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Peut-on se faire licencier pour un email?

L'affaire fait grand bruit depuis dimanche 10 mai. Un cadre d'une grande entreprise de l'audiovisuel français a été licencié pour un email envoyé à un député de sa circonscription, dans lequel il critiquait un projet de loi défendu par le gouvernement.

Cet email a été transféré par ce député au ministère initiateur de cette loi, d'où il est parti pour se retrouver au courrier de la dite entreprise. Peu de temps après, ce cadre est convoqué chez sa direction, qui lui annonce son renvoi au motif qu'il a commis «un acte d'opposition à la stratégie du groupe».

Au-delà des questions que cette affaire soulève sur les liens entre l'Etat et certains médias, elle pose le problème des opinions privées et de leur valeur juridique et du caractère privé des échanges épistolaires. L'email envoyé par ce cadre était-il confidentiel? Peut-on licencier un salarié pour des opinions privées exprimées dans un email envoyé depuis son compte personnel?

Confidentialité

En droit, un mail n'est pas différent d'une lettre. Ce mode de communication est donc couvert, en principe, par le secret des correspondances. «A priori, un courrier, qu'il soit électronique ou physique, est confidentiel, et son contenu ne peut pas servir de base à une action en justice, ni à un licenciement», explique Anne Cousin, avocat à la cour d'appel de Paris spécialisée dans le droit sur l'Internet.

Ainsi, les entreprises n'ont aucun droit sur les emails envoyés par leurs salariés d'une messagerie privée (Gmail, Hotmail, Yahoo etc.), même si ces messages ont été rédigés depuis un poste professionnel. Le cadre licencié dans l'affaire évoquée ci-dessus soutient que son email était privé, envoyé de sa messagerie personnelle. Mais un employeur qui reçoit une copie d'un email privé envoyé par un salarié n'a en aucun cas porté atteinte au droit du salarié, puisque ce n'est pas lui qui a fait la démarche de retrouver l'email.

Le député affirme que le salarié n'ayant pas demandé la confidentialité sur son identité, il s'était «sentie autorisée à appuyer sur la touche "forward"». Contrairement aux emails professionnels, les messageries personnelles ne contiennent pas les mentions légales du type «toute utilisation de ce message non conforme à sa destination, toute diffusion ou toute publication, totale ou partielle, est interdite, sauf autorisation expresse.»

On peut en effet considérer que, en envoyant un email à ce parlementaire, dont le travail est de le représenter, sans y préciser le caractère confidentiel de son message, le salarié pouvait s'attendre à ce que son message circule. En tant que citoyen, envoyer un message à son député s'apparente à une contribution au débat politique. Par ailleurs, dans le cas de l'affaire évoquée ci-dessus, l'employeur n'a peut-être pas porté atteinte au secret des correspondances, puisqu'il semblerait que le mail de son salarié lui a été «redirigé» par une autre personne.

Cela étant, le secret des correspondances ne s'applique pas aux mails que les salariés envoient depuis leur messagerie de travail, car ces mails sont justement supposés être de nature professionnelle. Un employé qui écrit un message privé à partir d'une messagerie professionnelle doit en préciser le caractère privé dans «l'objet», voire, pour plus de protection, dans le corps de son message pour que l'entreprise n'ait pas le droit de le lire.

Conflit entre sphère privée et travail

L'autre problème soulevé est de savoir s'il y a un conflit entre l'opinion personnelle d'un salarié et son travail. L'entreprise affirme que les prises de position de son salarié étaient contraires à ses déclarations officielles, notoirement en faveur de cette loi, et constituaient «un acte d'opposition à la stratégie du groupe».

Tout cadre a le droit, et même le devoir d'exprimer tout désaccord qu'il peut avoir avec la stratégie de son entreprise à son supérieur. Pour autant, en matière de relation de travail, la protection des libertés n'est pas absolue. Le contrat de travail implique un lien de subordination et un devoir de loyauté à l'égard de l'entreprise. Les obligations que cela engendre ne sont pas les mêmes pour un salarié «lambda» et pour un cadre de haut niveau, dont la parole engage l'entreprise auprès de ses divers interlocuteurs.

Il n'en reste pas moins que la preuve d'un conflit entre ce qui relève de la sphère privée et le travail est difficile à apporter en justice. «Jusqu'à récemment, l'alcoolisme faisait partie de la vie privée, note Anne Cousin, et ne pouvait constituer en soi un motif de licenciement. Il fallait prouver que l'alcoolisme nuisait effectivement au travail de la personne concernée.»

Non pas qu'être opposé à une loi s'apparente à être trop porté sur la bouteille. Mais il s'agit dans les deux cas de savoir si un aspect de la vie privée du salarié génère un «trouble» dans l'activité de l'entreprise. Le salarié a-t-il abusé de son droit d'opinion et porté à l'entreprise un tel préjudice que cela justifierait son licenciement? Cela n'est pas évident à prouver, car les notions de liberté d'opinion et d'expression sont — et c'est heureux — fortement protégés par la loi et la constitution.

Grégoire Fleurot

(Photo: Un employé lit ses email, Reuters Photographer / Reuters)

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Comments

scandaleux

je trouve cette décision de licenciement particulièrement scandaleuse, dans la mesure où la personne en cause ne semble pas avoir engagé l'entreprise dans sa décision d'écrire au député. Ainsi, il a utilisé une boîte aux lettres privée, ce qui confère à son courrier un caractère privé qui ne semble guère faire de doute.
Le fait que ce ne soit pas l'employeur qui a demandé le transfert du mail est à mon sens inopérant. Car la preuve de la supposée de l'acte d'opposition à la stratégie du groupe du cadre est apportée en violation de ses droits et notamment en violation du secret des correspondances privées. Elle ne devrait donc pas être retenue.
Enfin, je voudrais rappeler qu'un directeur général des services d'une commune s'est fait condamner pour avoir demander à un agent de de lui transférer un message, pourtant envoyé à partir d'une adresse professionnelle à une autre adresse professionnelle. Il a néanmoins été considéré comme un mail privé.
Lire à ce sujet cette brève :
http://www.legalis.net/breves-article.php3?id_article=2388

Liberté d'expression, hein?

http://mobisit.blogspot.com/2009/05/jerome-bourreau-sexplique-sur-france...

Peut importe d'ou vient le mail.
La personne qui l'a transféré à TF1 l'a fait avec l'intention de nuire et non pas innocemment.
De plus, si Mme de Panafieu, comme elle le dit, transfère le mail avec une demande d'argumentaire en retour, cela semble somme toute logique. Mais aucun argumentaire n'a été retourné. Et le mail a échoué où on sait.
En licenciant, l'employeur prend ses responsabilités, ce que n'a pas fait le ministère, ni le député, ce qui en dit long sur la considération envers les citoyens de certains de nos élus.
A l'avenir, la liberté d'expression, au risque de se décrédibiliser, devra t'elle se faire sous couvert d'anonymat ? Une chose est sure, c'est que cette affaire, et tout le cirque autour d'Hadopi ont creusé un fossé durable entre les élus et les électeurs, ceux ci n'ayant que trop le sentiment d'avoir été méprisés par leurs députés.

Approfondissons un peu l'analyse

L'article 432-9 du code pénal prévoit :

Le fait, par une personne dépositaire de l'autorité publique ou chargée d'une mission de service public, agissant dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions ou de sa mission, d'ordonner, de commettre ou de faciliter, hors les cas prévus par la loi, le détournement, la suppression ou l'ouverture de correspondances ou la révélation du contenu de ces correspondances, est puni de trois ans d'emprisonnement et de 45000 euros d'amende.

Est puni des mêmes peines le fait, par une personne visée à l'alinéa précédent ou un agent d'un exploitant de réseaux ouverts au public de communications électroniques ou d'un fournisseur de services de télécommunications, agissant dans l'exercice de ses fonctions, d'ordonner, de commettre ou de faciliter, hors les cas prévus par la loi, l'interception ou le détournement des correspondances émises, transmises ou reçues par la voie des télécommunications, l'utilisation ou la divulgation de leur contenu.

Dès lors on voit que devraient être poursuivis à la fois madame de Panafieu (on ne peut sérieusement estimer qu'un député n'est pas dépositaire de l'autorité publique) et bien sûr le fonctionnaire ayant transmis le mail. On voit également à la lecture du texte que la notion de mauvaise foi n'y figure pas alors qu'elle existe dans l'article 226-15 qui traite du même sujet pour les simples particuliers.

Quant à l'employeur, ayant utilisé la mail pour un acte ayant eu des conséquences il peut être poursuivi pour recel de ce délit.

Mais il serait bien étonnant que magistrats et policiers qui poursuivent voleurs de poules et de mobylettes se lancent dans des poursuites à l'encontre d'un haut fonctionnaire (pour le député, étant protégé par son immunité, la procédure a peu de chances d'aboutir). Il ne reste donc plus que la possibilité d'une plainte avec constitution de partie civile pour forcer les poursuites...

Michel Reynaud

L'article 432-9 du code pénal

Attention !!!!

Le détournement de correspondance ne concerne que l'acheminement de celle-ci et non sa réception.

Une correspondance arrivée à son destinataire appartient à celui-ci (sinon tout appui sur la touche FWD serait un délit!).

la question de la bonne ou mauvaise foi concerne donc le destinataire qui, bien que propriétaire de la correspondance, ne doit pas en faire usage (la retransmettre) dans l'unique but de nuire.

Nous avons tous un jour envoyer à une personne A des commentaires sur une personnes B que cette dernière apprécierait peu. Le fait pour A de faire suivre le mail à B dans le seul but d'une sanction par exemple est un acte fait de mauvaise foi, dans le but de nuire.

En l'espèce, la première correspondance appartenait au Député qui l'a fait suivre au Ministre dans un but d'information pour avoir en retour un argumentaire (bonne foi).

On peut s'interroger sur le mouvement suivant ayant conduit les services du Ministre à faire suivre cet email à l'employeur du demandeur initial (comment a-t-il su qui il était et pourquoi la lui transmettre?).

Encore une fois, le détournement de correspondance que vous visez ne concerne pas le destinataire !

Par ailleurs et enfin, il ne suffit pas d'être connu ou élu pour être dépositaire de l'autorité publique et les Députés y échappent. Ils n'ont autorité sur rien (ne décident pas, ne jugent pas, ne sanctionnent pas...). Ils ont en revanche une immunité que n'a pas le fonctionnaire du Ministère qui a cru devoir faire suivre le mail à TF1.

Orphudio

Relecture

Merci de bien relire le 2ème alinéa du 432-9 et de comparer la rédaction des deux articles du code pénal cités.

Michel Reynaud

Emails déboires - hypocrisie et naïveté

Enfin quoi! qui peut ignorer qu'un courrier électronique ne sera jamais à 100% protégé contre un risque d'indiscrétion. Et puis quand on lance (depuis son bureau ou d'ailleurs) un avis sur un thème public, faut pas se plaindre d'en être un jour reconnu l'auteur. Et enfin le lieu de travail n'est pas l'endroit d'où l'on doit se livre à ce genre de pratiques.

sarkofil

Question.

Dans le droit français, un salarié est-il en droit d'utiliser une adresse email professionnelle, mise à sa disposition par l'entreprise qui l'emploie, à des fins privées ? Au-delà du cas décrit dans cet article il reste la question de l'accès à internet - à des fins non professionnelles sur le lieu de travail durant les heures de bureau - qui n'est semble-il pas régi par la loi. Pourriez-vous m'éclairer.

Lahcen

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