PresidentielleFrance

Dans la tête d’un homme de droite

Hervé Bentégeat, mis à jour le 23.04.2012 à 6 h 10

Aujourd’hui le clivage droite/gauche n’est plus idéologique, mais philosophique et moral.

Nicolas Sarkozy, le 27 mars 2012 à Guérande. REUTERS/Philippe Wojazer

Nicolas Sarkozy, le 27 mars 2012 à Guérande. REUTERS/Philippe Wojazer

Quoiqu’ils en disent, les programmes respectifs de Nicolas Sarkozy et de François Hollande ne sont pas si éloignés que cela. L’époque où la droite et la gauche proposaient deux types de sociétés diamétralement opposées est révolue. Pour des raisons de fond, qu’on analysera pas ici, mais aussi pour des motifs plus conjoncturels: les caisses de l’Etat sont vides, les marges de manœuvre fort étroites, nombre de décisions ne se prennent plus à Paris mais à Bruxelles, et la mondialisation est passée par là.

Est-ce à dire pour autant qu’il n’y a plus de droite ni de gauche? La réponse est clairement non. S’il est vrai que le libéralisme social de la droite (classique) et le socialisme libéral de la gauche (réformiste) se rejoignent aujourd’hui sur l’essentiel, on voit bien, à travers la personnalité et le style de leurs deux candidats, qu’il y a derrière deux visions du monde, de l’homme et de la société. Qui renvoient à des valeurs bien distinctes.

C’est ce qui ressort du petit essai d’Emmanuel Terray, anthropologue proche de Lévi-Strauss et de Louis Althusser. Dans Penser à droite (Editions Galilée), il décortique les croyances de cette famille d’esprit, en s’appuyant sur quelques uns de ses principaux penseurs (1). Il a sondé les idées, mais, au fond, peut-être même à son insu, tout autant les tripes... Terray est honnête: c’est un homme de gauche, qui fait le constat que beaucoup des espérances que sa génération portait dans les années 1970 ont été déçues. Il faut donc accepter, dit-il, les leçons de l’adversaire avec autant d’humilité que d’attention.

Qu’est-ce qu’il y a donc dans la tête d’un homme de droite? D’abord, nous dit Terray, c’est un réaliste, qui éprouve une méfiance profonde à l’encontre de toutes les variétés de l’idéalisme. Tout part de là: il faut s’en tenir au principe de réalité, qui s’impose à tous. Et la réalité, c’est le présent, et non pas un hypothétique avenir, dont personne ne sait de quoi il sera fait. Son culte de la modernité n’est rien d’autre qu’un hommage rendu au fait accompli.

«La crise est là, assène Sarkozy. Il est inutile de la nier, et pour en sortir, il n’y a pas trente-six solutions, ce n’est pas la peine de rêver…»

L’homme de droite estime qu’il n’y a pas d’alternative face au fait accompli. Il se méfie comme de la peste de toute imagination, surtout quand elle prétend au pouvoir: pour lui, ce n’est que spéculation, illusion, utopie. Il exalte plutôt le bon sens, l’intuition et l’expérience de chacun.

Les idées générales, comme le Peuple, la Justice, l’Egalité, la Liberté, le font fuir: à ses yeux, ce ne sont que des abstractions.

L’Egalité, c’est l’idée la plus dangereuse de toutes. L’inégalité entre les êtres humains est un fait inscrit dans la nature des choses. Aucune société n’est possible sans l’acceptation de cette inégalité. Elle est d’ailleurs intrinsèquement positive car source de progrès, en suscitant l’émulation. C’est le désir de quelques individus énergiques –les savants, les artistes, les entrepreneurs, ou les simples ambitieux…– de se distinguer de la masse qui est à l’origine des avancées, dont le bénéfice rejaillit sur tous. D’où son culte de la concurrence.

Tu n'es pas devenu riche?

Tout le monde a une chance, à condition de consentir l’effort suffisant. Admettons que sur cent pauvres, cinq deviennent riches; on serait tenté d’invoquer une panne de l’«ascenseur social». L’homme de droite voit les choses autrement: si cinq pauvres sont parvenus à devenir riches, c’est bien la preuve que l’ascension est possible. Les quatre-vingt-quinze restants ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes de leur échec. Ils n’avaient qu’à travailler plus pour gagner plus. Ce n’est pas la société la responsable, mais l’individu lui-même, dont la liberté réside précisément dans sa capacité à se prendre en charge.

Lorsqu’il naît et lorsqu’il grandit, cet individu est redevable de son identité et de sa position sociale à ses parents, à ses proches et à la société. Il a plus de devoirs envers eux que de droits supplémentaires à en attendre. La gauche est le parti des droits, la droite celui des devoirs.

D’où l’importance accordée au caractère, qu’elle met avant l’intelligence. A chacun de faire fructifier ses propres talents (c’est une définition possible du caractère), et c’est la conjonction de tous les talents individuels qui fait une société harmonieuse.

A condition de privilégier l’ordre, qui seul peut assurer l’éclosion des talents. L’ordre s’oppose au hasard, au chaos, aux fléaux provoqués par les «grandes idées», dont le XXe siècle offre de sanglants exemples. Et l’ordre implique naturellement la stabilité: c’est cela, la civilisation, conquise de haute lutte au terme d’une histoire difficile et parfois tragique. Or, toute civilisation est toujours soumise à de multiples menaces. Aujourd’hui, par exemple, l’immigration en est une. Quoi qu’étant incapable de la contrôler (tout comme la gauche), la droite y voit un grave facteur de déséquilibre: économique, social et culturel.

Si l’on peut orienter le réel, on ne peut pas fondamentalement le transformer. C’est pourquoi toute action, notamment politique, ne peut être que ponctuelle et prudente. Humble et modeste. Sachant –ce n’est qu’un exemple–, que la politique n’a guère de pouvoir sur l’évolution des mœurs, qui ne se transforment que très lentement, sous l’influence de la culture, de la religion, du progrès scientifique, du niveau de vie, de l’échange entre les peuples, de la vertu de l’exemple… Elle ne change pas le monde: croire le contraire, c’est faire preuve d’une prétention démesurée, et prêter à l’homme un pouvoir de création quasi-divin. Car la nature humaine, elle, ne change pas. L’homme du XXIe siècle est le même que celui de l’Antiquité. Au-delà du progrès scientifique ou social, l’histoire n’a pas de sens: c’est un éternel retour. Il faut accepter l’être humain tel qu’il est, sans rêver à de chimériques transmutations.

On ne peut pas changer le monde

C’est pourquoi l’Etat, lui aussi, doit être modeste, et son intervention réduite au strict minimum. Dans l’idéal, il ne devrait avoir que des fonctions régaliennes –de police, de justice, d’application des lois–, tout en luttant contre les atteintes à la liberté du travail. Il n’a pas, notamment, à se mêler de morale, qui est, d’abord et avant tout, une affaire individuelle.

Il arrive que Terray caricature. L’idée de la permanence de la nature humaine ne signifie pas automatiquement l’immobilisme: le capitalisme, par exemple, est bien né à droite, et c’est à lui que nous devons les révolutions industrielles et sociales que d’autres pays connaissent à leur tour.

Le mouvement n’est pas l’apanage de la gauche, ni le conservatisme celui de la droite. Il affirme que la droite pense que l’homme est fondamentalement «méchant» –sous-entendu, la gauche est «rousseauiste» et croit que l’homme est bon.

C’est quand même un peu plus subtil: disons qu’il y a un scepticisme à droite, et un espoir à gauche. Le goût de l’ordre, qu’il attribue à la droite, peut aussi se rencontrer à gauche: Robespierre en était un farouche partisan, tout comme les communistes. Il n’évoque pas non plus d’autres différences, notamment vis-à-vis de la culture: l’homme de droite la considère d’abord comme un divertissement, qui n’est pas là pour transformer la société, alors que l’homme de gauche y voit plutôt un instrument de libération. L’homme de droite lira volontiers des polars et des biographies historiques, l’homme de gauche plutôt des romans et, éventuellement, de petits traités philosophiques.

Mais les différences de sensibilité qu’il pointe en creux sont incontestables. Il y a bien deux mentalités distinctes, qui renvoient autant à la raison qu’au cœur. Au tempérament qu’à l’expérience.

Le mérite de ce bref essai est de faire prendre conscience qu’aujourd’hui le clivage droite/gauche n’est plus idéologique, mais philosophique et moral. Tout le monde est à peu près d’accord sur les grand principes: la démocratie, la République, le capitalisme, et l’Etat social.

Si la Ve république dure depuis maintenant cinquante-quatre ans, c’est qu’il y a bien un consensus majoritaire sur le régime et le fonctionnement de la société. Malgré tout ce qui ne marche pas. Ce sont les valeurs, en revanche, qui ne sont pas les mêmes. Et qui ne le seront jamais. Et l’on voit bien qu’un jour cette opposition irréductible pourrait bien à nouveau se traduire par un antagonisme politique beaucoup plus violent que celui auquel nous sommes habitués depuis des décennies…

Hervé Bentégeat

(1) Terray fait appel à des penseurs classiques, comme Hobbes, Tocqueville, Joseph de Maistre, Auguste Comte, Taine, Barrès…, mais aussi à des plus modernes –et plus modestes–, comme Chantal Delsol. Retourner à l'article

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