PresidentielleFrance

Que retenir de cette campagne? Des chiffres et trois lettres

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 22.04.2012 à 18 h 11

La campagne a évolué dans un monde politique, médiatique et sondagier qui ne reconnaît comme langage partagé que les données chiffrées et les mesures techniques. A bas les débats, perçus comme autant d’exercices ringards et hors sujet.

Membres de l'ONG "ONE" devant la Tour Eiffel le 10 avril 2012. REUTERS/Charles Platiau

Membres de l'ONG "ONE" devant la Tour Eiffel le 10 avril 2012. REUTERS/Charles Platiau

La tonalité générale des éditorialistes tout au long de cette campagne me laisse une impression étrange. Sentiment de malaise qui a culminé en découvrant la une délirante de The Economist, incrustant les candidats Hollande et Sarkozy dans le décor du Dejeuner sur l’herbe de Manet.

A les lire, on retient que la France est une sorte d’immense open-bar de services publics, dans lequel les travailleurs passent le plus clair de leur temps productif à réfléchir aux courses du barbecue qu’ils organiseront lors de leur prochaine journée de RTT. Un pays de branleurs insouciants, puisque c’est exactement le sous-texte de ce genre d’article donneur de leçon. Nous sommes pourtant, concède The Economist, «une force de travail éduquée et productive». Malheureusement, c’est selon toute vraisemblance François Hollande, un collectiviste irresponsable au programme ruineux, qui va dépenser les dernières économies du pays avec ceux qui l’entourent. Les Cahuzac, Sapin, Moscovici, célèbres pour leur fantaisie budgétaire comme pour leur tempéramment révolutionnaire...

Soyons sérieux. Il n’y a guère que Jacques Cheminade qui, en 2012, nous a promis la Lune.

Cours d’économie pour tout le monde

Longtemps esseulé avec son discours à la fois technique, alarmiste et soporifique sur la «dette» (qui a envie d’entendre que l’avenir consiste à rembourser la dette, travailler plus et gagner moins?), François Bayrou a été rattrapé sur ce thème par tous ses concurrents. Son petit score attendu sera sans doute la plus grande injustice de ce scrutin…

Même les deux extrêmes, traditionnellement dilettantes sur l’économie et focalisés sur le discours anti-système, ont pris des cours de finances. Marine Le Pen ne parle que de l’euro —pour en sortir et dévaluer—, Jean-Luc Mélenchon donne des leçons de politique monétaire européenne dans ses meetings. Les deux candidats en phase avec les nonistes ont rivalisé de pédagogie pour convaincre les électeurs que la voie tracée par les impératifs de rigueur n’était pas inéluctable.

Quelques mots sur Nicolas Sarkozy avant de passer à autre chose: il a perdu. Peut-être pas encore l’élection, mais sa capacité à imposer sa marque sur les débats. Jadis volontaire et enthousiaste, son discours de vérité uniquement défensif et anxiogène n’aura pas convaincu.

Au commencement était la DETTE

Cette campagne a tourné tout entière autour d’un constat initial: on est dans le rouge et il va falloir payer. De là, un deuxième constat s’imposait rapidement à tout esprit capable de déduction; si les marges de manœuvre n’existent pas et si le diagnostic est partagé, alors la politique n’a plus vraiment son mot à dire, elle ne peut que limiter la casse. Qu’on en finisse! On comprend qu’un tel cadre électoral ne soit pas de nature à passionner les Français, et la balance entre le devoir civique et les vacances penchera en faveur de la maison de campagne.

Mais c’est sans doute comme d’habitude ceux qui ne partent pas en vacances qui s’abstiendront le plus. Comme l’ont noté Alain Mergier et Jérôme Fourquet dans leur étude sur les milieux populaires et le FN, l’impression qui domine depuis le basculement d’après 2008 chez les Français les moins riches est que la capacité d’action politique a disparu.

Entre austérité hard de droite et austérité plus keynesienne de gauche avec paquet de relance, les choses seront-elles vraiment différentes, se demande-t-on? Il faut voter utile dans le sens d’un vote de confirmation d’une politique qui est la seule possible, et dont seules les modalités de mise en œuvre s’opposent. Celle de la réduction des déficits et donc d’une hausse des prélèvements obligatoires et d’une réduction des dépenses de l’Etat. Avec un dosage différent de l’une et de l’autre et des cibles fiscales différentes. Les débats portent  sur la méthode et ses effets. Pas sur l’objectif, unanimement partagé par les grands candidats. François Hollande va s’imposer dans ce contexte de désenchantement et d’impopularité record de son adversaire. Son ennemi donné battu d’avance lui a permis d’esquiver l’étape pourtant fondamentale d’une réflexion sur la crise de civilisation que traversent les économies développées.

Comme le résume pour Reuters Christian Salmon, qui a popularisé en France la grille de lecture du storytelling pour analyser le discours politique:

«Le discours de la plupart des candidats, discours de raison ou de rigueur, a ratifié cette impression d'impuissance politique face aux marchés souverains.»

99% d’Indignés... et les Français

Avec les répercussions de la crise, le monde civil s’ébroue partout en occident. Indignados, Occupy Wall Street, jeunes et vieux, précaires et petits-bourgeois défilent sous la bannière commune des 99% de citoyens décents ulcérés par les inégalités et l’arrogance des financiers qui donnent des leçons de gouvernement aux pays endettés. A 94 ans, une nouvelle star est née, Stéphane Hessel. Un Français! Qui inspire la jeunesse du monde occidental... A l’exception de la France. Nul n’est prophète en son pays, et notre petit Occupy la Défense local rassemblera difficilement 300 âmes le premier soir. A l‘approche d’une échéance électorale majeure, les Français délaissent ce mouvement spontané, raillé par les puissants qui le trouvent immature et les vrais militants qui méprisent son caractère apolitique...

«Haine des riches», comme le titre Le Point cette semaine? Plutôt ressentiment extrême face à la répartition de la masse de pognon disponible entre les gens qui essaient de vivre de leur travail et ceux qui en gagnent en investissant, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit au final. Mais le malaise traverse aussi le milieu du salariat. Même les grands patrons commencent à s'inquiéter du fossé abyssal qui les sépare du reste du monde et proposent qu'on les taxe plus! Qu'une proposition comme la limitation de l’écart des salaires de 1 à 20 passe pour une mesure radicale et liberticide en dit long sur le niveau acceptable d’inégalité qui a été intériorisé comme allant de soi.

Les think tanks partout

Comment sauver le pays? Puisque manifestement, il ne s’agit plus vraiment de définir ce que sera notre avenir en choissant parmi les options proposées, mais de retarder le Jugement Day... Les think tanks ont la solution. Ils ont tout déjà pensé pour nous, comme l’écrivent Roger Lenglet et Olivier Vilain dans Un pouvoir sous influence.

La France, toujours en retard d’une mode, découvre ces bureaux de tendance d’un nouveau genre. Politique publique, compétitivité, justice, immigration, police, éducation, rien ne leur échappe. Ils mettent à disposition des notes de synthèse, des rapports et même des projets de loi prêts à signer. L’Institut de l’entreprise, Terra Nova, l’iFrap, l’Institut Montaigne peuvent ainsi nous abreuver de documents, notes, chiffres, sondages, études qui alimenteront la campagne en idées et en propositions de réformes bien plus que les partis eux-mêmes.

Dotés de financements importants et d’une force de frappe médiatique croissante, les boîtes à idée new look permettent aux partis d’externaliser la fonction centrale: le programme. Reste alors à se concentrer sur la stratégie politique, les investitures, les cellules riposte et à écrire les petites phrases pour la Matinale radio du lendemain...

Fact-checking, graphiques et powerpoint au menu des médias

Passons rapidement sur les Lolcats d’Eva Joly, les vidéos-buzz —râtées— de la Macarena du Changement et les mèmes —divertissants— de la France forte... Comme l’a écrit Vincent Glad, cette fois non plus la campagne ne s’est pas jouée sur Internet. Cependant l’univers des nouveaux médias a pu déteindre sur la méthode et le style de la presse plus traditionnelle. Le «fact checking» s’est imposé comme la nouvelle tendance. Nouveaux médias interactifs, libération progressive des données (le fameux datajournalisme) et technicisation de la profession ont abouti à ce que les pages des journaux papier, télé ou web ressemblent de plus en plus à des tableaux de bord d’indicateurs boursiers. Avec derrière l’idée que les approximations ou les mensonges chiffrés des candidats pourraient être démontés par la vérité indiscutable d’un autre chiffre.

Comme le notait un article d’Ariane Chemin dans Le Monde, c’est François Lenglet de BFM Business qui résume le mieux le virage technicien pris par l’intervieweur politique. Dans ses prises à partie remarquées des candidats, Lenglet a instauré un petit rituel télévisuel: le graphique sur l’état des finances publiques. L’idée part d’un bon sentiment: au lieu de nous embrouiller en répondant à côté, le candidat qui passe à la question sera confronté à la vérité intangible du chiffre brut. Les débats d’épiciers ont logiquement pris le relai de la langue de bois à l’ancienne, qui au moins était plus fleurie, et dont les inventions constituaient la matière première des chroniques des humoristes politiques.

Les chiffres sont moins drôles. Mais tout aussi simples à contredire. Car le chiffre appelle le chiffre. Le bon candidat a toujours dans sa musette un éventail de chiffres pour contre-attaquer. Là encore seule la méthode change. Avant le candidat rétorquait «votre question est certes très pertinente, mais le vrai problème n’est-il pas…». Après, le prétendant n’a qu’à riposter à l’avalanche de données de l’OCDE par une étude de l’Insee, un rapport d’un quelconque bureau de mesure ou d’un des innombrables Observatoires de toutes les choses qui existent, à contester la méthode de calcul ou la datte de référence de la courbe… Au final le téléspectateur, noyé sous les chiffres, n’est pas plus informé. «Il y a trois types de mensonges. Le petit mensonge, le gros mensonge et la statistique», (c’est une célèbre blague de statisticiens).

La précédente campagne voyait la France entrer dans l’ère politique du storytelling, les candidats avaient du souffle et leurs projets de société étaient clairs et s’appuyaient sur des valeurs fortes et de réelles visions du monde. On était quand même dans le débat de société, souvent dans la caricature. La campagne 2012 aura été le triomphe de La Pensée Powerpoint et des chiffrages à la virgule près.

Le PS et ses tableaux de bord de l’état de la France

Très vite, le PS a compris qu’un bon chiffre valait mieux que de beaux dicours, et sa com s’est concentrée sur des posters synthétiques des échecs —dûment chiffrés, bien sûr— du mandat Sarkozy.

On retiendra peut-être les petites chicaneries entre Hollande et Aubry autour du financement des postes de profs, lors du débat de deuxième tour de la primaire socialiste. Martine n’a pas sorti sa montre-calculette devant les caméras pour moucher François, mais c’était moins une…

François Hollande s’est imposé très tôt comme l’homme capable de battre Sarkozy sur la base des sondages. Dans une campagne terne, timide et technique, il a rapidement choisi la meilleure stratégie médiatique: vous voulez le changement? Lisez l’Ifop, regardez CSA, jetez un œil sur TNS Sofres. Ce sera moi.

La confiance que lui ont prodiguée les enquêtes d’opinion a permis à l’homme du changement de faire une campagne de deuxième tour pendant quatre tours. Ses deux mesures les plus commentées? Des propositions chiffrées, évidemment. Les 60.000 profs supplémentaires et les 75% d’imposition pour les revenus de plus d’un million/an sont les marqueurs de sa campagne. N’a-t-il pas admis lui-même que cette dernière proposition était surtout d’ordre symbolique? Eh oui, un pourcentage rond s’impose à l’esprit mieux qu’une proposition écrite.

L'absence de fond a été judicieusement masquée par l'innovation formelle. Sur le plan militant, le PS a beaucoup innové, d’abord avec ses primaires ouvertes couronnées de succès, ensuite avec une drôle d’obsession pour la reproduction des recettes du marketing électoral américain. Comme avec son opération porte-à-porte visant à toucher 4 millions d’électeurs. Ils ont tout fait comme Obama, sauf que, bon, Hollande n’est pas Obama. Restera l’impression désagréable d’un candidat qui n’a jamais risqué son élection, tout occupé qu’il était à gérer son avantage de président normal face aux excès du sortant. Une élection facile pour laquelle Hollande est arrivé au bon moment, triomphant (?) là où Jospin et Royal avaient échoué.

Le croisement des courbes

«Dans toute statistique, l’inexactitude du nombre est compensée par la précision des décimales», a dit Alfred Sauvy. Les sondeurs ont pris encore un peu plus de place qu’en 2007. L’Ifop a innové avec son «roll-up», où le sondage permanent qui ne dort jamais. Chaque matin, une nouvelle livraison, des candidats en hausse, d’autres en baisse, d’autres qui stagnent. Selon la commission des sondages, les instituts ont publié 375 études durant cette campagne. C’est un tiers de plus qu’en 2007, et je vous laisse compter combien de pourcentages cela représente sur un mois... Nos électeurs auront été tout au long de la campagne sondés, roll-upés, micro-trottés et même sommés de livrer leurs réactions en direct pendant les émissions de radio! Les frontières entre techniques marketing et stratégie politiques s’effacent un peu plus en 2012.

Puis vint le croisement des courbes... On imagine les conseillers du candidat lisant la larme à l’oeil les résultats du sondage tant attendu. L’attachement que porte l’équipe de Sarkozy a ce non-événement statistique (puisque la marge d’erreur des sondeurs est d’au moins 2 points) illustre bien le fétichisme du chiffre qui est la marque de cette campagne.

Mais soyons exhaustif. La campagne nous a également offert un coup de Lettres. Trois seulement: AAA. Ou comment l’obscur système de notation des finances des pays par des auditeurs et des spécialistes des marchés a fait irruption dans le débat public. En ce début d’année 2012, la France devenait folle, et les dîners en famille du dimanche délaissaient la politique pour commenter la méthode de Standard & Poor’s ou le dernier communiqué de Moody’s. Hantés par la dégradation de la note française, nous devenions un peuple d’experts budgétaires soudainement penché sur son malheur collectif, un malheur qui s’écrit en chiffres: poids de la dette publique par rapport au PIB, taux d’intérêts croissants des prêts accordés au pays. Notre défaitisme légendaire n’en était que décuplé.

Mélenchon dans Des Paroles et des Actes, le clash des cultures

Pas étonnant que dans cette orgie de chiffres le troisième homme qui a surpris tout le monde et a concentré une partie de l’attention médiatique soit Jean-Luc Mélenchon. L’ancien socialiste président de l'association Pour une République sociale a séduit sur le fond, avec un projet fondé sur une valeur simple et compréhensible de tous; l’humain d’abord.

Dès lors, le cadre imposé par la tyrannie du chiffre pouvait exploser et laisser la place à une autre stylistique de campagne: réthorique, fonction tribunicienne, langage pédagogique, le candidat du Front de Gauche est un des seuls à avoir choisi les mots contre les chiffres. Son succès d’audience réside sans doute dans cette rupture formelle autant que dans ses propositions.

Et c’est tout aussi logiquement que la grande confrontation médiatique de la présidentielle a opposé le meilleur des clasheurs de journalistes, Mélenchon, au représentant en chef des chiffreurs et fact-checkeurs, François Lenglet. Comme dans une faille spatio-temporelle, Monsieur utopisme collectiviste a croisé le chemin de Monsieur graphs. «Vous jouez au basket, et moi au foot», comme l’a résumé Jean-Luc Mélenchon sur le plateau de l’émission Des Paroles et des actes, émission qu’on aurait dû renommer Des Chiffres et des Stats. Or «c’est à l’émergence d’une langue nouvelle qu’on repère un changement social», affirme encore Christian Salmon qui soutient le candidat du Front de Gauche dans une interview à L’Humanité. Langue politique nouvelle —fût-elle de bois— contre fatalité du chiffre dur, c’est peut-être le seul match qui s’est joué tout au long de cette campagne.


Clash Mélenchon Vs Lenglet [Pol] DPDA 120412 par peanutsie

Du match à quatre au match à deux plus deux

Pourtant, début 2012 on nous annonçait encore un probable match à quatre. Avec dans le rôle des quatre autour de 20% Nicolas Sarkozy, François Hollande, François Bayrou et Marine Le Pen. Mélenchon est donc un cinquième homme qui s’est imposé tardivement comme un prétendant sérieux pour la place de troisième. Portant ses coups les plus durs contre le FN, il a pu laisser penser que les électorats de l’extrême droite et de l’extrême gauche étaient finalement solubles dans le même populisme anti-système et qu’un vase communicant existait de l'un à l'autre pour des électeurs tentés par un vote sanction.

En réalité cette «langue nouvelle» portée par Mélenchon est à ce point incompatible avec les préoccupations du FN que Marine Le Pen a purement et simplement refusé de débattre lors de la confrontation avec le candidat du Front de Gauche organisée par France 2.


J.-L. Mélenchon contre Le Pen - France 2 par lepartidegauche

Tout au long de la campagne, l’équipe de Mélenchon avait la certitude qu’en déplaçant le débat sur l’économie, les points forts de Marine Le Pen (immigration, sécurité) allaient paraître hors-sujet. Le Pen a répondu «chiche» et, entraînée sur un terrain nouveau pour elle et son parti, a perdu en potentiel diabolique.

Le pari de Mélenchon est en partie réussi, au moins dans l’occupation de l’espace médiatique. Le halal a vite lassé, la terrible affaire Merah n’en aura pas été une au plan politique, ou si peu. Mais gare à l’effet de loupe du succès d’audience de Mélenchon, qui ne signifie pas que les ressorts du vote FN ont disparu. Toute campagne a besoin de sa surprise pour alimenter le suspense, surtout quand on s’ennuie —ce qui fut souvent le cas en 2012. Mélenchon restera l’homme-surprise du scrutin. Le Pen pourrait tout aussi bien rester la représentante de la troisième force politique du pays.

Jean-Laurent Cassely

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte