Monde

La recherche sur les gaz de schiste a besoin de démocratie

Slate.com, mis à jour le 12.05.2012 à 16 h 43

Ce que l'histoire de la fracturation hydraulique pour le gaz de schiste nous apprend sur le manque de vision du système américain de recherche et développement.

Puits de gaz naturel en Chine. REUTERS/Stringer Shangai

Puits de gaz naturel en Chine. REUTERS/Stringer Shangai

Le 18 avril 1977, le président américain Jimmy Carter intervenait à la télévision pour annoncer que les Etats-Unis avaient épuisé leurs réserves nationales de gaz naturel.

Il se trompait. Au même moment, le département américain de l’Energie menait le Eastern Gas Shales Project (Projet sur les gisements de gaz de schiste à l'Est, NdT), avec deux objectifs: évaluer le potentiel en termes de gisements de gaz des bassins schisteux du Dévonien et du Mississippien et concevoir de nouvelles techniques de forage, de stimulation et de récupération. Selon l'ancien vice-président de Mitchell Energy, Dan Steward, les principales conclusions du projet ont confirmé que «les schistes regorgeaient de gaz».

Les premiers pas de la recherche de techniques d'extraction

Nous n'étions pas à court de gaz naturel, comme l'avait annoncé Carter; en fait, nous en avions des tonnes. Ce qui nous manquait, c'était la technique pour l'extraire. Ainsi, un projet public-privé de R&D a été lancé pour concevoir une solution technique. Il s'agissait d'une sorte de mini Projet Manhattan, avec, dans le rôle de J. Robert Oppenheimer, l'ingénieur-entrepreneur, chercheur de pétrole, George P. Mitchell.

Ce dernier était convaincu que les énormes quantités de gaz contenues dans la formation géologique de Barnett Shale, située dans son Etat d'origine du Texas, pouvaient être extraites. A l'époque, le projet semblait tellement peu réalisable qu'un sceptique avait déclaré à Steward:

«Si Barnett est la meilleure chose que nous ayons, alors nous n'avons rien.»

Le département américain de l’Energie a accordé des fonds à Mitchell pour forer ses premiers puits horizontaux, couvrant tous les coûts allant au-delà de celui du puits vertical classique, et le gouvernement fédéral a accordé des crédits d'impôts exceptionnels sur le gaz. Le Bureau de géologie économique a créé des images en haute résolution de la surface des roches pour obtenir des informations sur leur porosité. Union Pacific Resources, société de production et d'exploration située à Fort Worth, a fait profiter de sa méthode sophistiquée de fracturation hydraulique. Le laboratoire Sandia du département américain de l’Énergie a conçu un logiciel de cartographie des microséismes, qui a permis à l'opérateur de faire des ajustements pour améliorer le débit du gaz.

Des implications sociales oubliées

Mitchell a fait la synthèse et lors de la vente de sa société à Devon Energy en 2002, le rêve technologique consistant à extraire du gaz naturel des schistes était sur le point de devenir un véritable miracle économique. Près de 35 ans après le discours alarmiste de Carter, nous avons tellement de gaz naturel que les prix se sont envolés et les installations conçues à l'origine pour son importation doivent être adaptées pour pouvoir l'exporter.

Il s'agit d'une importante initiative destinée à résoudre un problème complexe; comme le Projet Manhattan, elle présente un déséquilibre inquiétant: alors que le défi technique a été pensé de façon rationnelle et proactive, les implications sociales ont fait l'objet d'une réflexion confuse, de réactions ad-hoc et d’irrationalité.

Les projets R&D de gaz de schiste reposaient sur une sorte de vide. Les seuls critères étaient la faisabilité sur le plan technique et la rentabilité sur le plan économique. Les innovateurs ne se sont pas demandé quel rôle ces technologies joueraient dans le monde réel.

Que deviennent les substances chimiques qui restent sous terre? Que faire du mélange toxique de fluides de fracturation et de matériels radioactifs naturels qui remontent du puits durant le forage et la production? Comment les routes vont-elles gérer l'augmentation du trafic due au millier de trajets de poids lourds (transport des fluides de fracturation et des eaux usées) nécessaires à la production de chaque puits? Quelles sont les conséquences sur la qualité de l'air et le climat? Peut-on procéder à la fracturation en toute sécurité à des endroits où les gens vivent? Que se passe-t-il quand les puits sont asséchés? Est-ce judicieux de miser sur une ressource fossile toujours plus rare, qui nécessite autant de moyens extrêmes pour l'extraire?

Un système d'innovation imparfait

Pourquoi ne s'est-on pas posé ces questions avec la même rigueur que pour les questions techniques? Parce que notre système d'innovation ne sait que se demander «comment», et non «et si?» Notre pouvoir de changer le monde et notre façon de vivre est immense, mais nous sommes totalement incapables de l'utiliser de manière avisée ou responsable.

D'un côté, nous soutenons la recherche transformationnelle et de l'autre, nous nettoyons les dégâts que cette dernière provoque. Et entre-temps, nous n'avons aucune idée de ce qui doit être adapté et pourquoi.

Nous aurions dû tirer les enseignements de l'exploitation des gaz de schiste il y a bien longtemps déjà: il faut repenser et élargir les paramètres de l'innovation.

Le système actuel, aveugle, fait bien trop penser au poème de Goethe L’Apprenti sorcier. Nous libérons des pouvoirs mal appréhendés et tentons de surmonter les problèmes qui en résultent. Le poème de Goethe raconte l'histoire d'humains contrôlant la nature grâce à un sortilège qui, à son tour, contrôle les humains. Cela donne lieu à une sorte d'adaptation inverse, comme dans de nombreuses villes américaines, où les gens semblent surtout occupés à construire des garages pour leurs voitures malgré la pollution et le fardeau financier.

Nos pouvoirs techniques étant toujours plus grands, nous devons anticiper toutes les conséquences de nos projets. Les concepteurs de nos systèmes techniques doivent tenir compte de considérations sociales et éthiques plus générales. L'idée n'est pas nouvelle: dans les années 1960, le musicien américain Tom Lehrer l'évoquait dans une chanson sur le pionnier de l'astronautique Wernher von Braun: «Une fois que les fusées ont été lancées, qui se préoccupe de savoir où elles atterrissent? Ce n'est pas mon problème», indique Wernher von Braun. Une fois que les fluides de fracturation ont été pompés, qui se soucie de savoir où ils vont?

Ouvrir davantage le processus d'innovation

L'innovation a trop longtemps été synonyme d'inconséquence, où les questions d'ordre social ne concernent personne. Les modèles d'ingénierie simplifient la nature afin de la contrôler. Mais ils risquent toujours de passer à côté de points essentiels. A moins de pouvoir les mettre à l'épreuve et les rendre plus complexes, nous ne saurons pas ce à côté de quoi nous sommes passés avant qu'il ne soit trop tard. Comme pour l'exploitation des gaz de schiste, nous serons forcés d'essayer de greffer des valeurs sociales et environnementales à un phénomène qui aura déjà pris de l'ampleur.

Il faut fracturer le système d'innovation – créer des fissures pour que d'autres personnes et perspectives puissent s'y engouffrer. Les chercheurs doivent obtenir le consentement éclairé d'individus participant à des essais sur de nouveaux produits pharmaceutiques. Il doit en aller de même pour les projets comme l'exploitation des gaz de schiste, qui représentent des expériences sociales de grande ampleur. Ceux d'entre nous qui vivent au-dessus des schistes se retrouvent sujets  de recherche sans le vouloir.

Un peu d'éthique en R&D

Il y a des risques à mêler le grand public à des stratégies scientifiques et technologiques: ceux qui crient le plus fort, même s'il s'agit d'une petite minorité, pourraient au final fixer le cap. Mais ces difficultés ne sont pas plus grandes que celles liées à l'extraction de gaz de schiste. Nous n'avons simplement pas investi autant de temps ou d'énergie dans des processus démocratiques.

Certains estiment que la plupart des grands projets R&D tiennent désormais compte des implications éthiques, juridiques et sociales plus générales de l'innovation. L'exploitation des gaz de schiste se serait mieux passée, selon eux, si des chercheurs sur les questions éthiques, juridiques et sociales avaient travaillé en parallèle avec les scientifiques et les ingénieurs. Mais trop souvent, ces chercheurs n'osent pas mordre la main qui les nourrit.

Plus important encore, notre modèle d'innovation renforce le mur entre les deux cultures: aux humanistes les «valeurs», aux scientifiques et ingénieurs les «faits». Mais il n'y a pas de travail «sans valeur». Nos innovateurs sont obligés de faire des choix ayant une dimension sociale et éthique. Aucun expert en éthique ne peut le faire en pensant pour eux.

Si nous voulons mettre fin à ce système d'innovation aveugle, il faut des scientifiques, des ingénieurs et des entrepreneurs qui ont une approche globale.

Adam Briggle
Enseignant au Center for the Study of Interdisciplinarity à l'université de North Texas. Il est également président du Denton Stakeholder Drilling Advisory Group, un comité d'experts-citoyens conseillant la ville de Denton (Texas).

Traduit par Charlotte Laigle

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