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Mélenchon ne parle pas à «ceux qui sont dans la dèche»

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 12.05.2012 à 18 h 49

Son discours idéologique et ses références historiques étaient trop décalés pour contrer la gouaille de Marine Le Pen, qui a su parler précarité en se faisant comprendre d'une population peu politisée. L’analyse de la politologue Janine Mossuz-Lavau.

Colleurs d'affiche du Front national à Hénin-Beaumont. REUTERS/Pascal Rossignol

Colleurs d'affiche du Front national à Hénin-Beaumont. REUTERS/Pascal Rossignol

Jean-Luc Mélenchon ira défier lors des élections législatives Marine Le Pen dans son fief de Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) dans l'espoir d'empêcher la présidente du Front national d'entrer à l'Assemblée nationale. Le candidat du Front de gauche va tenter ainsi d'effacer sa défaite du premier tour de la présidentielle quand le Front de gauche avec 11,10% des voix était très loin des 17,90% de Marine Le Pen et du Front National. «Je viens parce qu'il y a ici une bataille qui a une signification nationale», a-t-il déclaré. 

Nous republions à cette occasion un entretien avec la politologue Janine Mossuz-Lavau qui analyse les différences des électorats des deux Fronts, de gauche et national.

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Janine Mossuz-Lavau est politologue, directrice de recherches CNRS au Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po), récemment auteure de Pour qui nous prend-on? Les «sottises» de nos politiques (Editions de l’Aube).

Comment expliquez-vous que le Front de Gauche n’a pas réussi à capter l’électorat populaire comme il le souhaitait?

Mélenchon (11,11%) fait moins que ce qu’il espérait. Beaucoup de ceux qui s’apprêtaient à voter pour le leader du Front de gauche au premier tour, pour se faire plaisir, et pour se dire «Je fais un vrai vote de gauche» se sont finalement dit: «Attention, ne jouons pas et votons Hollande même si on n’est pas totalement séduits.»

En même temps, ce vote important montre qu’il y a un mécontentement de fond prêt à s’exprimer par des moyens plus radicaux que l’expression parlementaire: c’est un capital de manifestation de rue, qui peut à la rentrée avoir une suite dans l’occupation de l’espace public, un peu dans la foulée de ce que le candidat du Front de Gauche a initié à la Bastille et à Marseille. Il a capté un potentiel de marcheurs.

Cela dit, il n’a pas réussi à capter comme il l’espérait l’électorat populaire, et plus précisément l’électorat de la précarité, parce qu’il s’est adressé précisément à cette population, mais avec un langage très idéologique, très historico-théorique sur l’histoire de la République et de la Révolution française.

Le langage de tribun qu’il a employé peut être comparé à quelques grands discours de la IIIe République. Or ce n’était pas forcément audible par les milieux de la précarité, ces 8 millions de Français qui vivent sous le seuil de pauvreté avec moins de 954 euros par mois. Et je ne suis pas sûre que ces gens-là, qui ne se demandent pas comment ils vont finir le mois, mais comment ils vont le commencer, soient sensibles à un discours fait d’histoire, de théorie et d’idéologie.

Ce qu’ils veulent, c’est qu’on leur dise comment ils vont s’en sortir. Mélenchon s’est adressé à eux dans une forme trop idéologique, et d’une certaine façon trop cultivée du point de vue des références historiques.

En revanche, Marine Le Pen a séduit…

Oui, ces milieux de la précarité ont été touchés par Marine Le Pen. Elle est d’ailleurs en tête chez les ouvriers. Selon TNS Sofres, 35% des ouvriers ont voté pour Marine Le Pen, viennent ensuite François Hollande (25%),  Nicolas Sarkozy (15%) puis Jean-Luc Mélenchon (11%).

Malheureusement, elle est la seule qui a su parler de précarité aux populations concernées en se faisant comprendre. Parce qu’elle avait un langage qui était le langage de ces gens-là sur le pouvoir d’achat, sur le chômage. Et c’était effectivement les préoccupations premières de ces populations. Elle a su leur parler d’une façon qui n’est pas du tout théorico-philosophico-idéologique, mais dans un langage de tous les jours immédiatement accessible.

C’est important de le noter, et il faudrait quand même que d’autres leaders politiques réfléchissent à la manière de s’adresser aux gens de ces milieux-là, qui n’ont pas de culture politique affirmée, qui sont «dans la dèche» et ont une aspiration: qui peut nous en sortir? Marine Le Pen leur propose des solutions extrêmement simplistes, mais quand elle parle aux gens de leur situation et de leurs difficultés, eh bien on la comprend.

Le discours du PS doit être plus accessible aux milieux de la précarité qui sont par définition pas très éduqués, pas très politisés.

Cela a-t-il effacé la dimension raciste du FN?

Il ne faut pas avoir une vision dans laquelle Marine Le Pen signifie forcément racisme. Pour certain, c’est le cas. Pour d’autres, c’est une demande de protection, une demande d’aide, ce qui peut avoir pour conséquence un message comme «aidez-nous plutôt que d’aider les étrangers». Mais c’est en grande partie un appel au secours quand on ne sait plus à quel saint se vouer pour améliorer sa situation. Les histoires de halal, de piscine, de permis de conduire, je ne pense pas que ça ait eu de l’importance, ce qui préoccupait ces populations, c’était le chômage et le pouvoir d’achat.

Du coup, y a-t-il un nouveau visage de l’électeur frontiste?

Il y a un fait totalement nouveau depuis plusieurs mois. Depuis 1984, date où le FN entre en compétition dans des scrutins, les femmes étaient systématiquement moins nombreuses que les hommes à voter pour lui. Depuis fin 2011, on a observé que certaines catégories de femmes se laissaient séduire par Marine Le Pen, et pas n’importe quelles catégories, puisque c’étaient les ouvrières et les employées (20% des hommes et 18% des femmes ont voté pour elle).

Pourquoi les séduit-elle? Elle n’a pas le côté repoussoir du père, parce que c’est une femme jeune, mère de trois enfants, divorcée, qui a travaillé, qui est évidemment beaucoup plus proche de ce que sont les femmes en France aujourd’hui que ne l’était le père, avec tout ce qu’il pouvait trimballer aussi bien de machisme, de grossièreté que d’antisémitisme… les femmes s’identifiaient moins à lui. Il y avait chez le père une espèce de violence qui a toujours fait peur aux femmes et que Marine Le Pen a su domestiquer dans son entreprise de dédiabolisation du Front national.

Et comme elle a su s’adresser aux milieux de la précarité, composée en majorité de femmes… CQFD.

En revanche, les femmes ont plus voté pour Sarkozy que les hommes, car il garde un socle important de femmes âgées.

Cette nouvelle sociologie frontiste modifie-t-elle l’arithmétique des reports de voix?

En 2007, 14% des voix FN s’étaient reportées sur Royal. Les électeurs de Marine Le Pen seraient, selon des chiffres qui varient beaucoup, 29% (Sofres) ou 17% (Harris) à se reporter sur François Hollande. Même si on fait la moyenne entre ces deux estimations, c’est nettement plus qu’en 2007.

C’est bien joli de raisonner par l’arithmétique et de dire droite plus extrême droite plus Dupont-Aignan ça fait un bloc de 47% donc un peu plus que les 44% de voix de la gauche. Mais l’arithmétique n’a pas de sens. C’est la politique qui compte, et les voix de Marine Le Pen ne vont pas suivre Sarkozy comme des petits moutons.

En 2007, 69% des électeurs de Le Pen avaient voté Sarkozy au second tour.  En 2012, entre 44% (Harris) et 45% (Sofres) d’entre eux feraient de même. Car entre 39% (Sofres) et 26% (Harris) prévoient de s’abstenir. Au second tour de 2007, leur abstention n’avait été que de 17%. En résumé, ils prévoient de voter un peu plus Hollande, de s’abstenir un peu plus et de moins voter pour Sarkozy…

Propos recueillis par Jean-Laurent Cassely

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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