Petit guide de la bonne consigne de vote

Edouard Balladur à une réunion de son comité de soutien (ici Nicolas Sarkozy et Simone Veil), le 24 avril 1995, au lendemain de sa défaite au premier tour et de son ralliement à Jacques Chirac. REUTERS/John Schults.

Edouard Balladur à une réunion de son comité de soutien (ici Nicolas Sarkozy et Simone Veil), le 24 avril 1995, au lendemain de sa défaite au premier tour et de son ralliement à Jacques Chirac. REUTERS/John Schults.

«Bonnet blanc et blanc bonnet», «candidat résiduel», vote «à titre personnel», trahisons secrètes... Entraînez-vous au grand bal de l'entre-deux-tours en dix pas de danse.

«Je vous demande de vous arrêter!» La scène est restée dans les mémoires: le 23 avril 1995, sur la scène de son QG de la rue de Grenelle, Edouard Balladur (18,58% des voix) tance ses supporters qui sifflent les noms des qualifiés pour le second tour. Et annonce son ralliement immédiat à Jacques Chirac:

«Au second tour, je voterai Jacques Chirac et je demande à tous ceux qui m’ont soutenu de le faire aussi.»

De bon cœur (c’est rare) ou à contrecoeur, l'exercice de la consigne de vote fait partie des figures imposées du second tour. Un grand bal où prétendants et amoureux éconduits valsent pendant quinze jours et dont nous vous livrons dix pas.

Connaître ses anciens soupirants

Propriétaire ou locataire? La première tâche du candidat éliminé, c'est de déterminer à qui appartiennent ses voix: les a-t-il bien en main où se sont elles évaporées dans la nature le dimanche à 20 heures? Dans le premier cas, ne pas hésiter à dramatiser, telle la jeune Arlette Laguiller (2,33%) en 1974, trois jours après le premier tour:

«Pas une des voix qui se sont portées sur mon nom le 5 mai ne manquera le 19 mai à François Mitterrand.»

Dans le second, affirmer «Je ne suis pas propriétaire de mes voix»: un grand classique de l'entre-deux-tours qui permet de sauver la face si son électorat mange la consigne et, au passage, de flatter sa responsabilité. «Si elles ne m’appartiennent pas, je ne peux pas en disposer. J’ai clairement dit que je m’en remettrais à l’intelligence de mes électeurs», lance ainsi Antoine Waechter en 1988.

Manifester son dépit amoureux

Vous pensiez être au second tour et êtes déçu de votre élimination? Faites votre mauvaise tête et murez vous dans un demi-silence. En 1974, Jacques Chaban-Delmas (15,11%) se contente, au soir de sa défaite, de manifester son «opposition résolue» à la candidature de François Mitterrand. Il faudra attendre huit jours pour le voir préciser:

«Comment faire échec à son entreprise, sinon en votant pour M. Giscard d’Estaing?»

Après le séisme du 21 avril 2002, Lionel Jospin (16,18%) se refuse lui de donner une consigne face au choix «difficile» entre Chirac et Le Pen: des pressions de ses proches finiront par le convaincre, le 26 avril, de publier un bref communiqué où, «bien que sans illusion sur le choix» proposé, il réclame aux Français d’«exprimer leur refus de l’extrême droite».

Faire languir les deux cavaliers

Souvent, le candidat n'annonce pas sa décision immédiatement. Attendre une réunion de l'équipe de campagne ou des instances du parti, un rassemblement des militants (celui du 1er mai pour le FN, par exemple) ou le débat, c'est l'assurance de retenir un peu de la lumière qui devrait se concentrer sur les deux finalistes.

En 1974, Jean-Marie Le Pen (0,75%) admet, dès le soir du premier tour, que certains électeurs de son camp ont directement voté Giscard d'Estaing pour barrer la route au «marxisme», mais ne donne pas de consigne. Trois jours plus tard, il demande à ses partisans de l'informer de leur opinion par courrier. Et il faudra encore attendre quatre jours pour le voir choisir sans «échappatoire» de demander à ses électeurs «d’apporter leur suffrage à l’adversaire de M. François Mitterrand, otage et prisonnier de l’appareil du parti communiste».

Mais dans le genre, difficile de faire mieux que François Bayrou (18,57%) qui, en 2007, avait réussi à obtenir un débat avec une des finalistes, Ségolène Royal, avant d’annoncer son vote blanc quelques jours plus tard...

Fixer les conditions du rendez-vous

La préparation de la consigne de vote est aussi l’occasion de tenter, une dernière fois, de faire avancer ses mesures, pratique dont sont par exemple coutumiers (sans forcément se rallier ensuite) les écologistes. En 1974, René Dumont (1,32%) obtient ainsi de rencontrer un des deux finalistes, François Mitterrand.

En 1981, Brice Lalonde (3,88%)  ne donne pas de consigne de vote, mais rappelle l’importance du nucléaire et de la proportionnelle. En 1988, Antoine Waechter (3,78%) lance cinq propositions d’urgence, comme l’arrêt du réacteur de Superphénix ou l’instauration d’un référendum d’initiative populaire. Rebelote en 1995 avec Dominique Voynet (3,32%), qui réunit une conférence de presse pour demander… l’instauration de la proportionnelle et l’arrêt de Superphénix.

Se préparer à une déception amoureuse

L’amour dure cinq (auparavant sept) ans? Pas en matière politique, où il vaut mieux être prêt à la déception. Arlette Laguiller, toujours elle, en 1974: «Si c'est Mitterrand qui est élu, il est prévenu qu'une partie non négligeable de son électorat se méfie de lui et ne le laissera pas renier ses engagements sans réagir.» Alain Krivine (0,37%), la même année, lance lui un «appel solennel» à voter Mitterrand mais sans «aucune illusion».

Choisir de ne pas choisir

Plutôt qu’entrer dans la danse, le battu peut rester en bord de piste, comme le PC de Jacques Duclos (21,27%) et sa célèbre consigne de vote de 1969: George Pompidou et Alain Poher, c'était «bonnet blanc et blanc bonnet». Ou plutôt consigne de non-vote: le parti n'appelait même pas ses électeurs à voter blanc mais carrément à s'abstenir, afin de pouvoir revendiquer le «suffrage» de l’ensemble des abstentionnistes.

Dans le genre refus bien balancé, on retiendra aussi celui de Marie-France Garaud (1,33%) envers Giscard et Mitterrand en 1981:

«Je ne peux plus apporter mon suffrage à celui qui dans l’ambiguïté refuse d’assumer son passif, mais je ne peux pas non plus le donner à celui qui dans l’imprécision paraît encore embarrassé de son projet.»

Choisir de laisser le (un seul?) choix

Parfois aussi, l'éliminé ne donne pas de consigne de vote ou affirme qu'il votera blanc, mais indique clairement à ses partisans dans quel sens ils peuvent éventuellement pencher… ou ne pas pencher. «Mes suffrages ne vont à personne, mais les conceptions de M. Mitterrand sont très proches des miennes», lâche ainsi Jean Lecanuet (15,57%), en 1965.

En 1974, le centriste alsacien Emile Muller (0,69%) appelle ses électeurs à se prononcer «en leur âme et conscience», mais leur rappelle sa «lutte constante contre la venue des communistes au pouvoir». En 1988, le candidat trotskiste Pierre Boussel (0,38%) affirme qu’il ne veut pas «diviser entre ceux qui vont s'abstenir et ceux qui vont voter contre la droite».

L’artiste incontesté de ce pas de deux est sûrement Jean-Marie Le Pen. «Pas une voix pour Mitterrand», scande-t-il en 1988 du haut de ses 14,38%, lors de la fête de Jeanne d'Arc, avant d’ajouter que ceux pour qui «ce qui compte, c'est d'éviter Mitterrand et le socialisme, ceux-là voteront pour le candidat résiduel sans donner à leur geste d'autre signification que d'éviter le pire».

Sept ans plus tard, dans les mêmes circonstances, avec 15% des voix, il lance «Chirac, c’est Jospin en pire!» et affirme, ce coup-ci, qu'il «ne peux ni ne veux recommander de voter pour l’un ou pour l’autre des candidats résiduels». «Bonnet rose et rose bonnet, bonnet de nuit et bonnet d'âne», résumera-t-il, tout en attaquant bien plus violemment Chirac.

Etre un beau parleur

«Ni appel, ni soutien, ni ralliement, ni désistement», lance Robert Hue (8,64%), le 26 avril 1995, après le comité central du PC. Vote blanc ou nul au second tour, alors? Non, il appelle à dire «non à Chirac, non à la droite». En votant Jospin? Nuance: «en utilisant le bulletin de vote au nom de Lionel Jospin».

Se rallier, c’est aussi faire des phrases très compliquées pour expliquer des choses très simples. Sept ans plus tard, alors que la quasi-totalité des partis (à l'exception de LO et du MNR) appelle à voter Chirac face à Le Pen, le PS définit ainsi, par la voix de François Hollande, sa position pour le second tour:

«Il faut utiliser le bulletin Jacques Chirac et faire en sorte que Jean-Marie Le Pen fasse le moins de votes possible, ce qui veut dire que l’autre candidat doit faire le plus de votes possible.»

Marcher sur le pied de son cavalier

«Je demande à tous ceux qui ont voté pour moi de voter pour lui au second tour de l’élection présidentielle.» Aux côtés de Jacques Chirac, Raymond Barre (16,54%) rallie clairement, au soir du 24 avril 1988, celui qui l'a devancé au premier tour. Mais souligne cruellement le dilemme du candidat RPR pris en sandwich entre les centristes et Le Pen, en l’appelant à promouvoir «une société ouverte et tolérante qui refuse la xénophobie, le racisme et toute forme d’extrémisme».

«Sous mes yeux Don Quichotte et Sancho Pança, ou bien les comiques boulevardiers Croquebol et La Guillaumette. Devant les Français, Barre fusille Chirac en direct. […] Pourtant, ce n'était pas Le Pen qu'il s'agissait de battre, mais Mitterrand», ricanera le leader frontiste.

Lancer des oeillades au rival

C’est le pas le plus raffiné de la danse du ralliement: prendre avec réticence le bras de son cavalier naturel tout en regardant amoureusement son rival. En 1981, George Marchais (15,35%) apporte un soutien critique à François Mitterrand; Jacques Chirac (18%) annonce lui voter à «titre personnel» pour Giscard en laissant la liberté de vote à son électorat, puis consent quelques jours plus tard à faire part «des risques que l'élection de M. Mitterrand ferait courir à la France».

Le dissident Pierre Juquin affirmera plus tard que l’état-major du PC avait appelé en sous-main à voter Giscard d'Estaing. Lequel Giscard, lui, racontera dans ses mémoires avoir appelé le siège du RPR sous un faux nom pour demander une consigne de vote:

«Je voudrais savoir comment voter dimanche?
—Il ne faut pas voter Giscard. On a dû vous le dire!
—   Oui, oui, [...] mais [...] est-ce qu'il faut m'abstenir, ou mettre un bulletin blanc?
—   Il faut voter Mitterrand!»

Au grand bal du «quadrille bipolaire», il fallait bien un cocu: ce fut le président sortant, battu le 10 mai après la défection d'environ un quart de l'électorat chiraquien.

Jean-Marie Pottier

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