'affaire avait éclaté.

Tout avait commencé dans les pages de l'hebdomadaire local La Gazette du Comminges, une semaine avant la publication, le lundi 2 avril, de la liste des parrainages aux candidats à l'élection présidentielle. A la une de l’édition du 28 mars, ce titre: «Monsieur Le Pen est un ancien Franconais», et dans les pages intérieures des extraits d'interviews du maire PS, Jacques Saint-Martin. Un papier et des bribes de citations, dans lesquelles il avoue avoir de la sympathie pour Louis Aliot, et ce pour une raison simple: ce dernier a vécu à Francon avec femme et enfants, pendant une dizaine d'années.

«Je suis encarté au PS mais je ne suis pas d'accord avec tout. Je ne comprends pas ce que les gens ont contre Louis Aliot et le Front national. Toutes les idées sont bonnes à entendre.»

En encadré de l'article, une infographie toute simple, montrant les 42% de vote FN lors des régionales de 2004, une liste menée par Aliot lui-même.

«Je parle trop»

Un article qui aurait presque pu passer inaperçu, mais dès sa sortie, stupeur et tremblements, le maire rappelle et dément, s'énerve et tente de faire machine arrière en invoquant le manque de précision dans l'intitulé de l'article annoncé, sentant le courroux du PS approcher.

«Le journaliste m'avait dit qu'il voulait faire intervenir les habitants de Francon. Je parle toujours trop, ma fille me dit de me calmer. Vous êtes malins pour ce genre de choses, c'est votre métier, et je ne suis pas habitué à ça.»

D'autant que lors de l'annonce des listes de parrainages, les 520 obtenus par Marine Le Pen ne laissaient en effet que peu de marge de manoeuvre à Jacques Saint-Martin pour passer à travers les filets d'un PS, qui, à l'écart du jeu démocratique pour certains («j'ai reçu des messages de soutien par centaines») dit avoir délivré des consignes claires: ne pas donner sa signature à l'extrême-droite.

Les responsables décident d'entamer une procédure d'exclusion. Carole Delga, candidate PS à la députation de juin, «dénoncée» par l'UMP locale pour avoir d'abord soutenu le maire, récuse:

«Nous n'avions pas démarché M. Saint-Martin car nous n'avions pas besoin de sa signature. Mais ce n'est pas une raison pour outrepasser la règle. Elle s'applique à tout le monde.»

Sébastien Denard, secrétaire de la fédération PS de Haute-Garonne:

«Une procédure est en cours. Lundi soir, le lendemain du premier tour de l’élection présidentielle, une réunion de la commission fédérale des conflits, indépendante, sera saisie, à Toulouse.»

Un GPS pour trouver le village, et ses motivations

Vendredi, Louis Aliot prend aussitôt la défense du maire en annonçant qu'il saisit le Conseil constitutionnel, enjoignant les habitants de Francon à soutenir leur édile dans un courrier intitulé «Le véritable visage du PS: haine et discrimination!», sur le site internet du FN.

Il y aurait donc 40% d'électeurs d'un paisible village de 200 âmes qui ont voulu de Le Pen comme présidente de la République, en hommage à leur ancien voisin «sympa»? Ce n’était pas la démarche du maire:

«Nous ne voulons pas de Marine à la tête du pays. Je l'ai fait uniquement parce que je voulais donner ma signature à celui qui en avait le plus besoin; ça aurait pu être Poutou.»

Et pourtant, il y a ces 40%, qui, du coup, deviennent encombrants.

Le dimanche lors du dépouillement, une vingtaine de personnes sont venues assister aux délibérés dans ce village isolé, «difficile à trouver, même avec un GPS».  

Un journaliste était venu prendre la température, le matin même, comme ailleurs, et tâter le pouls des extrêmes, par curiosité malsaine. Mais on a refusé de lui parler.

J’aurai davantage de chance. Il y a des vieux, des jeunes, des gens «normaux»... La mairie est accolée à l'église lumineuse qui découpe paisiblement le ciel bleu. Le premier adjoint, un ancien policier, sympathique et hâbleur, en veut tout de même aux journaleux locaux de diffuser de telles informations:

«On préfère que vous veniez ici pour parler des choses positives. Ce soir, quand on va aller porter les bulletins à Cazères, on va nous regarder, nous pointer du doigt, et il va falloir quoi, qu'on sorte les fusils?»

Pourtant, le maire, s'il rit avec ses administrés, jure «avoir voté François Hollande», et ne se risque pas à expliquer cet énorme score du FN devant tout le monde. On ne l'y reprendra plus. De contact très facile, il tente quand même:

«Je ne sais pas ce qui va se passer dans le reste du département, mais les gens en ont marre, c'est sûr.»

L'adjoint précise:

«Marine Le Pen ne dit pas que des choses fausses, on est d'accord avec certaines de ses idées.»

Il semblerait que dans cette France tellement méconnue des élites, les partis aient totalement disparu des considérations éthiques. Le vote une colère. Et il y avait de la vengeance dans l'air électoral.

«Pourquoi avez-vous voté Le Pen?»

Et puisque l'on y entend souvent «ça ne sert à rien, c'est la même chose», on essaie, volontairement naïf, de mettre les pieds dans le plat, notamment avec les quelques jeunes présents. Ils ont une vingtaine d'années, et ne correspondent à aucun archétype publicitaire connu: ni paysans, ni bourges, ni hippies, ni citadins égarés, ni pour, ni contre, bien au contraire.

«Puisque certains parmi vous ont forcément voté Le Pen, et l'ont peut-être fait pour agacer le Parti socialiste, quelqu'un veut-il témoigner à visage découvert et m'expliquer son choix?»

Soudain les visages se ferment, «ah non, c'est le secret du vote», répond aussitôt une sexagénaire chic,  tandis que les autres regardent leur pieds. On n'en saura pas plus.

Le vote en France reste donc quelque chose d'aussi sérieux que le mystère que l'on entretient à son pourtour, en noyant des messages subliminaux dans une urne. Et au fond, on se demande si les électeurs n'ont pas juste envie de s'en foutre, ou de le prendre comme un jeu sans conséquence. En cela, les partis démocratiques ont effectivement échoué.

Quant à Jacques Saint-Martin, le PS lui a laissé le bénéfice du doute, en le convoquant ultérieurement à une procédure contradictoire, devant les instances nationales, pour expliquer son choix.

«Je suis heureuse qu'on ne l'exclue pas et qu'il puisse s'expliquer, car humainement c'est quelqu'un d'appréciable. Le problème est que, dans la tête des électeurs, la frontière devient poreuse entre parrainage et soutien, conclut Carole Delga, et elle décomplexe les gens.»

Ce n'est même pas certain, les Français étant aussi contestataires et retors que leurs bulletins de vote.

Félicien Cassan

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