Monde

A quoi servent les sommets, aujourd’hui?

Moisés Naím, mis à jour le 20.04.2012 à 6 h 09

Les différences entre deux sommets, Yalta (Crimée, 1945) et Carthagène-des-Indes (Colombie, 2012), montrent à quel point le monde a changé.

Les chefs d'Etat au sommet de Carthagène, en Colombie, le 15 avril 2012. REUTERS/Kevin Lamarque

Les chefs d'Etat au sommet de Carthagène, en Colombie, le 15 avril 2012. REUTERS/Kevin Lamarque

A la conférence de Yalta, seuls trois chefs de gouvernement étaient présents. Au sixième sommet des Amériques à Carthagène-des-Indes, il y avait 30 dirigeants de toute l’Amérique.

Moins d’un an avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, Staline, Churchill et Roosevelt ont défini le nouvel ordre mondial. Cette année, en Colombie, les chefs d’Etat ont discuté sans toutefois prendre de décision ayant des conséquences pour leurs concitoyens. D’une certaine manière, c’est une bonne chose. Cela veut dire qu’au sommet des Amériques, aucun président, pas même Barack Obama, ne jouissait d’autant de pouvoir que les trois leaders de Yalta.

Pour se rendre compte combien le monde a changé, il suffit de lire cette note officielle rédigée par les organisateurs du sommet de Carthagène.

«Le vol du colibri est rapide; sa destination est lointaine. C’est peut-être la seule espèce du monde animal qui traverse le continent [américain] avec une technique de vol aussi impeccable (…), dénominateur commun des pays du continent tout entier, de l’Alaska à la Patagonie. C’est pourquoi nous avons choisi un colibri aux ailes multicolores comme symbole du sommet.»

Que c’est poétique! Je n’ai pu m’empêcher de me demander quel aurait pu être le symbole du sommet de Yalta? L’image, dans mon imagination, de la réaction de Staline ou de Churchill à la lecture de ces lignes, m’a fait sourire. Le monde a définitivement changé!

Des priorités à gérer au niveau national

Il faut reconnaître que l’ordre du jour officiel du sommet des Amériques était très prometteur. Les chefs d’Etat ont abordé un éventail de sujets: pauvreté, inégalités, catastrophes naturelles, technologies de l’information, sécurité civile et intégration physique du continent.

Autant de questions tout à fait valables, à quelques détails près. D’abord, pour progresser dans ces domaines, inutile d’organiser un sommet. Les pays peuvent prendre en charge un certain nombre d’initiatives seuls –d’ailleurs, certains affichent de très bons résultats. Ceux qui ont du mal à aller de l’avant ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes, pas à leurs voisins. Leur retard est imputable à leur propre chef d’Etat, dont certains ont prononcé des discours enflammé durant le sommet. Second détail important, ce ne sont pas ces dossiers prioritaires qui ont le plus mobilisé l’attention des participants, mais d’autres sur lesquels personne ne s’attend à des changements majeurs: la drogue et Cuba.

S’agissant de la lutte contre la drogue, il convient de souligner l’apparition d’un phénomène indépendant du sommet: l’année 2012 entrera aussi dans l’histoire pour avoir vu la fin de l’interdiction d’envisager des alternatives à la guerre à la drogue imposée par les Etats-Unis. De là à dire que cette politique, qui s’avère être un échec notoire, sera abandonnée, rien n’est moins sûr. Mais on peut maintenant s’autoriser à explorer d’autres possibilités. C’est ce qui s’est passé à Carthagène, et c’est un signal de progrès.

Et puis il y a Cuba. Plusieurs présidents sont furieux que Cuba n’ait pas été convié au sixième sommet des Amériques. Le fait que cet espace de discussion soit réservé aux pays démocratiques leur semble un détail futile.

Quel est le lien entre la drogue et Cuba? Eh bien, ces deux sujets permettent aux participants du sommet de parler d’autre chose que des véritables problèmes de l’Amérique latine et de braquer les projecteurs sur les Etats-Unis. A quoi bon parler de la répression à Cuba, de la liberté de la presse en Equateur, du populisme argentin ou de la militarisation du Venezuela si on peut parler des Etats-Unis? Voici deux objectifs qui, s’ils figuraient à l’ordre du jour de la rencontre, auraient pu donner des résultats concrets: 

1. Le désarmement de l’Amérique latine

L’Amérique latine présente le plus fort taux d’homicide au monde: les victimes d’armes à feu y sont plus nombreuses que dans les régions du monde en guerre. Pourquoi les présidents latino-américains n’ont-ils pas profité de ce sommet (après avoir dénoncé les exportations d’armes des Etats-Unis) pour mettre sur pied un programme de réduction des armes, lesquelles circulent librement et déciment leurs populations, en particulier les jeunes?

Ils pourraient lancer une grande initiative pour mobiliser mères, syndicats, entreprises, universités, médias, artistes –la société dans son ensemble–, pour dépourvoir d’armes l’Amérique latine. C’est naïf, j’en suis conscient. Mais ne l’est-ce pas davantage de continuer à ne rien faire?

2. L’immigration

Sans parler de la politique d’immigration inefficace des Etats-Unis, qui mérite d’être réformée, pourquoi les gouvernants d’Amérique latine ne tentent-ils pas d’améliorer le traitement que réservent leurs pays aux travailleurs immigrés venus de pays voisins? La politique inacceptable des Etats-Unis vis-à-vis des sans papiers est un modèle de vertus en comparaison des cruautés et des abus infligés aux immigrés pauvres d’Amérique latine.

Ce ne sont là que deux sujets parmi d’autres. Ils ne seront pas abordés dans les sommets, car cela impliquerait de regarder chez soi et de révéler au monde entier des horreurs. Alors, mieux vaut parler des frères Castro et de la marijuana.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
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Editorialiste
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