Monde

Marché de dupes entre le Vatican et les intégristes

Henri Tincq, mis à jour le 20.04.2012 à 15 h 39

Un accord est sur le point d’être signé, mais rien n’indique que les intégristes catholiques vont se mettre soudain à obéir au pape ce qu'ils ne font plus depuis 24 ans.

Une manifestation contre la tenue de la pièce Golgota Picnic, le 11 décembre à Paris. REUTERS/Benoit Tessier

Une manifestation contre la tenue de la pièce Golgota Picnic, le 11 décembre à Paris. REUTERS/Benoit Tessier

L’imminence d’un accord qui doit être signé entre le Vatican et la Fraternité sacerdotale saint Pie X, fief des catholiques intégristes, ne fait plus de doute. Ce serait la fin d’un schisme désastreux au sein de l’Eglise catholique qui avait éclaté en 1988, il y a vingt-quatre ans, après la consécration à Ecône (Suisse) par Mgr Marcel Lefebvre, chef de la rébellion, de quatre nouveaux évêques sans l’autorisation du pape Jean-Paul II.

Acte illégal qui avait aussitôt entraîné leur excommunication et une longue histoire de déchirements, de joutes verbales, d’entreprises de séduction et d’exclusion.

Une nouvelle concession

Les «lefebvristes» ont en effet signé et retourné à Rome le texte d’un «Préambule doctrinal», resté secret, présenté par le Vatican comme un préalable indispensable avant tout accord, en vue d’une réintégration de cette minorité de dissidents. Ce Préambule concluait deux ans de discussions sur le fond des désaccords.

Sa ratification par les intégristes ouvre la voie d’une régularisation. Ils obtiendront un statut à part dans lequel ils pourront garder tous leurs privilèges, un statut de «prélature personnelle» (dont ne bénéficie pour le moment que l’Opus Dei), qui leur permettra d’échapper à l’autorité des évêques au plan local, ce qu’ils réclament depuis longtemps.

Faut-il se réjouir de cet accord, y voir la promesse d’un apaisement et d’un retour à l’unité, objectif visé avec force et ténacité par le pape Benoît XVI? Ou faut-il s’en scandaliser comme d’une nouvelle concession à des intégristes dont rien ne permet de penser qu’ils feront demain pénitence, rallieront le cours de l’Eglise, mettront un terme à leur combat contre un concile Vatican II (1962-1965) qui est pour eux un «tissu d’erreurs» et dont ils ne cessent de demander la liquidation?

La tradition de mensonge, de déloyauté, de parole donnée puis reprise, qui est propre à ce courant intégriste, incline aujourd’hui au plus grand scepticisme.

Bonne volonté

La signature par la Fraternité sacerdotale saint Pie X du «Préambule doctrinal» est un incontestable succès pour Benoît XVI. Depuis le début de son pontificat —entré le 19 avril dans sa huitième année—, il a multiplié les gestes de bonne volonté en direction des intégristes, tout en garantissant fermement les acquis réformateurs du concile Vatican II.

Avant d’ouvrir les discussions doctrinales, il avait reçu à Rome, en 2005, Mgr Bernard Fellay, évêque excommunié, supérieur de la Fraternité saint Pie X, ce qui était sans précédent. Il avait libéralisé, en 2007, l’ancien rite liturgique cher aux intégristes —messe en latin, dos tourné à l’assistance. Enfin, il avait levé l’excommunication, en 2009, des quatre évêques ordonnés illégalement, dont celle de Mgr Williamson, un négationniste, ce qui avait provoqué un scandale dans le monde entier.

Autant de signaux interprétés dans les milieux progressistes comme autant de compromissions avec l’extrême droite de l’Eglise. La liberté du rite ancien et la levée des excommunications étaient réclamées avec constance par les intégristes.

Mais le pape n’a pas pour autant bradé l’héritage de Vatican II, contrairement à la réputation qui lui est souvent faite. Il a défendu les réformes du concile cinquantenaire dont il dit qu’elles ne sont pas «négociables»:

- par exemple la liberté pour tout homme du choix de sa religion que les intégristes contestent encore au nom du vieil adage «hors de l’Eglise, point de salut»;

- puis le dialogue œcuménique avec les protestants, les anglicans, les orthodoxes que des siècles de désaccords historiques et théologiques ont séparé des catholiques;

enfin, le dialogue avec les religions non-chrétiennes —judaïsme, islam, bouddhisme, etc— que les intégristes qualifient de «fausses religions».

Benoît XVI, qui répète chaque jour que le concile est sa boussole, vient de défendre, une fois de plus, la liberté de religion dans l’ile de Cuba. Et il est retourné à Assise, en octobre 2011, sur les pas de son prédécesseur Jean Paul II, à la rencontre des responsables religieux du monde entier.

Avant cela, il avait visité deux synagogues en Allemagne et aux Etats-Unis et était entré dans des mosquées notamment en Turquie. Ce qui avait fait hurler les intégristes.

Intimidation et violence

Ce qui est exigé d’eux dans le «Préambule doctrinal» avant toute régularisation, c’est l’obéissance au concile Vatican II et la reconnaissance du magistère des papes —Jean XXIII, Paul VI, Jean Paul II, Benoît XVI— qui l’ont fait et appliqué, c’est-à-dire leur ralliement à une «Eglise moderniste» qu’ils combattent depuis cinquante ans. En signant ce «Préambule», les intégristes auraient-ils donc jeté les armes, renoncé à ce qu’ils sont, ou assiste t-on un simple jeu de dupes?

Il faut pencher pour la deuxième hypothèse. Sa signature n’assure nullement une adhésion sincère de la Fraternité saint-Pie X au cours nouveau et à des orientations —dialogue interreligieux, ouverture au monde, réforme liturgique, collégialité dans les prises de décision, rôle plus important des laïcs (non-clercs)— devenues le lot commun de l’Eglise.

Des orientations concrètement vécues dans tous les cercles, paroisses, diocèses, aumôneries, mouvements qui constituent l’écrasante majorité du catholicisme: les «lefebvristes» ne représenteraient pas plus de 200.000 personnes et 500 prêtres dans le monde (dont plus de la moitié en France), chiffres à rapprocher du milliard de catholiques et 260.000 prêtres.

Les intégristes n’ont manifesté aucune intention de vivre avec les autres courants d’Eglise dans une relation pacifiée et charitable. Au contraire, divisés par la perspective d’un accord avec Rome, ils se livrent à la surenchère.

Leurs blogs, leurs sites débordent de règlements de compte. Ils passent leur temps à s’invectiver, à s’anathémiser, à s’exclure. Depuis quelques mois, ils perturbent des conférences, des manifestations interreligieuses, des réunions marquant le cinquantième anniversaire de l’ouverture par le pape Jean XXIII, en octobre 1962, du concile.

Il est fort à craindre que l’accord, s’il est finalement signé avec les intégristes, ait pour conséquence d’importer au sein de l’Eglise leurs armes favorites comme la calomnie, l’intimidation et la violence. En cela le remède serait pire que le mal.

C’est la conviction déjà de catholiques progressistes consternés par la perspective de cette régularisation. Ils ont le sentiment d’être beaucoup moins bien traités et écoutés que les intégristes. Et ils font le reproche au pape de toujours chercher des accomodements avec des adversaires impénitents, de préférer une unité de façade à un attachement clair à la ligne prophétique de Vatican II.

Henri Tincq

Henri Tincq
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Journaliste
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