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Une campagne au futur antérieur

Monique Dagnaud, mis à jour le 19.04.2012 à 3 h 39

Pourquoi cette impression d’une projection vers l’avenir à reculons?

Des panneaux électoraux à Sainte-Foy-les-Lyon, le 17 avril 2012. REUTERS/Robert Pratta

Des panneaux électoraux à Sainte-Foy-les-Lyon, le 17 avril 2012. REUTERS/Robert Pratta

La campagne opère comme une psychanalyse nationale: chaque candidat  administre sa prose thérapeutique pour colmater le sentiment de malheur collectif qui étreint les Français.

Ces paroles, dans leur diversité, tressent un récit façonné de toutes nos obsessions: notre modèle social, notre souveraineté, notre exception culturelle, l’éducation clef de voûte de l’édifice social, les maudites inégalités, les forces maléfiques de la finance, les jeunes dans la panade.

Pourquoi cette impression d’une projection vers l’avenir à reculons? Pourquoi cette impression d’un débat public décliné au futur antérieur?

Etrangement, alors que les sociétés développées sont confrontées à un virage de civilisation, fruit d’un essor des connaissances, des innovations technologiques et de la recomposition des rapports de force mondiaux, cette mutation est peu abordée et c’est avant tout vers les fondamentaux du passé que se tournent les projets. Alors que la crise de la dette affaiblit nos forces pour s’inscrire au mieux dans cette nouvelle donne, ce sujet est poussé sous le tapis.

Que se passe-t-il dans la tête du téléspectateur et notamment quelle crédulité l’anime face à ces projections vers le futur dont il connaît intuitivement la dimension  irréelle?

Acrobatie mentale

Dans une société qui vibre à l’information en flots continus, nul n’ignore la révolution de la connaissance et nul ne peut sous-estimer la crise, les chiffres et les échéances, et l’interdépendance du pays avec les forces extérieures.

Si nul n’est à l’abri du tableau de la vérité, chacun feint de l’ignorer. L’électeur opère ainsi une acrobatie mentale favorisée par l’abondance des récits et des images: il circule entre monde réel et monde virtuel, il se complait dans cet environnement «animé par ce double mouvement de l’imaginaire mimant le réel, et du réel prenant les couleurs de l’imaginaire» (Edgar Morin, l’Esprit du temps). Il n’ignore pas le réel, il le met à distance et l’observe à travers des lunettes à double foyer dont la pastille inférieure plonge dans l’imaginaire national, ses mythes et ses nostalgies.

Comment décrire cette «communauté imaginée» (Benedict Anderson) qui unit l’électorat? Par son ancrage historique, la France se vit comme héritière d’un passé glorieux et porteuse de messages universels, ce regard à lui seul autorise que l’on puisse se draper dans une posture d’exception («La France n’est pas un problème, elle est la solution», dit François Hollande dans son discours du 15 avril).

Dans sa dimension contemporaine, elle apparaît comme une société rousseauiste, façonnée par la bonne volonté et l’humanisme des individus, unis par leur passion pour l’égalité et solidaires dans l’adversité face au monde des puissants –prédateurs et corrompus.

L’idée d’une élite malhonnête est largement partagée: la moitié des 18-30 ans le pensent, et cette vision est encore plus forte chez les couches populaires (sondage Ipsos pour le magazine Glamour, janvier 2012, PDF). Il est d’ailleurs patent que la qualité première demandée au futur Président soit l’honnêteté –avant la compétence ou l’esprit de décision.

Des «attendus partagés»

L’adhésion du public à cet imaginaire mérite qu’on s’y arrête. Adhérer ne signifie pas croire dur comme fer à cette représentation, s’égarer dans des illusions, mais plutôt  éprouver un intérêt et un espoir dans cette image, éventuellement s’en réjouir, même si on a une conscience de sa dimension mythique.

Cette fresque de la représentation s’est construite au fil de l’histoire, elle est consolidée par quantité d’œuvres littéraires et de films, et connaît un regain de succès à une période de bouleversements sociaux accélérés. On peut appliquer à ce tableau la définition minimale de la culture proposée par Howard S. Becker (Propos sur l’art): «Somme des attendus partagés que les individus utilisent pour coordonner leurs activités», «traces figées d’une action collective» en constante élaboration et qui correspond à un moment donné («lorsque les conditions changent, les individus inventent une nouvelle culture»). La notion d’«attendus partagés» est lourde de sens, si on la prend comme un code formel, des figures imaginaires, qui aident à vivre, à réfléchir et à échanger dans une société précise.

Le talent (ou la faiblesse) des candidats à la présidentielle est de coller à cette représentation collective, de la flatter au mieux pour collecter les suffrages. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon excellent dans cet exercice: la première en s’enflant de la colère des petits contre les gros, le second en rallumant la flamme du peuple révolutionnaire.  

Un monde nouveau qui ressemble à l'ancien mythifié

François Hollande et Nicolas Sarkozy, chacun dans leur registre, jouent du lyrisme sur une France éternelle, cèdent peu à la tentation de la vérité (sur les efforts économiques à accomplir), et s’emploient à mobiliser l’électorat par un tourbillon de promesses.  Même le leader maximo de la lutte contre les déficits, François Bayrou, n’avance que des pistes vagues pour incarner la politique du courage qu’il préconise.

Le téléspectateur se laisse gagner par l’exaltation qu’engendrent ces perspectives d’un monde nouveau qui ressemble au monde ancien mythifié, il meurt d’envie d’y  croire, tout en sachant confusément que le contrat verbal entre un candidat et un électeur souffre de peu de valeur.  

Un moment d’apesanteur s’installe alors: sans doute plus que jamais les décideurs politiques seront au pied du mur dès le 7 mai pour prendre les mesures que la crise implique, mais la campagne électorale se déroule comme une séquence brumeuse où l’électeur goûte encore la chaleur du lit tout en sachant qu’il faudra bientôt se lever et aborder une dure journée de travail.

Le vote de 2012 a ceci de particulier: alors que les politiques suscitent défiance et  scepticisme, jamais les électeurs ne se sont autant accrochés à des utopies, ce qui, de fait,   manifeste une certaine cohérence.

Autant exiger l’impossible, et se laisser porter par les rêves, lorsque tous les clignotants sont au rouge. Autant se lover encore quelques instants dans un cotonneux imaginaire, avant de voir défiler le film du réel et ses tumultes inévitables.  

Monique Dagnaud

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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