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Publier les estimations du premier tour dimanche dès 18h? Non, sauf si...

Pour Slate, la question n'est pas de respecter une loi poussiéreuse ou d'avoir peur du gendarme.

«Internet» —et Twitter en particulier— brûlera-t-il la politesse aux médias et à la loi en donnant les résultats du premier tour de la présidentielle, dimanche avant l’heure? Voilà une question, et une incongruité toute française, qui vient désormais nous amuser à chaque élection, et qui, si elle est loin de faire trembler la République, pourrait rapidement et simplement se régler. Mais voilà…

Comment résumer l’affaire? Au départ, elle est assez simple: vos bureaux de vote ferment à 18h, 19h ou 20h, selon que vous habitez dans une petite, moyenne ou grande ville. A 20h, comme tout le monde a voté —enfin presque tout le monde sauf les non inscrits sur les listes électorales, les abstentionnistes, les vacanciers qui ont zappé leur procuration, etc– les télévisions, radios et sites web donnent les «résultats» de ces élections.

Ce ne sont pas vraiment des résultats, puisque les scores de chacun des candidats ne seront officiellement connus qu’après le comptage manuel des bulletins dépouillés bureau de vote par bureau de vote, puis centralisé au ministère de l’Intérieur qui fournira le résultat officiel de la consultation.

Ce processus prend quelques heures, et, pour une élection complexe comme un premier tour de présidentielle, il faut attendre la fin de la soirée de dimanche, voire les premières heures de lundi pour que le ministère affiche les résultats.

Un dispositif pour les télés

Ce qui sera inscrit sur les écrans de télé, les sites web, annoncé à la radio, à 20h, ne sera donc pas un résultat officiel, mais une estimation fournie par les sondeurs aux journalistes pour qui ils travaillent lors de ces soirées électorales. Ces estimations —plus que les sondages sorties des urnes, effectués à la sortie des bureaux de vote auprès d’un échantillon national de personnes venant de voter, peu fiable— sont basées sur les résultats réels issus des bulletins dépouillés à 18h dans une centaine de bureaux de vote tests et sont donc proches de la réalité du scrutin.

Ce sont elles qui permettent aux journalistes de préparer les soirées électorales et les journaux du lendemain. Les sondeurs les donnent à leurs contacts vers 18h30, soit 1h30 avant la fermeture du dernier bureau de vote.

Le code électoral et les arbitres des élections le rappellent à chaque consultation: il est formellement interdit de fournir des résultats ou ces estimations avant 20h. Il en irait de la régularité du scrutin. Et accessoirement, toute personne qui publierait ces résultats, en France, serait passible d’une amende de 75.000 euros.

Tout ceci, organisé au bénéfice des télévisions sans poser de problème pendant des décennies, est tombé sur un trouble-fête: Internet. Un trouble-fête pas bien poli, puisqu’il ne respecte ni les heures, ni les frontières, et encore moins les convenances établies par les quelques centaines de personnes au courant des données des sondeurs.

Ce qui avant se passait de main en main, voire de téléphone en téléphone entre happy few et établissait une barrière (d'absence) technologique de fait n’est plus. Avec l’arrivée du Net dans les rédactions circa 1995, cette barrière s’est ouverte.

D’abord via nos confrères suisses et belges, qui à chaque élection, balancent les estimations ou les sondages. Et ils ont fermement l’intention de remettre ça. Mais il n’y a pas qu’eux. La partie immergée de l’iceberg –des centaines de posts sur des forums– fournissait bien avant l’heure en 2007 estimations ou sondages, sans qu’il soit possible pour les internautes de savoir s’il s’agissait de rumeurs, d’intox ou de véritables estimations…

Souvent, la quête d’informations des Français est telle que ces sites ont du mal à répondre à la demande. Toujours, les responsables des sites web français pestent devant cette concurrence d’un soir. Mais globalement, jusqu'à cette année, l’embargo de fait était respecté. Il y avait bien des petits malins qui essayaient de s’amuser de cette règle mise à mal par la technologie, mais cela restait bon enfant.

Mais un événement et une pratique ont modifié ce petit jeu.

L'événement  Le 21 avril 2002, et l’usage de plus en plus massif des réseaux sociaux. Avec le 21 avril, le relativement faible écart des voix entre Lionel Jospin et Jean-Marie Le Pen, et la mauvaise conscience de ceux qui auraient bien voté pour le candidat socialiste s’ils avaient su le mauvais tour à venir. Et la croyance, franchement pas évidente, que la diffusion des estimations dès 18h, aurait alors poussé au vote utile et inversé la tendance.

La pratique 

En 2002, Facebook et Twitter n’existaient pas. En 2007, ils n’étaient que des terrains de jeux pour «early adopters». En 2012, ce n’est plus le cas. L’utilisation de Twitter n’est pas forcément grand public, mais elle concerne de plus en plus de monde. Facebook compte plusieurs millions de comptes en France.

L'équation événement + pratique 

A la veille du premier tour de la présidentielle française de ce dimanche 22 avril 2012, ce cocktail inquiète. Si les estimations des sondeurs se retrouvent sur les réseaux sociaux avant l’heure, auront-elles pour conséquence de modifier le résultat de l’élection?

Avec à chaque fois, les même exemples, que l’on retrouvent dans de nombreux articles: rejouer à avril 2002 en avril 2012 avec la variable réseaux sociaux en plus, et avec Mélenchon et Hollande dans les rôles de Jospin et Le Pen. Comme pour exorciser des fantasmes.

Trois remarques

1. Les chiffres seront diffusés, via Twitter, ou des sites étrangers comme Slate.com. Que ces chiffres aient une diffusion encore plus massive dépendra surtout de leur validation —on peut utiliser le mot blanchiment, comme pour l’argent sale— par un média «mainstream» ou un twittos «influent» français.

Nous sommes dans le même cas des fausses annonces de décès de personnalités: la diffusion de ces blagues potaches ne sort d’un tout petit cercle que parce qu’elle fait l’objet d’un traitement «professionnel» par un média grand public.

Il est légitime, et la Commission nationale de contrôle de la campagne (CNCCEP) est dans son rôle en le faisant, de rappeler qu’un candidat serait à même de contester la validité de l’élection, surtout si les écarts entre le 2e et le 3 sont serrés.

Si ces estimations sont effectivement diffusées, il est en revanche impossible de mesurer son impact réel sur l’élection. Combien de personnes seront en possession de ces chiffres entre 18h30 et 20h? Qui seront ces personnes? Des militants, des journalistes, des citoyens forcément politisés qui suivent les comptes qui ont un peu d’influence, et donc des journalistes et des militants?

Quel sera l’effet sur les électeurs de gauche qui apprendraient via Twitter que François Hollande est en tête? Iront-ils voter Mélenchon parce que le «vote utile» n’est plus de mise? Iront-ils voter tout court? Et que feront les électeurs de droite s’ils apprennent que Nicolas Sarkozy est en tête?

Les modèles basés sur l'élection de 2002 montrent qu’il aurait fallu un énorme transfert de voix sur Lionel Jospin lors des dernières minutes du scrutin pour inverser la tendance.

2. Il y a aussi dans cette crainte une attitude infantilisante de l’électorat français. Il serait «sous influence», facile à manipuler. Peut-on réellement le croire? Ces internautes qui seraient prêts à attendre le dernier moment pour voter, après avoir écumé les réseaux sociaux à la recherche de l’information la plus fraîche, sont probablement très politisés, et au moins aussi stratèges que les candidats pour qui ils vont voter.

Ou alors, comme le croit Bruno Jeanbart, directeur des études politiques de l’institut OpinionWay, «le vote stratégique est un comportement électoral qui existe, mais parmi des catégories d’électeurs bien plus politisés que la moyenne. Et ceux-là, cela fera bien longtemps qu’ils se seront déplacés pour voter, il sera trop tard pour eux» quand ils apprendront les premières estimations. Pour lui, c’est clair, il y a là une fausse crainte.

Rappelons aussi que lors des élections présidentielles américaines, les électeurs de Californie par exemple votent alors que les bureaux de vote de New York ont déjà publié leurs résultats…

3. Sortir de cette situation est extrêmement simple. «Il suffirait de supprimer la révélation du résultat dès la clôture du bureau de vote, rappelait déjà Nicolas Vanbremeersch en 2010. Le problème n’est pas sur le web: il est à la télévision, qui veut nous faire croire qu’elle sait dès la seconde où les bureaux de vote ferment. Il suffit de briser ce mythe, et donc de tarir la source, plutôt que d’espérer réguler les transmetteurs individuels que nous sommes tous.»

Comme cela ne se fera sans doute pas, on peut aussi choisir de fermer tous les bureaux de vote à 20h, et attendre 20h30 pour avoir les estimations. Ou, parce que les maires des petites communes ne veulent pas de ce changement, reculer à 19h la fermeture des premiers bureaux de vote. Comme il faut environ une demi-heure aux instituts de sondage pour réaliser leurs premières estimations basées sur des résultats réels, il resterait alors 30 minutes aux citadins des très grandes villes n'ayant pas encore voté pour aller sur Internet chercher les estimations et se rendre à leur bureau de vote. Modifier dans ces conditions le visage du scrutin devient encore plus difficile.

Une dernière solution, ultime, qui existe dans des pays aux pratiques pas franchement démocratique, serait d’interdire Twitter.

Que fera Slate.fr dimanche à 18h30?

Slate.fr, et les journalistes de la rédaction de Slate.fr via leurs comptes sur les réseaux sociaux, ne rompront pas l’embargo, même si nous pensons que pour faire bouger cette loi d’un autre temps, il faudrait un bon coup de pied dans la fourmilière.

Quand j’ai demandé à Jacques-Henri Stahl, rapporteur général de la CNCCEP, quelle serait la réponse de la commission à quelques cas (extraterritorialité des médias ou des journalistes, intégration de flux de Twitter sur des sites français, faut-il, en tant que journaliste, corriger des chiffres publiés qui seraient une manipulation, etc), il m’a renvoyé, souvent en riant, soit vers le législateur, soit vers le juge tant il existe de cas particuliers... créés par cette loi et la pratique d’Internet. Et expliqué que les propositions de la CNCCEP n'avaient pas trouvé d'écho. En gros, tant que personne ne bouge, rien ne bouge.

Ce n’est par peur du gendarme que nous resterons a priori dans les clous —le gendarme le reconnaît lui-même, il ne pourra pas surveiller tout le monde, encore moins tous les tweets, et tous les retweets (RT), mais parce que certains candidats pourraient prendre prétexte de la publication des estimations pour demander un nouveau scrutin. 

Toutefois, si certains venaient, en France, à rompre cette ligne non écrite, nous réévaluerons notre décision. Certains éditorialistes ont laissé planer un suspens fort en goût de pub, sans afficher clairement ce qu'ils feront dimanche. Morandini a laissé des traces... 

Il y a donc de fortes chances pour que dimanche à 18h30 tous les rédacs chef des sites web —et pas uniquement ceux qui se sont réunis pour essayer, en vain, d'avoir une position commune pour qu'aucun ne ramasse le trafic des traqueurs d'infos— soient en train de scruter les sites de leurs confrères pour savoir qui va craquer le premier.

Johan Hufnagel

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