Monde

Chefs d'Etat transformés en journalistes

Reporters sans frontières, mis à jour le 18.05.2009 à 7 h 57

L’Amérique latine en temps de «guerre médiatique».

Le président Chavez parle à la télévision nationale pour l'émision, Alo Presidente, Ho New / REUTERS

Le président Chavez parle à la télévision nationale pour l'émision, Alo Presidente, Ho New / REUTERS

Le meilleur moyen de riposter à une presse agressive, encombrante, et parfois partisane à l'excès, c'est encore de se faire soi-même journaliste.

L'option est en vogue parmi les chefs d'État du continent latino-américain, où le contexte de «guerre médiatique» a pour beaucoup, coïncidé avec l'élection de dirigeants issus de la gauche au cours de la décennie 2000. Délestés d'une opposition assimilée, souvent à raison, au néolibéralisme des années 90, à la dépendance vis-à-vis du grand voisin nord-américain voire même à l'héritage des anciennes dictatures, ces nouvelles présidences latino-américaines n'ont pas tardé à se découvrir un nouvel adversaire: les médias. De fait, les visées d'un Hugo Chávez, d'un Evo Morales, d'un Lula et d'un (ou une) Kirchner cadraient peu a priori avec la ligne éditoriale de grands groupes de presse privés, liés à l'oligarchie traditionnelle et bénéficiaires d'une très forte concentration des médias.

Outre qu'il se pose également ailleurs, l'intérêt particulier des hommes de pouvoir pour la chose médiatique en Amérique latine n'est pas tout à fait nouveau. Il a même caractérisé un style de gouvernance avec l'ancien président Getúlio Vargas, invoquant les «travailleurs du Brésil» au début de ses discours, ou avec Juan et Evita Perón électrisant au micro les «sans-chemise» du haut du balcon de la Casa Rosada à Buenos Aires. Plus près de nous, les longues dissertations de Fidel Castro sur les ondes officielles ont cédé la place à l'heure d'Internet aux «Réflexions du compañero Fidel», en retrait du pouvoir depuis juillet 2006. Mais au moins, le Líder Maximo n'a jamais eu à craindre la concurrence d'une presse d'opposition...

Il en va tout autrement sur le reste du continent où l'appareil médiatique, audiovisuel surtout, ne s'est pas limité à la contradiction ou à la réplique contre un gouvernement et un chef d'État qui n'avaient pas ses faveurs. Eloigné quarante-huit heures du pouvoir par un coup d'Etat en 2002, dix ans après avoir tenté le sien, Hugo Chávez démocratiquement élu a essuyé dès le début de son premier mandat, le pilonnage de la presse privée. «L'innommable», le qualifiait la journaliste de radio Patricia Poleo refusant obstinément de citer son nom. «Le lieutenant-colonel Hugo Rafael Chávez Frías», a toujours annoncé à l'antenne la chaîne Radio Caracas Televisión (RCTV) comme pour cantonner l'intéressé à son passé de militaire putschiste. Le «lieutenant-colonel» saura s'en souvenir en faisant exclure RCTV des ondes hertziennes, en mai 2007, pour récupérer sa fréquence mais aussi son parc de 59 antennes relais.

Premier président indigène de son pays, Evo Morales a, lui, subi un véritable pic d'attaques racistes et d'appels aux meurtres dès le lancement de son projet constitutionnel, approuvé le 25 janvier 2009. «La guerre continue et les collas [indigènes de l'altiplano - ndlr] ne s'arrêteront pas tant qu'ils n'auront pas vu le sang couler», entendait-on en 2008 sur Radio Oriental de la bouche de son propriétaire et «chroniqueur», Luis Arturo Mendivil, autonomiste acharné de la province de Santa Cruz. Parfois moqué pour ses origines nordestines, Lula s'est souvent vu rappeler au détour d'une colonne des quotidiens Globo ou Folha de São Paulo que sa formation d'ouvrier-métallurgiste ne le prédisposait guère à occuper un jour le Palais du Planalto.

C'est aussi à cette aune que l'offensive présidentielle contre les médias ou en leur sein a pris, en Amérique latine, une tournure particulière. Tous les présidents n'ont cependant pas suivi la même ligne de conduite. En milieu de premier mandat, Lula ouvre les portes du Planalto aux dirigeants des grands groupes de presse pour calmer le jeu. Son homologue argentin d'alors, Nestor Kirchner, décide au contraire de les bouder et aucune conférence de presse n'aura eu lieu à la Casa Rosada entre 2004 et 2008.

Evo Morales reçoit au Palacio Quemado, mais ne répond plus qu'aux correspondants de la presse étrangère. Mal à l'aise devant une forêt de micro et de caméras, le président bolivien préfère animer, depuis février 2009, son propre programme à la radio Kausachum coca, la station des producteurs de coca du Chaparé, elle-même liée au réseau radiophonique public Red Patria Nueva qu'il a contribué à mettre en place. A titre d'essai, précise-t-il. Rembarrant sèchement d'un «tais-toi boudin!» une journaliste du quotidien privé El Universo, le président équatorien Rafael Correa s'aménage lui aussi un espace au sein d'un service public audiovisuel qui n'existait pas avant son mandat. Pour Hugo Chávez, les fréquences sont autant de bastilles à prendre et la geste du très charismatique président bolivarien passe par une occupation médiatique presque constante.

Journaliste, professeur, animateur et parfois chanteur, Hugo Chávez fête cette année les dix ans de son propre programme dominical «Aló Presidente», où l'une de ses prestations a été jusqu'à atteindre neuf heures quarante-cinq. Mais le locataire du palais Miraflores dispose d'un autre tremplin audiovisuel, celui des «cadenas». La Loi de responsabilité sociale en radio et télévision (loi Resorte), adoptée en novembre 2004, permet en effet au gouvernement, en pratique au chef de l'État, de réquisitionner, pour ses discours en direct, tous les médias hertziens au même moment et sans limitation de durée. Publics ou privés, ces médias sont alors obligés sous peine d'amende, voire de «suspension administrative», de se connecter à la fréquence de la principale chaîne d'État, Venezolana de Televisión (VTV), qui diffuse également Aló Presidente.

Entre le 2 février 1999, date de sa première investiture, et le 19 décembre 2008, le chef de l'État vénézuélien aura parlé à l'antenne 1 816 fois pour une durée de 1 179 heures, soit l'équivalent de 49 jours pleins. La présence audiovisuelle ne lui suffisant manifestement pas, Hugo Chávez a inauguré une chronique imprimée le 22 janvier 2009. Inspirées, au moins formellement, des «Réflexions» de Fidel, les «Lignes de Chávez» tiennent à la fois du récit personnel et du compte-rendu de mandat. En février 2009, dans un style différent, Lula a lancé sa colonne «Le Président répond», vouée à paraître dans différents journaux. Le journaliste-président, ou le «caudillo médiatique» selon les cas, est aussi représenté à l'autre bord de l'échiquier politique. Tout comme son voisin Hugo Chávez, le président colombien Alvaro Uribe fait acte de présence dominicale à la télévision avec ses Consejos comunales (conseils communaux), transmis sur la chaîne publique Señal de Colombia. L'homme de la Casa de Nariño n'hésite pas davantage à ruer sur le standard d'une radio pour fustiger un journaliste qui lui déplaît.

«Traître», «menteur», «adeptes de la distorsion des faits», «terroriste»... La riposte présidentielle aux journalistes imite souvent les excès de ces derniers. En Amérique latine, la critique immaîtrisée des médias - voire la théorie du complot médiatique au nom de «la vérité» - se superpose facilement à la nécessaire volonté politique de les déconcentrer, les diversifier et les rappeler à l'éthique minimale. En Bolivie, la nouvelle Constitution avait même prévu un article selon lequel «l'information et les opinions émises à travers les médias de communications doivent respecter les principes de véracité et de responsabilité». Un tollé de la profession l'a fait amender d'une référence à «l'autorégulation» des médias eux-mêmes.

Une Constitution interdisant à la presse d'écrire parfois des bourdes serait-elle raisonnablement applicable?

Benoît Hervieu, Bureau Amériques, Reporters sans frontières

Crédit photo: le président Chavez parle à la télévision nationale pour l'émision, Alo Presidente, Ho New / REUTERS
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