Monde

Pas de photos compromettantes pour Obama

John Dickerson, mis à jour le 16.05.2009 à 10 h 16

Pourquoi Obama a changé d’avis sur la torture

Pour un président, prendre une décision c’est un peu comme faire un créneau, a confié Barack Obama au secrétaire à la défense Robert Gates en janvier lors de sa première visite présidentielle au Pentagone. Quand la rue est dégagée, on peut se garer n’importe où. Mais en arrivant au pouvoir, il a hérité de l’administration précédente de deux guerres et d’une foule d’autres problèmes. Son objectif, a-t-il expliqué, est de se glisser avec précaution entre les responsabilités déjà en place.

Mercredi dernier, Obama a annoncé une nouvelle manœuvre dans cet exercice. Il a fait volte-face et décidé de s’opposer à la publication de photographies de détenus de prisons militaires en Irak et en Afghanistan. C’est un retournement de dernière minute —ces photos devaient être publiées avant le 28 mai — mais ses conseillers expliquent que depuis une dizaine de jours, les commandants de l’armée ont beaucoup insisté sur le fait que ces photos compliqueraient sérieusement la tâche des soldats sur le terrain. Ce revirement surgit au beau milieu d’un débat autour de la mise en danger de la sécurité nationale par la publication des mémos sur la torture sous l’administration Bush.

Voici une présidence toute en prudence. Obama est un président résolument activiste. Il envisage d’intensifier le rôle du gouvernement dans la vie américaine. Pourtant, ses interventions paraissent toujours dictées par un pragmatisme constamment évoqué par ses conseillers. Obama a beau parler de créneau, même quand il est sur la route, sa présidence ne semble jamais trop empiéter ni sur la bande d’arrêt d’urgence, ni sur la ligne blanche.

Les conseillers d’Obama ont si souvent le mot pragmatisme à la bouche que c’en est devenu suspect. Lorsqu’on lui a demandé de définir la philosophie d’Obama, un haut fonctionnaire a récemment déclaré qu’il était un «fervent non-idéologue» (ce qui signifie sans doute qu’il prie dans l’allée centrale, entre les bancs.) Les électeurs modérés et indépendants aiment le centrisme et les politiciens non-idéologues, voilà pourquoi ce mot est omniprésent.

En effet, dossier après dossier, c’est bien au centre que joue Obama. Il n’a pas nationalisé les banques, mais ne les a pas laissé faire faillite. Il n’a pas complètement changé la position de l’administration précédente sur la politique de sécurité des informations, mais il a affirmé qu’il la modifierait. Il a fait campagne contre les earmarks [subsides assignés à un projet précis par un législateur] mais ne s’est pas laissé entraîner dans une sale bagarre pour défaire la loi omnibus à 410 milliards de dollars [de financement du gouvernement]. Il n’a pas donné aux commandants de l’armée tous les soldats qu’ils demandaient en Afghanistan, mais il en a envoyé davantage que ne l’auraient voulu ses partisans libéraux.

Naturellement, le pragmatisme d’un homme peut être le socialisme de l’autre. Les conservateurs considèrent le budget d’Obama comme un excès de libéralité exorbitant, et ses projets de dépenses ne sont égalés par aucune sorte de discipline fiscale du même tonneau.

En changeant d’avis pour les photographies, Obama s’est attiré les foudres de partisans comme Andrew Sullivan et des groupes d’intérêt libéraux. «Ce retournement est une nouvelle indication de la poursuite des politiques de l’administration Bush par l’administration Obama» a tempêté le juriste de l’ACLU [Unions américaine pour les libertés civiles] Amrit Singh à l’intention d’ABC News. «La promesse de responsabilité du président Obama est vide de sens. Cela va à l’encontre de sa promesse de transparence. Cela viole l’engagement du gouvernement envers la cour. Les gens doivent voir ces photographies de sévices, mais les responsables du gouvernement doivent aussi rendre des comptes.»

Il n’est pas certain que cette annonce apaisera aucune des critiques d’Obama à droite, mais elle les atténuera probablement quelque peu. Les photographies volent aussi la vedette à la famille Cheney, qui avançait que la réforme des politiques de l’ère Bush par Obama mettait le pays en danger. L’ancienne membre du département d’État Liz Cheney s’est emportée en prétendant que publier ces photographies signifiait qu’il était devenu «à la mode» pour l’administration Obama de «se ranger du côté des terroristes».

Les conseillers de la Maison-Blanche insistent sur le fait que le contrecoup politique des mémos de l’administration Bush n’a joué aucun rôle dans cette dernière décision. Selon ses conseillers, Obama a changé d’orientation après que les commandants de l’armée l’ont convaincu que les photos allaient causer de sérieux problèmes aux soldats en Irak et en Afghanistan. Selon un conseiller de la Maison-Blanche, Obama a décidé que les efforts précédents visant à entraver la cour n’avaient pas été fructueux et a décidé de changer de stratégie.

Le fait que le président Obama change de tactique et tente une nouvelle stratégie ne devrait pas surprendre ceux qui se sont intéressés au candidat Obama. Sa campagne était pragmatique au plus haut point: pendant les primaires, ses positions n’étaient jamais très éloignées de celle d’Hillary Clinton—aujourd’hui, naturellement, membre de son cabinet— et à l’automne il a patiemment attendu que John McCain s’éteigne de lui-même. Après huit années d’un président à qui l’on reprochait d’entretenir une idéologie inflexible, il prend le pari que l’Amérique est prête pour un peu de pragmatisme.

John Dickerson est chroniqueur politique pour Slate et auteur de On Her Trail. Vous pouvez lui écrire à slatepolitics at gmail.com.

Photo Reuters/Ho New

Traduit de l’anglais par Bérengère Viennot

John Dickerson
John Dickerson (83 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte