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Médias: la campagne la plus longue

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 24.04.2012 à 6 h 53

Pourquoi cette impression de vide dans la campagne? Entretien avec François Jost, sémiologue.

François Hollande sur le plateau de Des Paroles et des Actes, sur France 2, le 15 mars 2012.

François Hollande sur le plateau de Des Paroles et des Actes, sur France 2, le 15 mars 2012.

Une impression de vide: c’est ce qu’a parfois dégagé la campagne présidentielle de 2012, dont le premier tour s’est achevé ce dimanche. «Je considère que cette campagne est celle de l'inertie, de l'endormissement», estimait ainsi le philosophe Michel Serres dans un entretien accordé au Monde. Pourtant, c’est une campagne qui a finalement mobilisé l’électorat, débouchant sur un fort taux de participation le 22 avril, à 79,47%. Pourquoi cette impression de vide? Comment les médias ont-ils couverts la campagne? Slate.fr s’est entretenu avec François Jost, professeur à la Sorbonne Nouvelle Paris-III, où il dirige le Centre d'études sur l'image et le son médiatiques (CEISME) et enseigne la sémiologie audiovisuelle.

Comprenez-vous ce sentiment de vide que l’on attribue à la campagne?

Pas du tout. C’est très agaçant cette impression, parce que les candidats ont décliné tout leur programme. On connaît les propositions que les candidats ont faites. Mais on l’entend beaucoup, cette impression de vide. Cela fait partie des jugements populistes selon lequel les hommes politiques n’abordent pas les vrais problèmes.

Mais cela est aussi dû au fait que la campagne a été extraordinairement longue, plus que d’habitude. Si on inclut les primaires [écologiste et socialiste, NDLR], la campagne a commencé en septembre 2011. Les mesures ont été assénées, dès le début. Qui n’a pas retenu les 60.000 postes dans l’éducation de Hollande? Mais parce qu’un certain nombre de mesures ont été très rebattues, on ne peut plus les entendre. On appelle «vide» une certaine lassitude, un sentiment de ressassement.

En 2007, Nicolas Sarkozy contrôlait le déroulement médiatique en lançant sans cesse de nouvelles propositions. Peut-être que ce sentiment de vide existe par opposition à 2007?

Sans doute. Nicolas Sarkozy avait instauré un système dès sa présence au ministère de l’Intérieur: un évènement, une mesure. En 2007, il était le candidat omniprésent, une figure de redresseur de tort qui a très bien fonctionné. Mais les Français, épuisés, ont changé de temps. Il fallait une transformation, après le temps de la gesticulation: on a désormais besoin d’un temps plus long. Aller dans tous les sens sans arrêt, c’était séduisant mais il faut une vision pour les électeurs. La position de François Hollande en tête, avec son attitude calme, montre qu’il y a une possibilité d’être dans un temps plus long. Il le montre dans sa rhétorique quand il dit «je ferai ça la première année, ça la deuxième…». Il s’agit de construire du temps. Sarkozy avait construit de l’instant: il était dans le présent continuel.

Nicolas Sarkozy a pourtant essayé encore cette année d’égrener des propositions, de ne pas tout lâcher d’un coup.

Il a réessayé, mais dans une mesure bien moindre qu’en 2007. Et sans jamais donner de vision globale, de programme global, annulant la publication du livre qu’il devait écrire. Ce qui, à regarder le premier tour, est un échec.  

Les électeurs ont désormais envie d’un temps plus long, mais Nicolas Sarkozy en est incapable. Comme dans la fable racontée dans Mr Arkadin d'Orson Welles. Un scorpion veut traverser une rivière et demande à une grenouille de l’aider. La grenouille dit non merci, si je te porte sur mon dos tu vas me piquer quand on sera dans la rivière et on mourra tous les deux. Le scorpion dit que non, il promet, la grenouille est convaincue et elle le porte. Mais il la pique. Elle lui demande pourquoi il a fait ça? Il lui dit qu’il est désolé, mais qu’il n’a pas pu s’en empêcher, c’est dans son caractère. Et ils meurent. Sarkozy, c’est le scorpion. Il peut dire qu’il a changé, essayer de ne plus être dans l’agitation, puisque ça ne correspond pas à ce qu’attendent les Français, mais il n’y arrive pas.

Il y a donc un décalage entre sa conception du temps médiatique et celle qu’attendent les électeurs aujourd’hui?

Surtout, il y a un décalage entre les médias et les électeurs. Les médias ont beaucoup dit que les gens en avaient marre, qu’ils étaient blasés, et ils ont pourtant voté massivement.

Les médias ont aussi beaucoup montré les grands meetings de Mélenchon, ses meetings de plein air, impressionnants, laissant croire à une vague du Front de Gauche. Le score ne correspond pas finalement à ce que la couverture médiatique de la candidature de Mélenchon pouvait laisser attendre.

Vous dites que la candidature de Mélenchon était une construction médiatique?

Il y a eu illusion dans la façon de montrer les meetings. On a eu l’impression qu’en montrant des foules, ça disait quelque chose du corps électoral. C’était une utilisation nouvelle de la télévision. En 2007, avec Sarkozy, c’était «je suis partout», en 2012, avec Mélenchon, c’était «nous sommes tous là». Cela passe très bien à la télévision mais ne prouve rien.

Il y avait un besoin, une envie de construire un personnage autour de Mélenchon?

Dans toutes les élections présidentielles on a besoin de compliquer une lutte entre deux personnes, c’est une histoire de story telling. Si les jeux sont connus d’avance, si tout est plié, ce n’est pas amusant. Pour qu’on ne connaisse pas la fin dès le début, pour avoir des rebondissements, des péripéties, il faut une troisième personne.

Mais Marine Le Pen ne faisait pas un bon personnage de troisième?

L’ascension soudaine de Mélenchon dans les sondages était plus surprenante en termes de chiffres, donc offrait une meilleure histoire. Marine Le Pen, c’est davantage de l’histoire ancienne. Et puis Mélenchon est un personnage plus romantique aussi. Il a vendu du rêve.

Mais un bon personnage de campagne n’est pas forcément un candidat avec un bon score à l’arrivée. Ce qui accrédite le problème de décalage entre ce dont les médias veulent se nourrir, ce dont ils ont besoin pour leur story telling, et ce à quoi les électeurs  aspirent.

Dans ce dont les médias ont «besoin» justement, il y a le divertissement. Les émissions politiques empruntent de plus en plus aux télé-crochets.

Tous les débats politiques sont perçus comme une forme de jeux. Les chaînes ont «l’intelligence» de s’inspirer des jeux qui fonctionnent bien pour construire leurs émissions. En 2007, l’émission politique Face aux Français empruntait des codes à l’émission Seul contre tous. Cette année, France 2, avec Des Paroles et des Actes s’est parfois inspirée de The Voice dans la mise en scène, les arrivées des candidats, la façon dont les proches étaient montrés en coulisses.

Cela nous frappe parce que la téléréalité paraît devoir être aux antipodes d’une émission politique. Mais tout, même les choses les plus sérieuses, glissent vers le divertissement. C’est un constat que faisait déjà Hannah Arendt dans La Crise de la Culture, en disant que tout ce qui est culturel glisse plus ou moins vers le divertissement. Elle le déplorait, mais c’est inexorable et inhérent au développement des médias. Cela s’observe en effet dans les émissions politiques.

Ces émissions ont fait la part belle aux «coulisses». De même dimanche soir, on voyait sur toutes les chaînes d’info les images de journalistes et camions télé dans les rues de Paris et de Tulle à la poursuite des véhicules des candidats. C’est le cliché du paparazzo en vespa chez Fellini. Où en est-on de la «peopolisation» de la vie politique?

Nicolas Sarkozy avait joué d’une façon particulière et très habile de sa vie personnelle en 2007. Il disait: «J'ai changé parce que les épreuves de la vie m'ont changé.» Il intégrait pleinement sa vie personnelle dans la vie politique. Et ses déboires amoureux avaient passionné. A l’inverse cette année, le seul moment où il a pu un peu émouvoir, c’est sur France 2 quand il évoque ses souffrances personnelles en 2002. Quand son bébé est né, il n’a pas pris un point dans les sondages. François Hollande n’a pas non plus gagné de points sur sa vie personnelle, parce qu’il donne l’image de quelqu’un d’heureux, d’équilibré: rien de croustillant. Le bonheur n’est pas très amusant.

Propos recueillis par Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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