France

Juif et/ou Français: la laïcité comme forme d’étroitesse d’esprit

Rachael Levy, mis à jour le 18.04.2012 à 10 h 16

La laïcité à la Française favorise l’homogénéité et l'intolérance, alors que ce qu’il faut pour favoriser la tolérance, c’est la différence.

Des élèves de l'école élémentaire de Reshit à Jérusalem, le 12 janvier 2012. January 12, 2012. REUTERS/Ronen Zvulun

Des élèves de l'école élémentaire de Reshit à Jérusalem, le 12 janvier 2012. January 12, 2012. REUTERS/Ronen Zvulun

Je tiens à remercier Eric Leser pour sa réponse: ce n’est que par le dialogue que nous pouvons nous ouvrir à de nouvelles idées et apprendre les uns des autres.

Eric Leser ne croit pas que la laïcité est la cause de l'antisémitisme. Mais je ne le crois pas non plus: l'antisémitisme a beaucoup trop de facettes pour lui trouver une seule et unique cause.

Cet article devrait clore une «série-débat» parue sur Slate:

Ce que je voulais dire dans mon premier article, c'est que la laïcité favorise l'homogénéité alors que ce qui est nécessaire pour promouvoir la tolérance, c’est la différence. Je suis consciente de ce que ma déclaration peut avoir de provocatrice pour les Français, pour qui la laïcité a une valeur nationale. Et je ne dis pas que le système à l'américaine est meilleur, je parle simplement de choses que j'ai remarquées lors de mes années en France. Je tiens à préciser aussi que même si j'ai plein d'amis pratiquants, je ne le suis pas. Ça ne m'empêche pas de compatir quand ils me parlent de leurs difficultés à se sentir intégrés dans le système français.

En effet, les promoteurs de la laïcité exaltent la tolérance qui lui est supposément inhérente et soulignent les siècles de luttes religieuses qui l’ont précédée. Et je suis d’accord avec Eric Leser quand il écrit que «l’histoire européenne est la résultante de 3.000 ans de luttes sanglantes pour le pouvoir politique et religieux».

Une loi d’une autre époque

En revanche, une chose m’a toujours paru étrange dans cet argument: il passe sous silence le fait que la laïcité a été mise en place à une époque très différente de la nôtre.

En 1905, année d’adoption de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, les colonies françaises étaient à des années de leur indépendance. Combien de musulmans arabes de ces désormais ex-colonies vivaient en France à cette époque? A peine 5.000 en 1904 et 100.000 en 1926, contre 2,1 millions de «musulmans déclarés» d’après l’Ined en 2010 (le département d’Etat américain évalue la proportion de musulmans en France à 10% de la population). La France a aujourd'hui le plus grand nombre de musulmans et juifs d’Europe.

Dans le même temps, des estimations montrent que même si 61% de Français s'identifient comme catholiques [PDF], 46% de ces catholiques ne sont pas pratiquants. Parallèlement à ça, de plus en plus de Français se disent «non-croyants».

Le droit fondamental à l’identité religieuse dans la sphère publique

La laïcité laisse peu de place pour l'identité religieuse dans la sphère publique, donc, même si Eric Leser dit le contraire, on ne peut pas réellement être à la fois Français et juif, car on attend de la judaïté qu’elle se cantonne à la sphère privée. Pour une personne pratiquante, ceci est une double vie difficile, voire impossible, à mener. Les croyances personnelles ne s'arrêtent pas à la porte d'un ménage avant que l'on marche dans la sphère publique. Après tout, la religion d'une personne est son essence, quelque chose de vécu au jour le jour, heure par heure. La laïcité est donc peut-être bonne en théorie mais loin d'être parfaite en pratique pour les minorités religieuses de France.

De plus, tout Etat qui par la loi empêche ses citoyens de pratiquer leur religion viole un droit de l’homme fondamental. Lorsque l'Etat français, qui se targue de son attachement aux droits de l'homme, refuse, par exemple, de trouver un arrangement pour les élèves musulmans et juifs qui ne peuvent prendre un examen d'État le même jour qu’une fête religieuse, il les empêche effectivement de pratiquer leur religion.

Les musulmans et les juifs sont de loin les plus concernés par cette vision de la laicité mais les autres pratiquants, notamment les catholiques, le sont parfois aussi. En considérant l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, on pourrait même arguer que la France est hors la loi lorsque elle impose la laïcité de cette façon, puisqu’elle empêche ses citoyens de «manifester leur religion tant en privé qu’en public».

Impossible d'être juif et Français

Avec le joug de la laïcité totale en place, comprenant notamment l’interdiction de porter une kippa ou un voile dans une école publique, de nombreux musulmans et juifs ne se croient jamais en mesure de se couler dans le moule du «vrai» Français.

Donc essentiellement celui qui veut être Français et juif doit accepter de renoncer à tout ce qui le sépare du «vrai» Français. Pratiquer même légèrement le judaïsme et être Français à la fois est hors de question –la société française vous met trop de bâtons dans les roues. Par exemple, les cours à l’école publique le samedi matin sont longtemps entrés en conflit avec l’obligation d’observer le Shabbat, une loi quand même de base du judaïsme. De la même façon, les organisations juives ont dû se battre l’an dernier contre le choix de mettre des concours de grandes écoles aux dates de Pessah (la Pâque juive) –chose qui ne se serait jamais produite le jour de Noël ou un dimanche, par exemple, même dans cet Etat qui se proclame laïque.

C’est la même chose pour ceux qui souhaitent porter une kippa dans la rue, même à Paris, ville qui en toute ironie abrite la plus grande population juive du pays: il ne fait aucun doute que vous récolterez des regards désagréables de la part de vos compatriotes. C’est l’une des raisons pour lesquelles des amis à moi, juifs pratiquants, préfèrent parfois porter une casquette en public.

Et quand je lis que Marine Le Pen a participé à un bal viennois qui célèbre chaque année des négationnistes, je ne peux pas accepter l’affirmation d’Eric Leser qui dit que «l’antisémitisme a disparu de la sphère publique et politique». S’est affaibli, certainement, mais n’a sûrement pas disparu.

La laïcité n’encourage pas le débat

Ce qui m'a aussi toujours troublé dans la laïcité, c’est l’idée –insistante chez mes amis français– qu'elle favorise la tolérance, que c'est comme demander à tous les écoliers de porter un uniforme, car en montrant à tous que vous vous ressemblez, il n’y a alors en quelque sorte absolument aucune discrimination.

Mais les choses sont ennuyeuses quand tout le monde se ressemble. Il devient plus difficile de poser des questions et d’entreprendre des discussions sur les différences si on est tous censés être «pareils». De plus, en cachant ces différences, on cultive la peur de l’autre, de ce dont l’on n’est pas familier. Un catholique français ne peut pas demander à sa camarade de classe musulmane pourquoi elle porte son hijab, parce qu'elle n’a pas le droit de le porter. Comment êtes-vous censé commencer à comprendre, à accepter, quelqu'un dont les croyances sont différentes, si la loi empêche les signes qui soulèveraient les questions? Et si on n’apprend pas dès le plus jeune âge que ce n’est pas bien grave si d'autres personnes ont une apparence différente et des croyances religieuses différentes, quand alors l’apprend-on?

Et pendant tout ce temps, être juif en France aujourd'hui veut aussi dire devoir vous défendre contre les attaques cherchant à savoir si votre fidélité revient à Israël ou à la France, peu importe depuis combien de temps votre famille vit dans le pays.

Merah était Français

En outre, ces questions d'identité ne se cantonnent pas aux juifs de France, mais concernent aussi les Français issus de l'immigration et en particulier les musulmans. Fin 2010, Marine Le Pen comparait la prière musulmane dans la rue à l’«occupation» de la Seconde Guerre mondiale, tandis que Le Point a publié une couverture assez alarmante sur Mohammed Merah intitulée «L'histoire d'un fou d'Allah français» –qui ne fait que stigmatiser encore davantage les musulmans. 

Voilà ce que je voulais dire quand j'ai insisté sur le fait que Merah était Français. Il ne s'agissait pas simplement d’«un ressortissant français d'origine algérienne»: il est né, a grandi, a tué et a été tué à Toulouse. Bien que je comprenne le malaise provoqué par l’idée qu’un tel monstre pourrait être un produit, au moins indirectement, d'une société marquée par une longue histoire d'antisémitisme, cela ne signifie pas non plus que cette possibilité doive être mise à l’écart.

Je voudrais aussi noter qu'une autre attaque antisémite a eu lieu exactement une semaine après les fusillades dans l’école de Toulouse: un garçon juif de 12 ans a été agressé à sa sortie du collège Ozar Hatorah à Paris. Lors de telles agressions pendant mes années passées en France, mes amis français ont été généralement rapides à pointer du doigt les jeunes banlieusards d'origine arabe, avant même que tous les faits soient connus. Cette formulation m’a toujours paru bizarre parce qu'elle ne prenait pas en compte le fait que ces accusés étaient nés en France, élevés en France et passés par l'école française.

L'antisémitisme «ancien» et «moderne» sont liés

Et là aussi, je suis en désaccord avec Eric Leser sur les deux formes de l'antisémitisme, qui, dit-il, sont complètement séparées. Elles sont distinctes, mais je trouve qu’elles ont une influence l’une sur l’autre.

Comme nous l'avons tous les deux réitéré, l'antisémitisme a une longue histoire en France. Mais placer l’incarnation moderne de l'antisémitisme uniquement sur les épaules des Arabes et supposer que l'ancienne version a tout simplement disparu me semble une forme de déni de responsabilité française. Ces Arabes n’ont-ils pas vécu en France pendant des décennies, mettant leurs enfants à l'école française? De même, il est beaucoup plus facile pour une ignorance, qui selon les mots d’Eric Leser «vient du monde arabo-musulman», de s’épanouir dans un climat qu’il la tolère déjà.

Je ne pense pas que tous les Français sont antisémites, loin de là. Mais au cours de mes années en France, j'ai ressenti l'existence d'un courant sous-jacent général et tacite d'intolérance qui parcourt différentes parties de la société.

L'antisémitisme arabe existait avant le conflit israélo-palestinien

Je crois par ailleurs qu’Eric Leser se trompe lorsqu'il écrit que l'antisémitisme actuel découle seulement du conflit israélo-palestinien. Je ne conteste pas que la création d'Israël a certainement aggravé les tensions, mais l’analyse est réductrice car l'antisémitisme a existé dans le monde arabe bien avant Israël, à des degrés différents en fonction des pays de la vaste région qui s’étend du Maroc au Yémen à l'Irak.

Eric Leser oublie le fait que les juifs ont vécu pendant des siècles comme des dhimmis dans le monde musulman, que les Européens ont apporté leur antisémitisme au cours de la période coloniale [PDF], comme l'ont fait aussi les nazis, ou encore qu’en Algérie, par exemple, des lois promulguées pendant la colonisation donnaient aux juifs un statut privilégié par rapport aux musulmans, provoquant des tensions, tandis que la montée du nationalisme arabe au XXe siècle a également contribué à l'antisémitisme que nous voyons aujourd'hui. Mais il est également important de noter que les juifs du monde arabe n’ont jamais connu de haine comparable à celle connue par les juifs européens.

Les enfants juifs, tués parce qu'ils étaient juifs

Merah a aussi tué trois officiers français, tous originaires d’Afrique du Nord ou des Antilles, apparemment parce qu'ils représentaient la politique étrangère française. Ces meurtres, en effet, semblent s'inscrire dans la caractérisation du président Sarkozy de la terreur de Merah comme une attaque contre la France.

Mais on ne peut pas en dire autant pour les fusillades à l’école juive. Merah n'a pas tué trois enfants et un enseignant d’Ozar Hatorah parce qu'ils étaient Français, il les a tués parce qu'ils étaient juifs. C'est ce qui m'a particulièrement pris de court lorsque Sarkozy a dit que «c'est l'ensemble de la République française qui est touché par ce drame abominable». C’est une remarque humaine et normale après une telle tragédie, et Sarkozy a eu raison de compatir avec les victimes. Mais il existe quand même une ironie dans ses paroles. 

Dans cette phrase, Sarkozy reconnaît que les victimes juives faisaient partie de la République française. Mais quand le président s’exclame quelques jours après, par exemple, que «à la cantine nous voulons les mêmes menus pour nos enfants qui sont tous des enfants d’une République laïque», il ne tient pas compte du fait que les enfants juifs de Toulouse, dont il a reconnu qu’ils avaient été tués parce qu’ils étaient juifs, sont issus d’une famille pratiquante et sont donc automatiquement exclus de cette vision. Les juifs pratiquants ne peuvent pas prendre «les mêmes menus» car ils ne peuvent manger que de la nourriture cachère. En bref, la vision de Sarkozy de la laïcité est incompatible avec les pratiques religieuses des enfants tués à Toulouse.

Dans le même temps, le président n’est pas d’accord avec l’idée que Merah est un produit de la République, ne tenant pas compte qu’il est né, a grandi, a tué et a été tué en France. Je cite de son discours le 22 mars:

«Mettre en cause la société, montrer du doigt la France, la politique, les institutions, c’est indigne… C’est la République qui permet à chacun de trouver sa place dans la société… d’être libre. C’est la laïcité qui protège la liberté de conscience, la liberté religieuse.»

Une toile de fond confuse

Et c’est peut être sur cette toile de fond d’identités nationales et religieuses bien confuses que la politique de la France pourrait s’améliorer afin d'étouffer la stigmatisation de ses substantielles populations minoritaires et favoriser une société réellement solidaire.

Malgré la prétention française à l'effet contraire, il semblerait que la laïcité d’aujourd'hui ne favorise pas forcément la tolérance mais plutôt une base à partir de laquelle l'ignorance et la méfiance de «l'autre» peuvent être acceptées en tant que normes.

Plus d'un siècle après l'adoption officielle de la laïcité, la France a besoin de se confronter à la réalité: sa population actuelle a bien changé depuis 1905; cette population restera diverse, multiculturelle et multiethnique; et ses minorités religieuses sont discriminées par la laïcité telle qu’elle est.

Il est donc temps de réévaluer si la notion actuelle de la laïcité défend vraiment la devise nationale de «liberté, égalité, fraternité» pour tous.

Rachael Levy

Mis à jour le 18/04/12 pour tenir compte de vos remarques, notamment sur le terme «laïc» et «laïque» ou encore l'intitulé précis de la loi de 1905 ainsi que pour corriger quelques coquilles.

Mis à jour le 17/04/12 pour préciser que l'auteure n'est pas pratiquante.

Rachael Levy
Rachael Levy (2 articles)
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