PresidentielleFrance

En Lorraine, le FN espère sortir de la mine

Mathieu Dehlinger, mis à jour le 21.04.2012 à 14 h 01

Presque dix ans après la fermeture des mines de charbon, le bassin houiller mosellan se cherche un avenir. Dans cette région sinistrée, le FN, siphonné par Sarkozy en 2007, table sur un bon score le 22 avril et sur l'élection d'un député aux législatives.

Une cellule commerciale abandonnée à Freyming-Merlebach (Moselle) (Mathieu Dehlinger)

Une cellule commerciale abandonnée à Freyming-Merlebach (Moselle) (Mathieu Dehlinger)

Dans le bassin houiller lorrain, l'affiche de «Marine» est partout, pas seulement sur les panneaux officiels. Elle s'affiche aussi bien sur les parkings des alentours que sur les devantures des commerces abandonnés, signes de la grande crise économique qui traverse la région depuis des années.

Ici, à l'est de la Moselle, les mines de charbon ont fait vivre pendant des décennies des milliers de familles. Depuis leur fermeture définitive en 2004, la région se cherche péniblement un avenir. Face au chômage et à la précarité qui s'installe, l'abstention et l'extrême-droite font plus que jamais recette.

Ce soir à Saint-Avold, petite commune de 16.000 habitants, une trentaine de personnes se sont déplacées pour la dernière réunion publique du FN avant le premier tour. Des militants, dont certains avaient assisté la veille au meeting de Marine Le Pen à Paris, mais aussi de simples sympathisants et une poignée de contradicteurs.

Le maître de cérémonie, Hervé Hocquet, est un transfuge du MPF de Philippe de Villiers et se présente comme candidat suppléant aux législatives. Professeur d'histoire-géographie dans un lycée de la ville, il égrène devant l'auditoire les noms des autres candidats. Sarkozy? «Supermenteur». Hollande? «Dangereux». Bayrou? «Superimposteur». Et Mélenchon est rebaptisé «Méchant-con» sous les applaudissements du public, lui qui a qualifié la candidate FN de «semi-démente».

Un bastion du FN

En 2002, le canton avait voté à 31,20% pour Jean-Marie Le Pen au premier tour de l'élection présidentielle, l'un de ses meilleurs scores en France, contre seulement 15,97% pour Jacques Chirac. Cinq ans plus tard, Saint-Avold restait un fief pour le Front national, mais celui-ci ne recueillait plus que 17,66% des suffrages au niveau de la circonscription, alors que Nicolas Sarkozy, lui, s'envolait à plus de 30,10%.

Thomas, 27 ans, est l'un de ceux qui avait choisi le candidat de l'UMP à l'époque. Le jeune homme, récemment victime d'un licenciement économique, a rejoint le Front National «depuis qu'il y a Marine». «J'aimais bien Jean-Marie Le Pen, mais il était trop sévère», confie-t-il.

Marie [1], fonctionnaire de 45 ans, est tout aussi enthousiaste: «Elle ose. C'est une personne de caractère qui dit la vérité... avec le sourire!» Cette fonctionnaire avait choisi Nicolas Sarkozy en 2007, mais seulement au second tour. Bilan aujourd'hui? «C'est la cata. Sarko n'était pas d'extrême-droite mais je me suis dit ça y rassemble, ça a l'odeur. J'ai essayé et je suis déçue, explique-t-elle. Ce serait pas mal d'avoir un petit coup de Le Pen. Je commence à en avoir marre, j'ai deux enfants, je veux assurer leur avenir.»

Dans la salle, une ancienne affiche du Front: «Etre Français, ça s'hérite ou se mérite... et se respecte!» Ici, l'argumentaire sur la préférence nationale fait mouche. Marie, par exemple, regrette le temps des mines, où l'immigration ne posait pas autant de problèmes selon elle: «On a fait venir des Italiens, des Polonais, des Algériens pour y travailler. A l'époque, ils se sont fondus dans le paysage.»

Après 2007, le FN reprend des couleurs

«Le Front est mieux implanté dans les régions à forte immigration, dans les régions les plus ouvrières et dans les vieux bassins industriels en crise», analyse Hervé Hocquet. Autant d'ingrédients réunis ici. Dans le bassin houiller, le taux de chômage est monté fin 2011 à 11,7%, deux points au-dessus de la moyenne départementale.

Dans le même temps, le Front National a atteint des sommets: lors des cantonales, il a dépassé les 23% au premier tour, se qualifiant dans 16 des 26 cantons renouvelables, et a atteint 45,1% des voix au second tour dans celui de Saint-Avold II. Hervé Hocquet est donc confiant pour 2012: «Avec tous les gens que je croise, tout le monde me dit "Nous aussi, on vote Marine Le Pen". On est passé d'un vote protestataire à un vote d'adhésion.»


A quelques kilomètres de là, sur le marché de Faulquemont, Paola Zanetti a bien conscience de la difficulté de sa tâche. Conseillère régionale PS, elle se présente aux législatives dans la circonscription de Saint-Avold. «C'est une terre de mission pour la gauche, reconnaît-elle, et ça l'est depuis longtemps.» En 2007, un tour de scrutin avait suffi pour élire le candidat UMP André Woejciechowski et elle n'avait recueilli que 18,37% des voix.

Accompagnée de trois autres militants socialistes, elle distribue sous la pluie les propositions de François Hollande. Si les réactions sont la plupart du temps polies, certains haussent les sourcils, voire affichent clairement leur hostilité. «Oulala! Vous rigolez non?, s'écrie un homme avec un air de dégoût à la vue du prospectus. Ca me donne des frissons, ah non merci!»

Terre d’abstention, terre de mission

Le principal ennemi de Paola Zanetti, c'est l'abstention, terreau du Front National, explique-t-elle. Aux dernières cantonales, elle avait atteint 58,4%, trois points au-dessus de la moyenne nationale. «Les gens se disent "On ne fait rien pour moi", il y a un ras-le-bol, analyse-t-elle. Il n'y a pas de politique industrielle sur le secteur, donc pas d'espoir. Ce qui compte aujourd'hui, c'est la crédibilité des élus à apporter des solutions.»

Marius, 68 ans, votera à gauche, même s'il n'y croit plus vraiment. Le programme de François Hollande? «Ça ne sert à rien, les trois quarts ne vont pas être fait», affirme-t-il, dénonçant au passage les hommes politiques qui «s'en mettent plein les poches.». Paola Zanetti lui fait remarque que le bulletin de vote est la «meilleure arme pour sanctionner les politiques». Lui se contente d'hausser les épaules. Pour lui, à part la résignation, «y a pas d'autre chose à faire».

Le candidat mystère de la 6e circonscription

Le parti d'extrême-droite affiche sa confiance pour les législatives à venir. Hervé Hocquet, candidat suppléant dans la 7e circonscription, estime que le député-maire sortant (qui n'a pas répondu à nos sollicitations) peut se faire du souci.

Mais c'est un peu plus loin, à Freyming-Merlebach, là où se trouvait le siège  des Houillères du bassin de Lorraine, que le Front national place l'essentiel ses espoirs. Lors du dernier recensement, en 2008, le chômage y flirtait avec la barre des 20%. «Ici, la précarité devient pour un nombre important de personnes un mode normal d'existence, affirme David Seyer, candidat du Front de gauche aux législatives. Ils ont fait une croix sur une vie normale.» Le soutien de Jean-Luc Mélenchon pointe l'absence de projet politique pour le territoire: «L'UMP et le PS n'ont rien fait. Pour les gens, voter Front national, c'est tirer un signal d'alarme.»

Lors des dernières élections, les cantonales de 2011, le candidat Front national avait recueilli 45,69% des suffrages au second tour dans la ville. Le parti attend beaucoup des législatives à venir, considérant que la sixième circonscription de Moselle, où se représente le sortant UMP Pierre Lang, est gagnable. «Cette circonscription est réservée à une personnalité de rassemblement et d’ouverture», affirmait en février dernier Thierry Gourlot, secrétaire départemental du FN.

Deux mois plus tard, le parti lepéniste «joue le suspens», titre le quotidien régional Le Républicain Lorrain. Dans la région, tous les prétendants aux législatives ont été désignés, sauf ici. Le Front national a bon espoir que le candidat mystère rejoigne les bancs de l'Assemblée nationale.

Mathieu Dehlinger

[1] A sa demande, le prénom a été changé. Revenir à l'article

Mathieu Dehlinger
Mathieu Dehlinger (2 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte