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Rive gauche, rive droite: balade dans les QG de huit candidats

Yannick Cochennec et Loïc H. Rechi, mis à jour le 23.04.2012 à 14 h 22

Estimations et réactions, fête et défaite: deux journalistes de Slate ont fait le tour des partis dimanche soir, rive gauche et rive droite.

Marine Le Pen à son QG de campagne, le 22 avril 2012. REUTERS/Pascal Rossignol.

Marine Le Pen à son QG de campagne, le 22 avril 2012. REUTERS/Pascal Rossignol.

La révélation des estimations en fin d'après-midi, l'annonce officielle des résultats à 20 heures, les premières réactions, la fête ou la défaite... Deux journalistes de Slate étaient, dimanche soir, dans les QG de huit candidats du premier tour, rive gauche (PS, UMP, FN, MoDem) et rive droite (Front de gauche, EELV, NPA, LO). Reportage à deux voix.

Le Bataclan (Eva Joly)

Il est 18 heures légèrement passées au Bataclan, salle de concert de l'Est parisien. A deux heures de l'annonce des premières estimations officielles, l'ambiance est morose. A cette heure-ci, on sait déjà qu'«Eva», comme le peuple français l'a unanimement surnommée dans les petites discussions du quotidien, n'a pas fait de miracle et que son score dépassera difficilement les 2%.

A part les quelques journalistes ponctuels qui ne font pas partie de la traditionnelle caravane, tout le monde se connaît plus ou moins. Et comme en témoignent les sourires plein de connivence de ceux qui viennent de vivre de longs mois de campagne ensemble, les mines ne sont même pas déconfites. La défaite en souriant.

Un peu avant 19 heures, c'est Dominique Voynet, candidate malheureuse du parti en 2007 —avec un pauvre 1,57% des suffrages— qui débarque. Guillerette la Dom, elle est au diapason du reste de la populace. Dans la foulée, Jean-Vincent Placé, le sénateur de l'Essonne, fait son apparition. A la limite, on serait presque tenté de penser que c'est le seul à afficher un peu une mine de circonstance. On sent une certaine gravité sur son visage, et quelque part, c'est qu'est peut-être venue l'heure de réfléchir sur la campagne catastrophique que le parti vient de mener. Parce que soutenir aussi peu sa candidate, il fallait le faire, quand même.

D'ailleurs, mis à part Cécile Duflot qui se pointera aux environs de 23 heures après avoir écumé les plateaux —à un moment qui restera comme le pic de la soirée grâce à une distribution de brochettes de fruits—, ni Cohn-Bendit, ni Cochet, ni Mamère ne se sont donnés la peine de faire le déplacement.

Quelques minutes après 20 heures, Eva Joly prononce son allocution devant ce public bien maigrelet mais pas avare d'applaudissements. Incitation à voter Hollande, importance d'avoir une majorité plurielle, la magistrate ne dira rien de plus que ce qu'elle a déjà martelé tout au long de la campagne. Pour la frange qui l'a soutenu, cet épilogue laisse un goût bien dégueulasse en bouche.

Espace Equinoxe (Marine Le Pen)

A 19 heures, la foule est déjà compacte devant le QG de Marine Le Pen. Les sympathisants FN répondent aux questions des journalistes en attendant l’ouverture des grilles, qui leur permettra de rejoindre les salons spacieux et lumineux où la chef du Front national ressemble les siens, comme son père cinq ans plus tôt. A l’intérieur, la salle de presse est beaucoup trop petite et oblige à l’installation de quelques tables de travail dans le couloir, alors qu’Internet est à la peine. Les médias étrangers n’ont pas manqué le rendez-vous.

Les premières estimations circulent déjà parmi les frontistes qui franchissent les portes à 19h20 en se munissant de bracelets vert fluo. Elles ne laissent guère d’espoir à leur favorite de figurer au second tour, mais l’ambiance n’est pas à l’abattement pour autant. Bien au contraire. «C’est un super résultat, s’enthousiasme l’un. Vous vous rendez compte, 20%! Dommage qu’il en manque un peu.»

Aucune nervosité palpable dans la grande salle où TF1 occupe l’écran géant avec des enceintes qui crachent le son à haut volume. Presque du contentement sur bien des visages alors que clignotent sur les poitrines les badges «J’aime Marine». Des personnes plutôt âgées, certes, mais aussi pas mal de jeunes dont quelques-uns ont dessiné des drapeaux tricolores sur leur visage. Certains peinent cependant carrément à se réjouir ouvertement de ce résultat, le meilleur jamais obtenu par un(e) élu(e) frontiste dans une élection de cette dimension.

«L’élection est pliée, indique une militante. Sarkozy est battu et l’UMP risque de connaître des lendemains difficiles quitte même à exploser. Hollande sera élu président et devra composer avec Mélenchon. On ne peut rien attendre de ces gens-là si ce n’est des catastrophes.» Un autre, qui indique qu’il ne votera pour personne au deuxième tour: «C’est un nouveau pas franchi pour demain et il faut espérer que les législatives relaieront ce résultat.»

A 19h40, Florian Philippot, le directeur de campagne de Marine Le Pen, tire déjà un bilan de l’élection: «Les électeurs ne sont pas tombés dans le piège Mélenchon. Nicolas Sarkozy a voulu parler à la France silencieuse qui ne l’a visiblement pas entendue parce que la seule à avoir parlé à cette France-là, c’est Marine et depuis longtemps. Ce que l’on sait ce soir, c’est que dans les années à venir, Marine Le Pen sera là, contrairement à d’autres.» Alors que Jean-Luc Mélenchon apparaît sur les écrans géants à 20h15, une bronca s’élève dans la salle, mais l’ambiance est clairement à la fête. Au milieu de la foule, Jean-Marie Le Pen ne cache pas son plaisir. Soudain, il paraît avoir dix ans de moins.

Espace Charenton (Nathalie Arthaud)

Au fin fond de la rive droite, des centaines de militants de Lutte ouvrière sont massés dans une grande salle à mi-chemin entre la salle des fêtes et la salle de conférence. A l'entrée, juste devant moi, je reconnais le visage d'une femme d'une quarantaine d'année, lunettes rondes et bleues, les cheveux courts, une voix à faire passer Johnny Hallyday pour un petit chanteur à la croix de bois.

Et puis, après quelques très longues secondes de réflexion, tout me revient, je la reconnais: c'est la militante qui m'avait agressé du côté du métro Marx-Dormoy, il y a peut-être deux mois de cela. Sacrée manière qu'ils ont de faire campagne chez Lutte ouvrière. On te torture quasiment pour te faire avouer pour qui tu votes et c'est presque si on te foutrait pas un coup de pelle ensuite quand tu émets l'idée que tu pourrais peut-être ne pas voter pour Nathalie Arthaud.

Mais derrière les méthodes un peu agressives, c’est aussi un engagement presque vital qu'elle m'avait renvoyé. Voilà au moins un parti qui n'usurpe pas son nom. Enfin bref, cette force motrice, cette unité politique du désespoir, c’est bien elle qui régnait à l'Espace Charenton.

Contrairement au Bataclan, la salle est remplie. Des familles principalement, pas forcément unies par le sang d'ailleurs, mais des gens qu'on sentait assis à des tables par affinités. Des vieux, des marmots, des mamans, des jeunots en train de ripailler autour de plats que les gens avaient apporté eux-mêmes: des gâteaux, du pâté, du sifflard et des chips, le tout noyé dans les jus, les sodas, la bière et le vin évidemment. La soirée électorale de Lutte ouvrière, c'était la kermesse en fait, une certaine idée de la France qui vit ensemble, la matérialisation de l'expression «à la bonne franquette».

Pour ce qui est de la presse, deux ou trois équipes de télé à tout casser, la lutte ouvrière ne fait pas recette. Ici, on n'est pas comme à «Solfé» ou à la Mutualité, on ne «pianote pas sur son smartphone» pour gratter des tuyaux. Nan ici, on bouffe et on se marre. A 20 heures, les résultats tombent enfin, presque dans l'indifférence la plus totale. Aucune réaction pour le score de François Hollande. Un gros «bouh» tout de même quand s'affiche un rectangle noir serti d'un «20%» pour la candidate du Front national.

Et puis c'est le score de Nathalie Arthaud, enfin: «0,70%». Et pourtant, c'est une ovation énorme, des mains qui s'entrechoquent dans tous les sens. Ce soir n'est pas un aboutissement ou un soir de défaite, c'est un soir de fête, une manifestation pour remercier tous ceux qui ont aidé le parti. Qu'importe le score, pourvu qu'on ait l'ivresse.

Rue de l’Université (François Bayrou)

«Je ne sais pas ce que je vais faire, non, je ne sais pas ce que je vais faire», répète une militante du MoDem, une écharpe orange autour du cou, au sujet de son vote du deuxième tour, avant de lâcher dans un soupir: «Je crois que je vais m’abstenir car le vote blanc ne pèse rien dans cette élection.» «Ne venez pas chercher ici une quelconque ambiance, il n’y en a pas», sourit un autre au milieu d’une foule relativement maigre comparativement à 2007, où la rue de l’Université était pleine de militants.

Là, personne dans l’espace public. Pour trouver des militants, mélancoliques, il faut pénétrer au cœur d'un siège du MoDem ouvert un peu aux quatre vents. Combien sont-ils? 100, 200 au grand maximum, un nombre presque au diapason du score de François Bayrou, dont le discours vite expédié, à 21h10, ne permet pas de ranimer la flamme. Mâchoire serrée, le chef du parti centriste fend la foule pour retrouver le calme de son bureau. A 21h40, il n’y a plus rien à boire au buffet du MoDem. Et surtout pas de champagne. Les journalistes plient déjà leurs affaires.

La Brèche (Philippe Poutou)

Un peu à l'image de son candidat, le parti avait choisi un lieu inattendu pour tenir sa soirée, en l'occurrence La Brèche, une librairie idéologiquement marquée. Alors que les rues environnantes sont parfaitement désertes, d'une quiétude tout juste troublée par un type en scooter hurlant «Nique ta mère Marine le Pen», c'est une petite fournaise qui s'est nichée dans le sous-sol du commerce de livres. Une petite centaine de militants –beaucoup de jeunes, vachement moins une ambiance famille que chez Lutte ouvrière– regardent distraitement l'écran derrière eux et écoutent le discours de Mélenchon à Stalingrad d'une demi-oreille.

Cela fait déjà une quinzaine de minutes que les résultats sont tombés. Poutou a réalisé un score honorable, autour de 1,20 %. Des litres de Kro glissent tranquillement le long des gosiers et les uns s'interrogent encore, ne savent pas s'ils voteront pour Hollande, alors que d'autres le taillent, façon «le pire, c'est qu'il est même capable de pas gagner l'autre».

Et puis tout à coup, ça s'emballe, le successeur de Besancenot apparait, littéralement enseveli sous les caméras, compte tenu de la taille réduite de la salle. Voilà que la salle entonne un petit «Tout est à nous! Rien n'est à eux! Tout ce qu'ils ont, ils l'ont volé. Partage des richesses! Partage du temps de travail! Ou alors ça va péter, ça va péter!»

Fidèle à lui-même, décontracté à l'extrême, la banane quoi, Philippe Poutou commence son intervention d'un naturel «Super l'ambiance» puis lâche quelques bons mots qui font rugir l'audience: «Je vous lis la déclaration. Ma déclaration.» Rires encore une fois. Y’a du Michel Berger chez le bonhomme.

D'ailleurs, tout ça se clôture en chanson avec une bonne vieille Internationale des familles. On est bien au NPA, là encore on s'en branle de la défaite, la lutte est ailleurs, tout est question de fond. Les regards sont déjà tournés vers la manifestation du 1er mai.

Place Stalingrad (Jean-Luc Mélenchon)

«Le changement, c'est pas maintenant», peut-on entendre gueuler entre deux bouchées d'un sandwich merguez-oignons. Face à l'écran géant qui crachote péniblement le discours du candidat Hollande, les supporters de Jean-Luc Mélenchon l'ont mauvaise. «Méluche» a réalisé un score en-deçà des projections récentes les plus pessimistes.

Avec ses 11%, l'ancien rejeton du Parti socialiste s'impose comme le quatrième homme, reléguant Bayrou à plusieurs longueurs. Pourtant, lui, ses supporters, ses adversaires aussi, l'avaient vu tellement haut que la chute est brutale, d'autant plus qu'on avait imaginé une sorte de bataille pour la troisième place entre lui et la fille Le Pen.

Il est 21h10 et la fête est déjà sur la pente descendante. C'est le côté populaire du rassemblement qui frappe dans ce coin longtemps considéré comme le repère des crackheads de la capitale. Mais point de liesse, juste une population de tous âges, tous horizons, toutes couleurs aussi, sonnée, KO debout. Un type au téléphone, la voix serrée, se fait porte-parole malgré lui de tout un mouvement: «Y a un moment, on a espéré plus. C'est dur quand même.»

Et honnêtement, c'est dur à voir cet abattement. Quand Pécresse, Raffarin ou n'importe quel autre individu de la majorité apparaissent sur les écrans, ils ont droit à leur flot de huées mais le cœur n'y est plus, c'est évident. Lorsque Clémentine Autain se dresse face à Nadine Morano, se sont des «Mets-lui sa race» qui sifflent au dessus de mon épaule, comme les derniers râles d'une campagne qui aura usée les organismes et les esprits.

Et puis on coupe le son de l'écran géant. Sur scène, la speakerine de la soirée égrène une dernière fois quelques scores réalisés par celui qui aura réussi une campagne impressionnante malgré tout: «Troisième homme dans le Sud-Ouest. Troisième homme en Bretagne. 13% par-ci, 14% par-là.» Mais comment s'en contenter face au raz-de-marée rouge tant espéré?

A l'image de l'ambiance pesante, un vent saccadé d'une petite pluie se lève tout à coup. L'air est vraiment lourd. On sent que bien des larmes ont coulé. «On lâche rien», l'hymne de HK & Les Saltimbanks résonne une dernière fois. La dernière note de la chanson s'enfuit dans le ciel de l'est parisien et voilà que les lumières s'éteignent sans prévenir. Il n'est même pas 22 heures.

Un dernier type, possiblement assez ivre, vient me parler, les yeux encore rougis par les larmes. «Elle a été dure cette campagne.» Être le témoin des cruelles désillusions de tous ces gens, à ce moment-là, l'aura été également.

Rue de Solférino (François Hollande)

22h20. La rue qui mène au siège du PS est bloquée par la police, qui neutralise un petit groupe d’anarchistes qui réclame… plus d’amour sur une pancarte. Pour le reste, la voie est largement occupée par les militants qui écoutent, sur un écran géant à la sono hurlante, le débat sur la burqa entre Martine Aubry et Jean-François Copé.

Pour gagner l’entrée du siège du PS, il faut jouer des coudes. Entrée bloquée par une nuée de journalistes groupés autour de Ségolène Royal, rayonnante, qui enchaîne les interviews en citant Roosevelt. Soudain, Bernard Tapie apparaît sur un écran. A l’intérieur du Parti socialiste parviennent les huées de la foule depuis la rue.

Si la partie n’est pas encore gagnée, elle semble déjà l’être dans nombre d’esprits tant l’euphorie, même pas douchée par une grosse averse, se diffuse mezzo voce dans la cour de Solferino. Tout le monde se passe et se repasse les sondages de deuxième tour sans vouloir y croire. «54%, t’es sûr, sourit l’une au téléphone. Cette fois, je crois que c’est bon, non?» Plus prudent, Manuel Valls indique que «la vague monte», mais qu’il faut rester prudent.

Alignées les unes à côtés des autres, les télévisions étrangères peinent à se faire entendre dans le brouhaha des discussions et dans le fracas du déluge nocturne. Des petits groupes de journalistes s’affairent autour des personnalités du PS, qui distillent leur analyse des résultats et parlent de «confiance raisonnable pour le 6 mai». A 23h15, la pluie a chassé bon nombre de militants dans la rue de Solférino. Ils reviendront dans deux semaines.

La Mutualité (Nicolas Sarkozy)

Minuit à l'UMP et il n'y a plus que des hommes et des femmes de ménage dans la salle, et dans les escaliers qui mènent à l'imposante salle de presse où il reste une vingtaine de journaliste. Dehors, les équipes des télévisions rangent leurs câbles. Les chaînes de télévision rendent l'antenne de leurs directs. Demain, une autre campagne commence.

Au métro Maubert-Mutualité, en voyant mon badge presse, deux jeunes de l'UMP venus de Seine-et-Marne, fatigués à l'heure du dernier métro, s'approchent de moi et me demandent mi-inquiets, mi-résignés: «Alors, c'est plié, c'est ça?»

Yannick Cochennec (rive gauche) et Loïc H. Rechi (rive droite)

Photos: Loïc H. Rechi, REUTERS/Benoît Tessier, REUTERS/Yves Herman.

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