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Enfin le temps du verdict

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 21.04.2012 à 9 h 07

Le second tour se lit très précisément dans les résultats du premier tour de la présidentielle. Cet adage illustre bien le poids du scrutin du dimanche 22 avril.

Un isoloir en 2010 à Nice. REUTERS/Eric Gaillard

Un isoloir en 2010 à Nice. REUTERS/Eric Gaillard

Nous y voilà: après cette interminable campagne, vient le temps du verdict. Gardons à l’esprit que le second tour se lit très précisément dans les résultats du premier tour. C’est une banalité sans doute, mais cela donne au rendez-vous du 22 avril tout son poids.

En sachant aussi que le degré plus ou moins élevé d’abstention est de nature à changer le poids relatif des candidats. Or le 22 avril est au cœur des vacances scolaires des trois zones! C’est dire qu’à l’abstention politique, délibérée, dite «différentielle», il faudra ajouter peut-être l’abstention liée aux vacances scolaires.

Une opinion structurée depuis longtemps

Cette campagne a été marquée par la dialectique entre deux schémas. Le premier veut que l’opinion se soit structurée très en amont, en fait dès la deuxième année du quinquennat: le phénomène le plus frappant a été, et devrait rester, la permanence d’un rapport des forces défavorable au président sortant. Et ce, quel que soit le candidat que le PS lui ait opposé.

Le second schéma reposait sur une vision plus politique: celle d’un glissement à droite permanent de la société française, et le calcul selon lequel droite et extrême droite, ensemble, pèsent plus que la gauche. Nicolas Sarkozy a longtemps cru qu’il pourrait faire prévaloir cette vision.

Et il s’est efforcé, dans la préparation de ce premier tour, de créer les conditions d’un maximum de ralliements venant de l’extrême droite. C’était aussi, pour Nicolas Sarkozy, l’espoir que sa personne pèserait moins que la réalité sociologique et politique. Alors même que le premier schéma reposait en partie sur le rejet de sa personne.

François Hollande toujours sous-estimé

De son côté, François Hollande a bénéficié d’une constante sous-estimation: on est passé du «mou»  (selon Martine Aubry) au «nul» (selon Nicolas Sarkozy).  C’est pourtant lui qui a toutes chances de l’emporter pour la raison qu’il a fait une meilleure analyse.

Pour faire perdurer le premier schéma, donc entretenir le jugement négatif de l’opinion, il lui fallait mettre l’accent sur le bilan du quinquennat, alors qu’à l’inverse Nicolas Sarkozy cherchait à s’en échapper. Hélas pour ce dernier, l’actualité a été rythmée, entre autres, par les annonces rituelles d’augmentations record du chômage.

François Hollande avait aussi une autre perception de la société française. A ses yeux,  la dominante était non pas la droitisation –par ailleurs intégrée par les socialistes dans leur discours sur la sécurité par exemple, et la mise en avant d’un Manuel Valls– mais un puissant sentiment d’inégalité et d’injustice.

Il a donc construit tout son propos autour d’un thème principal: la quête de l’égalité, «l’âme de la France». Il n’y a certes rien là de très original: tous les leaders de la gauche, depuis que la République existe, ont fait campagne sur ce thème. Sauf que, cette fois, l’adéquation avec la perception dominante de l’opinion lui a permis très tôt d’envisager sa victoire.

Les difficultés du nouvel élu

Cela n’empêche pas François Hollande d’insister: il souhaite que les électeurs lui donnent un maximum de forces, dès le premier tour. Il a raison. Et s’il gagne, il en aura bien besoin, tant seront grandes les difficultés du nouvel élu: zéro marge de manœuvres, ou presque; l’urgence de convaincre les Européens de «compléter» les disciplines budgétaires par un volet «croissance»; et l’implacable, l’impitoyable pression des marchés.

Tant il est vrai que la crise n’est pas finie, l’eurozone restant, selon l’expression consacrée, l’«épicentre» du danger. Et rarement aura-t-on vu une conjonction si difficile. Elle vient s’ajouter à des obstacles plus traditionnels.

Il en est un qui fonctionne comme une promesse d’impopularité: il s’agit du mécanisme même de l’élection présidentielle, précisément de son premier tour. Il est de tradition de trouver à celui-ci toutes les vertus, puisque chaque courant, ou sous courant de l’opinion nationale, peut s’exprimer et se mesurer.

En effet: le premier tour mélange des «grands» —ceux qui peuvent se qualifier pour gouverner— et des «petits» candidats —ceux qui porteront témoignage. La très grande diversité de notre paysage politique nourrit une dispersion –le premier tour est en fait une proportionnelle intégrale– laquelle fera ensuite, de l’élu du second tour, le résultat d’une élimination, non d’une adhésion.

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Celui qui s’installe à l’Elysée est certes fort d’une majorité, mais celle-ci est nécessairement composite, voire contradictoire. Il est en fait faible de son score de premier tour qui n’est jamais qu’une minorité. Ce mécanisme explique largement que l’impopularité se soit, dans le passé, installée si vite.

Et Nicolas Sarkozy en a été certainement victime. L’élu peut se croire porteur de la volonté d’une majorité contre une minorité, quand l’attente est nécessairement plus complexe.

Construire des consensus

Le seul à l’avoir accepté et théorisé, à ce jour, est Michel Rocard. Dans un discours resté célèbre, tant il avait été critiqué par ses «camarades» socialistes, qu’il avait prononcé à Joué-lès-Tours, celui qui était alors Premier ministre avait expliqué que la démocratie moderne commandait à la majorité de respecter la minorité, et à l’élu de construire en permanence du consensus. François Hollande, s’il gagne, devra construire des consensus successifs, s’il veut pouvoir avancer sans diviser.

Le second obstacle structurel, sur la route de tout nouveau Président, réside dans l’interprétation de la demande sociale. Si l’on regarde 2012, tous les candidats, de l’extrême gauche à l’extrême droite en passant par le centre, ont fait campagne en déclinant tous les thèmes possibles de l’insatisfaction.

Sans doute est-ce la traduction du mal être profond du pays qui vient de l’incapacité dans laquelle se sont trouvés nos dirigeants de nous situer dans la mondialisation.

Faute d’y répondre, tous ont multiplié leurs idées de réformes: on a donc retrouvé l’inévitable dispersion du premier tour, une infinie variété de propositions au point de donner le tournis. Quand la demande première est, plus simplement, d’obtenir que ce qui, dans notre société, dysfonctionne, refonctionne: l’école, l’hôpital, les transports, etc. Dans le même ordre d’idées, en matière fiscale, la demande est certainement de renouer avec une idée plus traditionnelle de la justice, mais aussi de s’en tenir à une règle du jeu stable.

Apprendre la patience

Pour autant, l’«espoir» dont a parlé François Hollande à Vincennes existe. Mais, sachant qu’il ne pourra le satisfaire qu’à petites doses, compte tenu de l’impératif du rétablissement des grands équilibres, il lui faudra, s’il est élu, plaider aussi la patience.

Au reste, tout au long de la campagne, les choses ont été dites aussi bien par François Hollande que par Nicolas Sarkozy. L’un et l’autre ont présenté leur cheminement vers l’équilibre des comptes, qui pour 2017, qui pour 2016. Pour le candidat socialiste, beaucoup reposera sur le rééquilibrage et l’augmentation de la fiscalité; pour le Président sortant, l’effort portera principalement sur une réduction drastique de la dépense publique.

François Hollande, quant à lui, devra, en outre, convaincre la gauche de la pertinence de son schéma qui est, ni plus ni moins, une inversion radicale de sa démarche traditionnelle. Il ne s’agit plus de distribuer en arrivant, ou de marquer son territoire par une grande réforme emblématique (les congés payés, la retraire à 60 ans, les 35 heures), quitte à, quelque temps plus tard, se heurter au mur des réalités. Cette fois, il faudra créer des conditions du retour de l’activité, avant de pouvoir songer à satisfaire les siens.

Trois oppositions

Mais c’est là que s’est ouverte une brèche, dans laquelle s’est engouffré Jean-Luc Mélenchon. En coalisant, sous sa bannière personnelle, communistes et trotskistes, ce dernier a pu se réclamer d’un «poème» révolutionnaire parce que François Hollande s’est abstenu de vendre du vent.

Le propos n’est pas ici d’analyser les promesses de Jean-Luc Mélenchon, mélange de générosité proclamée et de haine de classes assumée. Il est  de regarder sa démarche politique.

Or celle-ci est tout sauf constructive. Pour lui, il s’agit clairement d’être l’opposition «de gauche» à François Hollande, contraignant ce dernier à lutter sur trois fronts: l’extrême droite, la droite et la gauche de la gauche. Trois oppositions donc. Alors que François Hollande pensait compter sur le soutien du PCF, ce dernier s’est aligné sur les positions de Jean-Luc Mélenchon et devrait donc faire défaut.

Alors que dans le même temps, François Bayrou n’a aucune intention de saisir l’espace que la défection du PCF devrait ouvrir: il se consacrera à la recomposition de la droite, et donc, logiquement, devrait faire comprendre que le centre a intérêt à voter Sarkozy. Sans trop de risques, pense-t-il, de le voir réélu.

Il y a une formule consacrée pour les lendemains de victoire: «Enfin, les difficultés commencent!» Plus que jamais, François Hollande devrait pouvoir la faire sienne.

Jean-Marie Colombani

Cet article est également paru dans Challenges.

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