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Le vote pour les extrêmes, la lutte des déclassés

Eric Le Boucher, mis à jour le 23.04.2012 à 16 h 01

La peur de perdre son rang, en France, explique beaucoup le vote Le Pen.

Fourneaux d'Arcelor-Mittal depuis le cimetière de Hayange. REUTERS/Vincent Kessler

Fourneaux d'Arcelor-Mittal depuis le cimetière de Hayange. REUTERS/Vincent Kessler

«Une élection de crise.» Nicolas Sarkozy a eu raison de tirer cette conclusion du premier tour. Il subit de n’être que deuxième –première fois depuis la Ve République qu’un candidat sortant n’est pas devant–; il échoue à contenir le Front national comme en 2007 et Marine Le Pen atteint un record.

Tous les gouvernements subissent le même sort ailleurs en Europe. La crise sort les sortants. C’est vrai. Mais Nicolas Sarkozy est aussi victime de lui-même, de son échec à réaliser la «rupture», de n’avoir pas su apporter ce qu’il promettait: que de meilleures chances soient données à ceux qui acceptent de travailler dur.

Le sentiment inverse s’est même renforcé, celui d’une France injuste, favorable d’un côté aux riches et à l’autre bout aux «assistés», d’une France blessée, punissant ses classes moyennes.

Le vote Le Pen —et plus largement le fait qu’un tiers des électeurs ait apporté leur suffrage aux candidats qui dénoncent «le système»— prouve que le président Sarkozy n’est aucunement parvenu à changer la profondeur spécifique du mal français apparu depuis vingt ans. 

Pessimisme aigu

Ce mal, c’est la peur du déclassement, très bien décrite par le sociologue Eric Maurin. Le déclassement est une réalité en France, comme ailleurs. Mais plutôt moins qu’ailleurs, elle reste de relativement faible dimension, souligne l’auteur. Pourtant la peur «en extrapole le sens et redouble l’ampleur».

On le voit dans les sondages qui montrent le pessimisme aigu des Français: ils répondent toujours que leur situation personnelle n’est pas si catastrophique mais que leur jugement général de l’avenir est noir. La peur du déclassement est beaucoup plus forte que le déclassement lui-même. 

Le système social français est très extensif et très coûteux, mais il fonctionne quand même. La pauvreté est inférieure à l’Allemagne, les inégalités sont contenues –elles ne progressent que du fait de la hausse des revenus des 0,1% les plus riches— et l’éducation si décriée aboutit à ce que 7% des titulaires d’un diplôme supérieur sont au chômage cinq ans après leurs études, contre 47% pour les non-diplômés.

Avoir un diplôme reste, quoi qu’on entende, un avantage sur le marché du travail.

Si pourtant la peur est si forte, si l’angoisse sourde devant l’avenir conduit aux votes pour les extrêmes, c’est parce qu’en France l’inégalité sociale est très peu répartie. Pour Eric Maurin, voilà la clé de compréhension du mal français: la France est depuis toujours un pays à rangs sociaux et à statuts sociaux.

Un pays de privilèges

Depuis la transmission héréditaire des privilèges, jusqu’aux «régimes spéciaux» des systèmes de retraites. La peur vient de ce que perdre son rang, c’est tout perdre, et elle grossit dans l’impossibilité de remonter. L’exemple le meilleur est le renforcement des législations de défense des emplois à partir du milieu des années 1970 pour lutter contre les licenciements et le chômage.

Leur conséquence a été de maintenir dans l’emploi des salariés mais aussi de bloquer les entrées et d’allonger la durée du chômage. Au lieu de considérer le marché du travail comme un flux dont il faut faciliter les va-et-vient, on a érigé des barrières qui séparent les in des out.

Renforçant les in, on affaiblit les out. La France protège les protégés. Les récessions viennent frapper les nouveaux venus, les jeunes en particulier, ce qui expliquerait qu’ils aient été nombreux à voter pour Marine Le Pen.

Or toute l’évolution du capitalisme pousse à la fluidité. Les métiers doivent changer du fait des technologies et de la mondialisation. Or, deuxième phénomène, la fonction publique n’a plus recruté en masse (elle a même perdu des effectifs centraux récemment). Les places sont disputées et les jeunes sont forcés d’accepter des postes en dessous de leur qualification. Le vote Mélenchon trouve dans ces frustrations sa source.

Retrouver des chances de reclassement passe par la fluidité. Les récessions bloquent tout, elles font des ravages. Nous sommes dans son creux. Mais ensuite, demain, redonner confiance à cette France perdue passera immanquablement par la suppression des statuts, des rentes et des avantages.

Par la rupture avec le conservatisme profond du pays. Aux partis dits de gouvernement de conduire cette vraie révolution.

Eric Le Boucher

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Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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