Sports

Nadal, la peur au ventre

Yannick Cochennec, mis à jour le 21.04.2012 à 9 h 31

Malgré un palmarès hors du commun, Rafael Nadal reste rongé par l’angoisse. Peut-on avoir été n°1 mondial et manquer de confiance en soi à ce point?

A Monte-Carlo, le 18 avril 2012. Eric Gaillard / Reuters

A Monte-Carlo, le 18 avril 2012. Eric Gaillard / Reuters

Cette semaine, Rafael Nadal pourrait remporter le tournoi de Monte-Carlo pour la huitième fois consécutive. Vous avez bien lu: la huitième fois consécutive. En effet, depuis 2005, il a fait du Monte-Carlo Country Club une véritable chasse gardée dont aucun de ses adversaires ne sort indemne.

 Ce premier grand rendez-vous de la saison sur terre battue et fait figure de rampe de lancement vers Roland-Garros pour le Majorquin, auteur du doublé Monte-Carlo-Roland-Garros à six reprises. Dans l’histoire moderne, il n’était jamais arrivé qu’un joueur gagne sept fois de suite une même épreuve. Alors huit…

Et pourtant, Rafael Nadal ne respire pas franchement la confiance en lui lors de cette semaine monégasque. C’est ce qu’il dit et il faut le croire. Cette fois, c’est la faute à des douleurs au genou qui lui ont valu d’abandonner au récent tournoi de Miami.

Sa préparation sur terre battue a été réduite et il s’attend donc à des jours difficiles. En janvier dernier, tandis qu’il s’était bloqué le genou à la veille de son entrée en lice à l’Open d’Australie, il avait aussi actionné le signal d’alarme en préparant tout le monde à sa chute inévitable et précoce sur les courts de Melbourne.

Ce qui ne l’avait pas empêché de galoper jusqu’en finale et d’y disputer un match homérique de 5h53 contre Novak Djokovic.

Un joueur étranger au mensonge

Nadal qui allume ses feux de détresse avant même le premier point, c’est devenu un classique sur le circuit professionnel. En effet, ce discours inquiet n’est pas une nouveauté (c’est même une constante) chez le n°2 mondial et, n’en déplaise à ses détracteurs acharnés (aka les supporters les plus zélés de Roger Federer), il n’est certainement pas une coquetterie tant le champion de Roland-Garros est étranger au mensonge ou à la duplicité.

Il est même probable qu’au cours de son éducation, il lui a été enfoncé dans la tête que mentir était un très vilain défaut. Alors n’imaginez même pas une seconde qu’il ait pu tricher un jour et encore moins avaler la moindre substance pour être meilleur que les autres.

Pour ceux qui l’observent de près depuis longtemps, Rafael Nadal incarne le prototype d’un éternel angoissé en dépit d’un palmarès qui devrait lui permettre d’aborder le moindre tournoi d’un cœur plus léger.

En effet, contrairement à Roger Federer, mais comme Andre Agassi, il a raflé les six plus belles récompenses du tennis -les quatre tournois du Grand Chelem, la coupe Davis et la médaille d’or olympique en individuel. Il pourrait donc savourer le luxe de se sentir délivré du poids des attentes et des contraintes.

Des tics et des angoisses

Mais ce n’est pas le cas. Ses tics nerveux restent aussi nombreux et inscrits dans un cérémonial maniaque. Sa lenteur de jeu trahit une anxiété évidente. Sa permanente modestie face au moindre adversaire à venir, «toujours dangereux», «toujours très fort», qu’il considère constamment comme une menace, est sa signature d’indécrottable pessimiste.

«Les gens ont l’impression que je suis plus confiant que je ne le suis en réalité, confiait-il récemment à L’Equipe Magazine. A longueur d’année, je doute: de mon jeu, d’autres choses… C’est normal de douter. Mais quand je suis sur le court, j’essaie d’accepter tout, le positif comme le négatif, et de faire de mon mieux tous les jours

Ainsi, pour lui, la confiance en soi ne viendrait pas naturellement avec les multiples victoires. En quelque sorte, il serait vraiment une sorte d’anti-Federer qui ne doute jamais de rien et certainement pas de lui-même quitte à paraître parfois présomptueux (ce qui est aussi une qualité).

Dans la vie, Nadal est, il est vrai, une sorte de cas pathologique qu’a révélé son autobiographie sortie en 2011 et co-écrite avec John Carlin, l’auteur de «Playing the enemy» devenu Invictus au cinéma. Si l’ouvrage n’est pas forcément très palpitant, il n’en est pas moins intéressant et éclairant notamment avec l’énumération de toutes les phobies dont est victime le gaucher espagnol.

Qui ne supporte pas le fromage.

Qui est incapable de dormir dans le noir.

Qui est pris de panique au moindre orage.

Qui ne peut pas nager dans un plan d’eau dont il ne voit pas le fond.

Et qui vit constamment dans la terreur qu’un événement négatif puisse survenir à l’un des membres de sa famille.

Voilà de quoi nourrir la réflexion d’un psy face à ces failles lézardant cette force de la nature qui, pourtant, symbolise la toute puissance physique, la virilité presque absolue lorsqu’il tape l’un de ses coups droits monstrueux.

Education à la dure

Mais le livre, dans sa franchise presque candide, insiste sur une autre peur, quasi originelle, de Rafael Nadal: celle qu’il éprouve à l’égard de son oncle, Toni, celui avec qui il a appris à jouer au tennis et qui est encore son entraîneur 20 ans plus tard. Extrait:

«Toni a été très dur dès le début. Il a beaucoup exigé de moi, m’a mis sous pression. Parfois, il usait d’un langage difficile à entendre, il me criait dessus, il me faisait peur –notamment quand je me trouvais seul à seul face à lui. (…) Souvent, ma mère, quand elle venait me chercher, me trouvait en pleurs, mais j’étais incapable de lui dire la cause de ces larmes

Quiconque connaît Toni Nadal, personnalité affable et, pour tout dire, vraiment sympathique, est forcément étonné par un tel portrait, parfois au vitriol. Mais le petit Nadal a grandi dans des craintes qu’il a vraisemblablement exagérées tout seul, mais qui ne l’ont pas lâché jusqu’à récemment lorsqu’il a découvert que Toni avait également ses doutes et qu’il n’était pas «ce magicien de son enfance».

Toni à la base aussi de son éducation de champion comme lorsqu’il obligeait son neveu à emprunter seul un autre trottoir que celui de l’entourage du champion afin de ne pas l’enfermer dans une bulle et de lui montrer qu’il devait apparaître aux yeux extérieurs comme un jeune normal, sans protection.

Djokovic, nouveau tourment

Cette éducation à la dure est d’autant plus étonnante que la famille Nadal, très riche avant même l’avènement de son champion, n’avait pas besoin de se montrer si exigeante avec un enfant puis un adolescent qui aurait pu se la couler douce au bord de la Méditerranée.

Comme Nadal n’a pas nécessité aujourd’hui à se torturer de la sorte. Mais là où d’autres prendraient le temps de soigner leurs douleurs et de penser à autre chose pendant quelque temps, il préfère, lui, remettre l’ouvrage sur le métier en serrant les dents l’estomac toujours retourné par les questions. Quitte à voir apparaître de nouvelles sources d’angoisse.

Battu sept fois sur sept par Novak Djokovic lors de leurs sept dernières confrontations, Rafael Nadal se fait désormais une montagne du joueur serbe prêt à le déloger de son piédestal monégasque et à la tourmenter davantage.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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