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Louviers, au-delà de la France by TF1

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 24.04.2012 à 10 h 00

TF1 a choisi Louviers, dans l’Eure, comme ville-test pour sa couverture de la présidentielle. Contre-visite de cette petite ville normande à l’histoire politique mouvementée, à la recherche de l’essence de la France contemporaine.

Louviers (g.) / Val-de-Reuil (d.). Montage photo: Fred Hasselot

Louviers (g.) / Val-de-Reuil (d.). Montage photo: Fred Hasselot

Premier épisode de notre voyage autour de la petite ville normande de Louviers dans l'Eure, la ville test choisie par TF1 pour sa couverture de la présidentielle. Cliquez ici pour lire le second épisode, dans la ville nouvelle voisine de Val-de-Reuil.

«Je suis un maire post-moderne.» Tels sont les premiers mots de Franck Martin, maire (PRG) de Louviers depuis 1995, à son interlocuteur. Pour une ville moyenne qui doit fidèlement refléter l’opinion de la France, ça démarre plutôt mal.

Louviers (Eure), 18.000 habitants, a pourtant été désignée par TNS Sofres puis choisie par la direction de l’information de TF1 pour illustrer les problématiques des Français, «parce qu'elle vote comme la France». C'est-à-dire pour Nicolas Sarkozy en 2007 et pour la gauche aux élections intermédiaires.

Louviers doit aussi fournir à TF1 un vivier de vraies gens pour les panels des émissions politiques et —climax de cette expérience télévisuelle de proximité— servir de décor au prime-time animé par Jean-Pierre Pernaut le soir du premier tour. Selon Catherine Nayl, directrice de l'info de TF1, interrogée par La Dépêche le 16 décembre 2011:

«Il ne s'agit pas du tout d'aller voir comment votent les Lovériens et les Lovériennes mais de faire un focus sur une ville française représentative de ce que vivent beaucoup de Français.»

Appel à toutes les unités, on a paumé la France!

La dernière tendance parisienne est à la déparisianisation des rédactions. Tout le monde traque la France-moyenne-invisible-des-oubliés-qui-fera-l’élection. Au point que plusieurs médias —dont cet article n’est qu’un exemple— se sont penchés sur les médias qui recherchent leur ville-miroir. De Bourges (France 3) à Donzy dans la Nièvre (i>TELE, The Independent, Paris Match), et de Châteaudun (Le Parisien, RFI) à Louviers, donc, tout le monde a trouvé son petit microcosme français, et le maire de Louviers a probablement une case «journaliste» par jour dans son agenda. C’est comme si toutes les rédactions s’étaient réveillées en sursaut un beau matin, turlupinées par le même constat inquétant: on a paumé le Français moyen.

Même Le Monde s’y est mis: dès 2011, le quotidien a lancé sur son site les blogs Une année en France, avec huit points de chute censés représenter la France dans sa diversité et proposer des portraits «à hauteur d'homme des habitants et de leur quotidien».

Comme s’il était devenu difficile de définir ce qu’était la société française. Territoire morcelé, modes de vie transformés, la France en patchwork souffre avant tout de la difficulté à écrire le récit de ses transformations, comme l’écrit Jean Viard dans son Nouveau portrait de la France, qui décrit un pays de l’étalement urbain, de la maison avec jardin et animaux, qui fait en moyenne 45 km par jour pour aller travailler. Une population dont les modes de vie déterminent de plus en plus les choix de résidence.

Maison d'une militante bayrouiste à Louviers

Le roman national reste en retard d’une transformation et intègre difficilement cette réalité contrastée. Comme le rappelle Jean Viard, «il y a des prolos dans les villages, des bobos dans les anciens quartiers ouvriers. Et la majorité des ouvriers vit à la campagne…» Un peu comme à Louviers en fait, qui compte un peu plus de 60% d’employés et d’ouvriers dans sa population active (contre 51% en moyenne nationale en 2008). «On a que trois agriculteurs sur nos listes électorales», précise le maire.

Histoire politique mouvementée

La petite Louviers est une couveuse de talents politiques. Pierre Mendès France s’y est implanté et y a été maire (1935) et député (1932). Olivier Besancenot y a milité au lycée. D’où un drôle de profil politique pour une ville censée voter comme la France. Une modération propre aux radicaux, une implantation ancienne d’un vaste tissu associatif… et un vote NPA de 10% aux municipales, explique le maire.

Place Ernest Thorel  à Louviers

«Sur la liste des 500 parrainages publiée par le Conseil constitutionnel, vingt-sept maires ont donné leur signature au NPA dans l’Eure», rappelle François Loncle, député PS presque sans interruption depuis 1981 —entre temps il a été ministre de Mitterrand et battu une fois. Un record national. «Et la moitié dans ma circonscription» (après vérification il semblerait qu’il y en ait même 29…). «Sans doute l’effet Besancenot…»

«En 1991, poursuit le député, une délégation de la LCR est venue envahir ma permanence parce que j’avais voté pour la guerre du Golfe à l’Assemblée… Devinez qui était à la tête des lycéens?» Le facteur de Neuilly s’est fait la main sur les Lovériens. «Enfin c’était pas bien méchant», ajoute immédiatement le député, et tout le monde considère ici l’ex-candidat LCR à la présidentielle comme un type sympa...

A gauche, Louviers? C’est ce que les élections législatives et locales laissent penser: un député PS réélu cinq fois qui fait campagne pour un sixième mandat, un maire PRG, un véritable raz-de-marée de la gauche aux municipales de 2008, un conseil général PS... Et un Nicolas Sarkozy à 52% en 2007. Alors que le député sortant fera environ le même score (53,51%) un mois plus tard aux législatives. A une différence près: le taux d’abstention était deux fois plus élevé (40%) que lors de l’élection présidentielle (20%).

Mon coach en affaires lovériennes, tout à la fois confrère, analyste des problématiques locales, consultant média, facilitateur de rencontres et chauffeur, c’est Jean-Charles Houel. Ancien rédacteur en chef adjoint de la Dépêche, il y a été journaliste pendant 37 ans.

Jean-Charles, qui a vécu intensément mai 68, a participé aux Comités d’action de gauche, un mouvement augestionnaire qui a formé un conseil municipal entre 1977 et 1983 avec des membres du PSU et des Lovériens de gauche n'appartenant à aucun parti. Une expérience de socialisme municipal donnant la priorité à l’éducation éducative et sociale, comme la France en a connu plusieurs ces années-là. Encore une fois, un brin atypique pour une ville normale.

Un vent d’utopie concrète soufflait alors sur Louviers, dont le tryptique était le suivant: information, participation, contrôle. La démocratie participative bien avant l’heure, avec l’idée de rendre le pouvoir local aux citoyens. «Un étudiant devrait faire un jour une thèse sur l’anarchosyndicalisme à Louviers», juge Franck Martin.

1978: Pierre Mendès France avec Henri Fromentin et Ernest Martin, anciens maires de Louviers et François Loncle, candidat MRG. Photo Jean-Charles Houel

Les images préconçues de Louviers —une ville tranquille de notables, une rue commerçante remplie d’opticiens— commencent à laisser place à une autre réalité, celle d’un petit Woodstock normand aujourd’hui assagi.

Un microcosme des problèmes français

C’est quand même appréciable de pouvoir se reposer sur un expert. Arrivé à Louviers, on m’achemine directement vers le centre névralgique: place Thorel, je retrouve Jean-Charles au bistrot pour un café avec Claude, militant de SOS-Racisme, et François Loncle. Je le retrouve plus détendu que dans son bureau de l’Assemblée à Paris. C’était quelques jours plus tôt, et François Loncle avait pu me faire un premier cours d’économie de la vallée de la Seine. De la part de TF1, un assez bon choix finalement tant, selon le député, on a a affaire à «une circonscription microcosme des problèmes français»:

«Il y a du rural, du rurbain, une ville nouvelle. On observe cete rurbanisation, avec villages devenus dortoirs, et des gens qui vont travailler à Paris, à Rouen, à Cléon chez Renault.»

François Loncle et ses acolytes matinaux ne semblent pas penser que le mendésisme soit encore une tradition vivante à Louviers. «J’ai entendu que c’était Cheminade qui citait le plus Mendès France durant la campagne», raconte le député.

Si le marché de Louviers fait le vote, alors Sarkozy est mort. Le désamour a surpris François Loncle, qui n’en est pas à sa première campagne: «Le rejet est vraiment fort et s’exprime en termes très crus. “Qu’il dégage”, “C’est un voyou”, je n’ai jamais entendu ça d’un président sortant.» Quelques minutes plus tard, le député nous quitte: «Bon, je vous laisse, je dois inaugurer une maison de musique à Bourgtheroulde

François Loncle, Claude Bellevin et Jean-Charles Houel, trois représentants de la gauche lovérienne

Louviers traverse une crise symptomatique de la situation économique du pays et emblématique de cette campagne: après M-Real (330 employés), papeterie de la ville voisine d’Alizay, et le groupe allemand Henkel qui a fermé son usine de Louviers (76 salariés), la société CINRAM qui, des 33 tours Philips aux DVD, a fabriqué toutes les galettes de l’industrie culturelle (jusqu’à 65 millions par an), va fermer cet été.

Les cost-killers qui gèrent le dossier portent le nom de Cabinet de transition et de retournement. Ils sont là pour restructurer. Pour fermer. Dur pour les 106 qui restent. D’autant qu’ils ont alerté de longue date la direction sur la baisse du marché du DVD et la montée consécutive du Blu-ray. Mais le groupe canadien n’a pas investi pour adapter l’outil de travail.

Devant CINRAM, l'usine de fabrication de DVD de Louviers menacée de fermeture

Le maire Franck Martin a beau invoquer le principe schumpéterien de destruction créatrice, la perte sera sèche pour les ouvriers. François Loncle:

«Cette vallée de Seine a une tradition industrielle, commencée avec le textile, continuée avec l’automobile, qui a laissé la place à la pharmacie et à la logistique.»

Ville rurale sans paysans, Louviers devient-elle aussi une ville ouvrière sans ouvriers? Franck Martin estime pour sa part qu’on ne peut pas parler de désindustrialisation: «Nous créons 3.500 emplois en dix ans, et quand je dis 3.500 je parle d’emplois nets. Soit 350 par an.» Nous, c’est la Case, la communauté d’agglomération Seine Eure, qui regroupe un bassin de vie de 60.000 habitants.

Il aurait fallu deux endroits-test

Si le maire se réjouit du choix de TF1 depuis qu’il s’est persuadé qu’on ne montrerait pas «des péquenots avec de la paille dans les sabots», mes interlocuteurs du matin jugent plus durement cette expérimentation:

«C’est la logique Pernaut, la France d’autrefois, la petite ville autour de son église, les petits canaux, ça n’a aucun sens!»

Car la logique du vase clos est un peu anachronique. «Chaque territoire est une toile complexe avec des populations et des usages enchevêtrés», écrit encore Jean Viard. Louviers sert de dortoir pour les travailleurs qui vont à Rouen, Evreux et jusqu’à Paris. Les Lovériens sont nombreux à bosser dans le parc industriel de la commune voisine de Val-de-Reuil.

«Le modèle de la petite ville n’est plus vraiment un moteur. Il y avait une petite bourgeoisie qui était le coeur de la structure collective. Une ville, c’est une organisation sociale, c’est pas seulement des rues», rappelle Jean Viard. Paradoxe que Louviers illustre bien: les rues sont toujours là, mais la dimension sociale de la vie de chacun de ses habitants est en partie ailleurs. Si Jean Viard avait pu choisir la ville test miroir des transformations du pays, qu’aurait-il fait?

«Le problème c’est que j’en aurais pris deux. Par exemple, les villes normandes des usines Moulinex, pour voir comment on vit quand le moteur est parti. Et d’autres endroits comme à Lille où on régénère la société, mais on ne peut pas tout montrer au même endroit. Par exemple, on ne peut pas parler de Lille, où affluent tous les gens créatifs de la région, sans parler de Dunkerque.»

Tout le biais de l’idée de la ville-test est ainsi résumé: la petite ville avec centre-bourg reste indétrônable dans l’imaginaire français. Or le pays ne ressemble plus vraiment à ça, ou alors sur un mode réinventé par les néo-ruraux. C’est d’ailleurs exactement la logique qu’exprime Jean Viard dans le Nouveau portrait de la France. Comme il le résume, «les Français adorent le modèle du bourg et de la petite ville. C’est aussi là qu’il y a le moins de HLM, le moins d’immigrés. C’est pour ça que les banlieues sont délaissées.»

«L’une des marques de la modernité, c’est d’arrêter de penser que la logique communale est la bonne. C’est le problème de la représentation politique sur la carte de la réalité, comme dirait Houellebecq», explique Franck Martin, jamais avare de name-dropping entre deux plaisanteries.

Un quartier périurbain de Val-de-Reuil, dans la circonscription de Louviers

Les modes de vie contemporains marqués par la mobilité ont une fâcheuse tendance à ignorer ce cadre de vie fantasmé limité au centre-ville, sinon pour quelques habitants privilégiés des métropoles qui peuvent réinventer une vie de proximité rythmée par les «circulations douces». Reste à réinventer le modèle pour les petites villes et le périurbain:

«Que faire de la ville populaire, l’ancienne ville ouvrière où il n’y a plus guère d’ouvriers? [...] Comment créer de la citoyenneté dans le périurbain et les villages-bourgs, centres d’un immense lotissement?»

C’est en gros ce que loupe l’expérimentation de la ville-test. Le territoire n’est pas pertinent, et la carte se poursuit bien au-delà des limites administratives et électorales de la commune TF1.

Jean-Laurent Cassely

Lire le deuxième épisode de notre reportage à Val-de-Reuil, ville nouvelle proche de Louviers.

Les résultats de Louviers au premier tour de l'élection présidentielle:

François Hollande: 30,27 %

Nicolas Sarkozy: 24,80 %

Marine Le Pen: 18,40 %

Jean-Luc Mélenchon: 11,94 %

François Bayrou: 7,71 %

Eva Joly: 2,17 %

Philippe Poutou: 2,01 %

Nicolas Dupont-aignan: 1,69 %

Nathalie Arthaud: 0,80 %

Jacques Cheminade: 0,22 %

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Jean-Laurent Cassely
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