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Val-de-Reuil, l’angle mort de TF1

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 23.04.2012 à 18 h 19

Tout à la fois ville de banlieue à la campagne et zone industrielle, la ville la plus jeune de France, voisine de Louviers, ressemble à tout sauf à une ville française traditionnelle. Plongée dans le cauchemar de Jean-Pierre Pernaut.

Vue depuis la Mairie de Louviers (g.) / Mairie de Val-de-Reuil (d.). Montage photo: Fred Hasselot.

Vue depuis la Mairie de Louviers (g.) / Mairie de Val-de-Reuil (d.). Montage photo: Fred Hasselot.

Suite de notre visite autour de Louviers, ville-test choisie par TF1 pour sa couverture de la présidentielle. Cliquez ici pour lire le premier épisode.

Si de loin, Louviers peut faire illusion pour la carte postale, Val-de-Reuil est plutôt un territoire complexe caractéristique de la France patchwork. Les physionomies des deux communes s’opposent en tous points.

La première offre au visiteur un profil de ville normande qui convient aux représentations que la France continue à se faire d’elle-même et que les offices de tourisme vendent aux visiteurs. Même si, comme on a pu l’entrevoir, la réalité y est moins homogène que ce qu’on en imaginait… La seconde est sortie de terre en 1970.

Louviers, «cité drapière», a son centre-ville médiéval, c’est un vieux bourg au profil plus commerçant qu’industriel. Val-de-Reuil, «cité contemporaine», est la ville la plus jeune de France. Elle n’a pas de passé avant 1970, pas de tradition. Louviers a une population vieillissante, quand Val-de-Reuil compte 50% de moins de 25 ans.

Arrivée à Val-de-Reuil en bus depuis Louviers...

Val-de-Reuil est une sorte de ville américaine dans une vallée normande. Ici, pas de slogan lénifiant vantant l’alliance de la tradition et de la modernité. Comme le résume la brochure touristique sans tourner autour du pot, Val-de-Reuil n’a rien d’une ville traditionnelle normande. On imagine le désarroi d’un couple de touristes allemands qui s’égarerait entre la dalle du germe de ville, les vastes blocs résidentiels colorés et les avenues aux dimensions délirantes, à la recherche d’une quelconque normandicité dans les constructions humaines.

Découvrir Val-de-Reuil sans avoir été prévenu est une expérience subjugante: quelque part entre Alphaville, Brazil et les films de Jacques Tati… Ca a son charme. D’autant que la ville est entourée par une forêt, une rivière, un golf, une base de loisir nautiques, des champs et des étangs. «C’est vraiment tranquille, calme. Idéal pour rentrer le soir après le boulot», résume un habitant qui en a un.

La ville nouvelle de Val-de-Reuil en 1982. Photo Jean-Charles Houel

Mal-aimée dès le départ, la ville a été bâtie en legos sur le principe de l’urbanisme fonctionnaliste: voies piétonnes et automobiles séparées —l’habitant marche sur un maillage piétonnier sur dalle, le «germe de ville». D’où l’étrange impression de calme qui y règne. Comme si c’était dimanche tous les jours.

Tout ce que le pays compte de sculpteurs d’autoroute semble s’être donné rendez-vous pour un grand concours d’art moderne. Val-de-Reuil offre au visiteur courageux ou égaré une collection impressionnante d’oeuvres contemporaines qui s’intègrent plus ou moins harmonieusement au décor: Cinétisme de Tomasello, Astrolabe, Fontaine des Droits de l’Homme, monument à la Mémoire et à la Paix…

Cinétisme de Tomasello

 Toute la population indésirable de la vallée

C’est là que les populations dont on ne voulait pas ailleurs ont atterri. D’où un côté ville de banlieue au milieu des champs. Les vagues d’immigration s’y installent successivement, puis repartent —le turn-over est important. 50% des adultes handicapés de l’agglomération y résident. «Les communes voisines nous ont aussi envoyé leur population logement social», précise l’adjointe Fadilla Benamara, conseillère déléguée à la petite enfance.

Le maillage piétonnier ou la ville sur dalle

Au départ, ça devait être le paradis. Un centre social et de loisir pour chaque école, la gratuité des services, une ville nouvelle où il ferait bon vivre. Certains quartiers sont agréables, colorés, laissant deviner ce qu'aurait pu devenir cette utopie urbaine qui a marqué l'après-guerre, quand les villes nouvelles étaient synonymes de modernité, de confort, d'intégration de l'habitat aux éléments.

Les experts (ingénieurs, urbanistes, architectes, sociologues) qui ont dessiné les plans voulait justement éviter d’imposer leurs choix aux habitants et d’anticiper sur les centres de vie à venir: résultat, un plan de grille à l’américaine qui devait permettre d’implanter les fonctions centrales n’importe où. Le choc pétrolier est passé par là, et les projections de l’époque (jusqu’à 140.000 habitants) ont été successivement revues à la baisse… Aujourd’hui, Val-de-Reuil compte un peu moins d’habitants que Louviers. 

Sur le «germe de ville» de Val-de-Reuil

La dernière décennie a coïncidé avec un petit redémarrage: 100 millions d'euros de fonds pour la rénovation urbaine sont passés par là. L’ancien dircab' de Laurent Fabius, Marc-Antoine Jamet, s’est implanté fin 1990 sur place et son administration s’est faufilée dans tout ce que l’Etat compte de plans de rénovation urbaine: ORU, ANRU, PNRU2.

Val-de-Reuil est un musée vivant des politiques de la ville. Les élus ont d’ailleurs été contaminés par le vocabulaire du renouvellement urbain: par exemple ils «résidentialisent» à tous les coins de rue, ce qui revient souvent à mettre une bande de verdure autour des immeubles et à en fermer les accès. Il paraît qu’avant la rénovation, c’était assez moche…

Partie de 90% de logements sociaux, la ville est redescendue à 62%. A coup d’opérations d’aménagement, la municipalité espère «recréer de la mixité sociale»: faire venir ces jeunes cadres qui bossent dans les labos et en ont marre de faire des allers-retours depuis Rouen.

Comme sorti de nulle part, le centre-ville de Val-de-Reuil  —un décor pour TF1 au second tour?

Le back-office de la France

Fadilla Benamara est chargée de mission ressources humaines dans le civil. Le maire Marc-Antoine Jamet travaille en semaine à Paris: il est secrétaire général de LVMH et par ailleurs président de Cosmetic Valley, le réseau français des industries de la parfumerie et de la cosmétique. Bref, ce que j’entrevois du conseil municipal de Val-de-Reuil ressemble plus à l’idée qu’on se fait du conseil d’administration de l’Epad…

Pas étonnant puisque ce territoire qui a longtemps été un repoussoir absolu pour les populations environnantes est paradoxalement un des plus dynamiques de la région. Sur l’immense étendue de la commune, résultat de l’expropriation de terrains aux municipalités alentour, on a construit des parcs industriels (et non des «zones») qui accueillent 9.000 emplois. Pour l’essentiel qualifiés, avec un pôle pharmacie qui produit les médicaments des grands labos (Sanofi-Pasteur, Johnson & Johnson, Carlo Erba), des plateformes logisitiques et des sous-traitrants industriels.

«Quand vous prenez un Velib à Paris, c’est à Val-de-Reuil qu’il est payé», explique le maire. «C’est aussi dans le parc industriel qu’on pilote votre facture EDF.» La ville accueille en effet plusieurs data-centers, et Orange y construit le sien pour 2013.

Le centre Sanofi-Pasteur y fabrique les vaccins contre la grippe au sein du plus gros centre d’Europe: c’est là que le vaccin H1N1 a été produit en série et protégé par une division de blindés et des CRS en prévision d’une panique créée par la pandémie. «Un peu comme dans le film Contagion», précise l’adjointe au maire…

Dans le parc industriel, le futur data-center Orange

Après une heure de briefing, le maire et son adjointe sont en train de me convaincre que tout ce qui s’achète dans le pays est produit à Val-de-Reuil, et que tout ce qui y est traité et stocké comme information atterrit dans son parc industriel. Val-de-Reuil est une sorte de back-office de la France. Le poumon économique de la région et le cauchemar de Pernaut. C’est l’impensé de la société française, qui aime se voir comme un pays de traditions, de fromages et de commerce, alors qu’elle a ravagé son territoire à coup d’hypermarchés, de zones pavillonnaires et de restos-grills en bretelle d’autoroute. 

Se croiser sans se voir

Problème: «le taux d’occupation des emplois (des zones d'activité) par des habitants de la commune ne franchit pas 10% et, a contrario, le taux de chômage des Rolivalois atteint 15%, non de sa population active (21,5%), mais de sa population totale», précise la mairie.

Les Lovériens, les Rouennais, les Parisiens même qui travaillent à Val-de-Reuil n’ont pas la même perception de la ville que ses habitants du germe de ville: Val-de-Reuil offre le profil double d’une ville à la fois dortoir et industrielle.

La différence de perception entre ceux qui vivent déjà Rouen comme une partie du nuage grand-parisien et les habitants assignés à résidence est frappante. Les extra-urbains décrits dans Nouveau portrait de la France, le dernier livre du sociologue Jean Viard, croisent —à peine— les oubiés de la société de la mobilité:

«La fracture territoriale s’accentue entre ces grands mobiles —nouvelle élite de nos sociétés—, les urbains traditionnels et les habitants en partie re-sédentarisés de nos banlieues.»

Le clivage est réel. Un enseignant de l’école municipale Coluche (une des innombrables curiosités de Val-de-Reuil) qui vit à Rouen remarque ainsi que les enfants ne profitent pas des bords de l’Eure, rivière pourtant située à quelques kilomètres du germe de ville.

L'école Coluche de Val-de-Reuil

Selon Jean Viard, le tourisme de masse a eu un impact majeur sur la transformation de la France, à travers une «mise en désir» des territoires attractifs (soleil, montagne, patrimoine, littoraux) et un enclavement concomitant des anciennes régions industrielles, du rural enclavé et des banlieues. Il y a une dimension imaginaire nouvelle qui accompagne et renforce la relégation spatiale: un territoire non désirable, non touristique et dont on ne parle pas est un territoire mort…

Ce petit bout de France qui alterne petits villages, villes moyennes et cités modernes en offre une bonne illustration. Réinventer une citoyenneté (le taux d'abstention y est très fort) et une vie collective dans ces zones demanderait tout à la fois du temps, de l'argent et une vision d'ensemble des nouveaux modes de vie.

«Val-de-Reuil est toujours dans l’exception et la disproportion», explique son maire. La taille et les services d’une ville de 100.000 habitants, mais un sous-équipement dramatique pour les commerces. «On a la deuxième piste d’athlétisme après Helsinki, sauf qu’Helsinki est capitale de la Finlande.»

Comme le précise Fadilla Benamara:

«A côté de ça on a deux pauvres bars, on manque d’espaces de partage, de retrouvailles. Les commerces, les bars, c’est ce qui manque. Le dernier maillon qui fera que ce sera enfin une vraie ville».

Jean-Laurent Cassely

Lisez le premier épisode de cette série à Louviers, la ville choisie par TF1 pour représenter la France au soir du premier tour.

Les résultats de Val-de-Reuil au premier tour de l'élection présidentielle:

François Hollande: 42,91 %

Marine Le Pen: 18,16 %

Jean-Luc Mélenchon: 14,04 %

Nicolas Sarkozy: 12,52 %

François Bayrou: 5,66 %

Eva Joly: 1,99 %

Philippe Poutou: 1,93 %

Nicolas Dupont-aignan: 1,61 %

Nathalie Arthaud: 0,85 %

Jacques Cheminade: 0,33 %

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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