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Hypnose: j’ai arrêté de fumer en dormant

Laisser tomber l’herbe à Nicot grâce au truc à Charcot, ça sonne comme une histoire à dormir debout mais ça à l’air de marcher. Pour l’instant...

Vous savez ce que c’est (ou peut-être ne savez-vous pas, c’est juste une façon de parler): vous vous êtes arrêté de fumer il y a des années, vous pensiez que c’était pour la vie quand, bing, un sale truc vous tombe sur le râble et vous revoici un affreux petit mégot au bec...

Moi, j’ai arrêté il y a dix ans. Je me suis métamorphosé en non-fumeur prosélyte et anti-tabac militant, j’ai balancé tous mes cendriers par la fenêtre, j’ai expédié les potes inhaler sur le balcon par moins quinze, j’ai signé des pétitions pour l’interdiction des terrasses de bistrots chauffées au gaz de ville... Bref, je suis devenu un emmerdeur sain. Les parents me montraient en exemple à leurs enfants, les épouses à leur mari, les maris à leur épouse, j’étais la preuve respirante de ce que c’était possible ―de ce qu’on pouvait dire non à monsieur Philip Morris...

Mais voici qu’il y a six mois ―je ne vous dis pas pourquoi parce que ça ne vous regarde pas et que je n’ai pas l’habitude de raconter ma vie à n’importe qui, ou alors pas toute ma vie, ou alors pas dans ce papier-ci―, j’ai replongé. Une clope par-ci, une clope par-là: ça y est, vous reprenez le chemin du buraliste sur une base régulière parce que vous ne pouvez tout de même pas passer votre temps à taxer les copains.

Surtout après les avoir gonflés avec votre volonté d’acier une décennie durant.

Et pourquoi pas un massage de voûte plantaire par un élu UMP?

Et c’est sans doute pire pour moi que pour vous (c’est un «vous» générique, pas de parano inutile), de quitter ainsi la vertu pour retourner au vice, parce que je fais beaucoup de sport et que la course, le vélo et la gym se marient plutôt mal avec toutes ces saloperies nicotiniques. J’aurais collectionné les timbres ou les boîtes de camembert, je me serais peut-être fait une raison, mais là...

C’est d’ailleurs dingue, la vitesse à laquelle on reprend toutes ces mauvaises habitudes, le briquet que l’on tripote, le paquet que l’on glisse dans la poche de la veste avec le portable et les clés. Mais les années d’abstinence, la culpabilité, le retour de la toux matutinale et du rhume chronique, ça fait tout de même gamberger.

«Fais comme moi, essaye l’hypnose, c’est super efficace», me suggère alors une amie à la fibre expérimentale. L’hypnose? N’importe quoi! Et pourquoi pas l’imposition des mains par un rebouteux philippin ou le massage de voûte plantaire par un élu UMP, pendant qu’on y est! Mais le désespoir aidant, l’idée finit par faire son chemin et je prends rendez-vous chez le type grâce auquel elle a effectivement laissé tomber la clope. 

«Ça va tout de même te coûter un peu plus cher qu’à moi, prévient-elle: je l’ai eu en promo à 29,90 sur LivingSocial, le nouveau machin qui concurrence Groupon mais n’a pas encore été racheté un milliard par Facebook.»

Parle à mon subconscient, ma tête est malade

Le type en question, c’est Lionel Agullo, un «psycho-énergéticien» et «hypnothérapeute» souriant mais dégarni qui reçoit trois jours par semaine dans son local des Champs-Elysées et passe le reste du temps du côté de Périgueux ―ce que son accent trahit et rend moins exotiquement chamanique. Et c’est sur les Champs, mais ça n’est pas spécialement chic: un cabinet sobre et minuscule au-dessus d’une galerie marchande, un bureau, deux fauteuils, une table de kiné, quelques posters aux murs.

Ah, ça n’est pas très new age non plus, ce que je craignais un peu.

Il faut dire que l’hypnose, justement, est tout sauf new age. Elle est même totalement reconnue par la faculté depuis Charcot (1825-1883), un pionnier de la neurologie qui s’en servait pour soigner l’hystérie (un truc de nanas* vachement compliqué: on est en 2012 et toujours pas de remède en vue). La variante dont se sert Agullo, c’est la méthode ericksonienne, dont une poignée de séances est censée faire le boulot d’une psychothérapie de plusieurs années quel que soit le traumatisme fondamental:

― Dans ma pratique, je m’adresse directement à votre subconscient, qui sait bien, lui, ce qui vous conduit à fumer... D’ailleurs, tiens, pourquoi fumez-vous?

Alors là, je n’en ai pas la moindre idée. J’ai cinquante bonnes raisons de ne pas le faire, mais aucune d’allumer ces coûteux petits bâtonnets empoisonnés et d’en aspirer la fumée toxique pour en gonfler mes poumons délicats.

― C’est normal. Mais bien souvent, c’est lié à la naissance, comme pas mal d’addictions d’ailleurs: le choc du passage de la respiration in-utéro à la respiration aérienne peut laisser des traces, par exemple. Ce n’est pas la seule explication valide mais c’en est une...

Les fumeurs de cannabis sont plus réceptifs

Pendant qu’il parle, je fais très attention à la voix d’Agullo, dont il assure qu’elle est reconnue par ses pairs comme extrêmement efficace pour l’induction d’une «transe hypnotique»:

― Je ne sais pas exactement pourquoi elle fonctionne aussi bien, mais c’est un fait. Je chante un peu et je suis baryton-martin mais ce n’est pas ça. D’ailleurs, vous êtes déjà en pré-hypnose, je le vois à votre visage qui rougit. Ça arrive chez les gens qui fument du cannabis: ils sont plus réceptifs parce qu’ils ont l’habitude de se mettre dans ce genre d’état...

Bon, le gars est hypnothérapeute, pas voyant. Le coup du cannabis, c’est parce que je lui ai carrément posé la question. «Si vous demandez à mon subconscient de ne plus fumer, est-ce qu’il m’autorisera encore un petit pétard récréatif à l’occasion? Sinon, ça serait un peu bête...» La réponse est oui, mais sans enthousiasme:

― Les drogues quelles qu’elles soient, légales ou pas, sont une impasse et je peux vous dire qu’un bon travail de méditation vous permet de vous mettre dans le même type d’état sans y avoir recours.

Puis le boulot commence proprement dit. Agullo me demande de me relaxer dans mon fauteuil, les pieds bien à plat, les bras le long des accoudoirs, les yeux fermés. Il m’explique que je ne vais pas m’endormir pour de bon, que je vais rester conscient malgré la transe et que, si mes pensées vagabondent pendant qu’il parle, ça n’a pas d’importance puisque c’est au «Hugues subconscient» qu’il s’adresse:

― Vos paupières sont lourdes sur vos yeux, vous êtes installé confortablement, vous êtes en parfaite sécurité, les sons de la pièce et de l’extérieur vous traversent, bla bla bla...

Sceptique par nature, je suis déterminé à jouer le jeu et je me laisse aller comme pour un numéro de music-hall le samedi soir chez Patrick Sébastien. Pendant ce temps, le thérapeute explique à mon alter-ego sous-jacent qu’il se balade sur une plage polynésienne et qu’il y fait grand beau:

― Au bout de la plage, une maison. Vous entrez dedans, vous tournez  à gauche dans un couloir, à droite dans une autre, vous arrivez dans une grande pièce où se trouvent des amis en train de fumer. L’un d’entre eux vous offre une cigarette, vous l’allumez, la portez à votre bouche, aspirez une bouffée... Mais c’est tellement déplaisant que vous l’écrasez énergiquement dans un cendrier parce que, en fait, vous êtes non-fumeur... Vous reprenez alors le couloir sur la droite, sur la gauche, vous êtes dehors sur la plage, vous respirez le bon air du Pacifique, vous n’êtes plus fumeur...

Au «réveil», je demande à Lionel Agullo s’il ne se fiche pas un peu de moi tout de même (mais gentiment parce qu’il est sympa), si je ne vais pas allumer une clope dans les cinq minutes parce que je ne suis pas franchement épaté par l’expérience. Il se marre:

― Vous pouvez toujours essayer, mais vous aurez des surprises. Ça fait 60 euros [ben oui, on n’est pas sur LivingSocial, ici, NDLR].

L’hypnothérapie sélective

Une heure plus tard, coup de chance, le soleil brille comme sur une plage polynésienne. Je suis assis en terrasse avec un copain toxico notoire. Il allume une cigarette, je lui demande à tirer une taf, comme ça pour voir. J’aspire: un drôle de goût me vient en bouche, qui réapparait d’ailleurs à chaque fois que je pense à fumer (et en ce moment même puisque je suis en train d’écrire ça). Je lui rends sa clope sans regret.

Il y a désormais quinze jours que je n’ai pas fumé. J’en ai eu envie deux ou trois fois, mais c’est à peu près tout...

«Et les pétards, tu peux encore?» vous entends-je murmurer devant votre écran mi-impressionnés mi-paniqués à l’idée d’être privés de tous les petits plaisirs de la vie. «Oui les gars, les pétards on peut encore. Ça doit être de l’hypnothérapie sélective...» Pourvu que ça dure!

Hugues Serraf

* Note de l'éditrice: l'hystérie est aussi diagnostiquée chez les hommes, contrairement à ce que son nom indique. Retourner à l'article

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