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Présidentielle 2012: la science en rase campagne

Michel Alberganti, mis à jour le 21.04.2012 à 9 h 24

Les propositions des candidats à la présidentielle font l’impasse sur la plupart des grands sujets scientifiques, techniques et éthiques. Les rares propositions sont conservatrices, convenues ou négatives.

Notre galaxie vue par Hubble. © Nasa

Notre galaxie vue par Hubble. © Nasa

Dénicher des traces de science dans les programmes des 10 candidats à l’élection présidentielle s’apparente à chercher une aiguille dans une botte de foin. Le comparatif établi par Le Monde permet de s’en rendre compte d’un coup d’œil.

Sur les 29 thèmes de campagne identifiés, trois seulement sont en relation avec la science, la technologie ou l’éthique: l’environnement, l’énergie et la santé. Et encore. Les mesures préconisées dans ces domaines sont, pour une bonne part, plus axée sur leurs économies que sur le fond.

Au final, il ne reste guère qu’une poignée de sujets forts traitant dans les programmes électoraux, de façon plus ou moins directe, de ces thèmes:

L’énergie nucléaire

Le clivage gauche-droite est parfaitement vérifié par la position des candidats. On trouve François Bayrou, Jacques Cheminade, Nicolas Dupont-Aignan et Nicolas Sarkozy du côté des pro-nucléaires qui veulent conserver cette source d’énergie. De l’autre coté, François Hollande, Eva Joly, Jean-Luc Mélenchon (qui réclame un référendum sur le sujet) et Philippe Poutou sont favorables à une sortie plus ou moins rapide du nucléaire.

Deux exceptions à ce clivage: Marine Le Pen qui affiche sa volonté de désengagement,  mais à long terme. Et Nathalie Arthaud qui ne réclame qu’un meilleur contrôle par la population.

Les énergies renouvelables

Un assez large consensus apparaît: François Bayrou, Nicolas Dupont-Aignan, François Hollande, Eva Joly, Marine le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Philippe Poutou et Nicolas Sarkozy se déclarent en faveur, à divers degrés, du développement des énergies renouvelables. Les deux restants ne s’expriment pas. Une prime à… Marine Le Pen qui prône des mesures plus extrêmes que celles des Verts: créer 275.000 éoliennes, 5 milliards de m2 de panneaux photovoltaïques et consacrer la moitié des terres cultivables aux bio-carburants…

Les OGM

Trois candidats appellent à leur interdiction: Nicolas Dupont-Aignan, Eva Joly et Philippe Poutou. Nathalie Arthaud appelle, comme pour le nucléaire, au contrôle de la population sur la recherche et l’utilisation des OGM.

L’euthanasie

Fort clivage sur ce sujet. François Bayrou et Nicolas Sarkozy ne jugent pas souhaitable d’aller au-delà de la loi Leonetti qui interdit à la fois l’euthanasie et l’obstination déraisonnable du maintien de la vie. Jacques Cheminade plaide pour l’augmentation des moyens dévolus aux soins palliatifs pour éviter les tentations en faveur de l’euthanasie.

Mesure également prônée par François Hollande qui, en revanche, est favorable à l’euthanasie à la demande du patient quand la famille et quatre médecins sont d'accord. Eva Joly est en faveur de la possibilité de mourir dans la dignité tandis que Jean-Luc Mélenchon apparaît comme le plus favorable à l’euthanasie. Il veut inscrire dans la Constitution le droit à «décider de sa propre fin et d'être assisté lorsqu'on en décide».

L’improvisation faute de débat

Les candidats apparaissent donc comme majoritairement favorables au nucléaire et aux énergies renouvelables et opposés aux OGM et à l’euthanasie. Mais comme ils ne s’expriment que rarement sur ces sujets, il est peu probable que les électeurs se déterminent à partir de leurs positions sur les thèmes scientifiques, technologiques et éthiques.

Au sortir de l’élection de 2012, ces domaines se retrouveront à l’état de jachère et on peut craindre l’absence de véritables débats publics à leur sujet au cours du prochain mandat, quel que soit le vainqueur. La France pourra ainsi continuer à improviser au gré des pressions des différents lobbies sur les OGM, les technologies d’extraction du gaz de schiste, le démantèlement des centrales nucléaires ou le stockage des déchets radioactifs.

Une élection les yeux fermés sur la science

Par ailleurs, on peut établir une liste beaucoup plus longue des débats scientifiques qui ne sont pas traités par les candidats et qui joueront pourtant un rôle essentiel dans les années à venir: le réchauffement climatique, les technologies de l’information et de la communication (TIC), les nanotechnologies, la biologie synthétique, la brevetabilité du vivant, l’électronique et la robotique d’assistance aux personnes âgées ou handicapées, les systèmes de surveillance des individus (caméras, fichiers ADN, puces RFID…), la politique spatiale.

Nous allons ainsi élire un nouveau Président les yeux fermés pour tout, ou presque, ce qui touche à la politique française de la recherche, aux choix scientifiques et éthiques et aux projets de développement des technologies de demain.

A la place, les principaux candidats se livrent à des joutes oratoires exclusivement centrées sur les questions économiques et financières. S’ils ne postulaient qu’au ministère du Budget ou des Finances, ils tiendraient sans doute des discours similaires. Or, c’est bien à la fonction de président de la République qu’ils aspirent. Que les problèmes de déficit du budget de l’Etat ou d’explosion de dette souveraine de la France soient des enjeux majeurs n’est guère contestable.

En revanche, on voit mal comment les résoudre en se contentant de déplacer des sommes d’argent d’un point (charges sociales) à un autre (TVA, par exemple). Avec 1,7% de croissance en 2011 et une prévision comprise entre 0,6 et 0,7% pour 2012, les vases communicants peineront, seuls, à apporter une solution au chômage, au déficit budgétaire et à la dette.

La bourse ou l’innovation

Quels sont les grands projets sont mis en avant par les candidats pour rendre aux Français l’enthousiasme et l’énergie dont ils ne manquaient pas au début du XXe siècle? Comment vont-ils défendre leurs valeurs et leur modèle social s’ils en sont dépourvus en ce début de XXIe siècle?

De tous temps, la création de richesses s’est appuyée sur la technologie née de la science lorsqu’elle n’a pas pu puiser dans des ressources énergétiques nationales ou dans celles des colonies. Au XXe siècle, la France s’est développée grâce à son industrie. Dans l’automobile, l’aéronautique, la sidérurgie, le ferroviaire, les infrastructures routières, le bâtiment, les télécommunications, l’espace…

Les entreprises ne cherchaient pas, alors, à augmenter en un clin d’œil leurs bénéfices en jouant sur les marchés financiers. Elles investissaient dans la recherche. Elles inventaient de nouvelles technologies. Elles savaient que leur avenir ne dépendait pas des cours de la bourse mais de leur capacité d’innovation.

Les financiers étaient alors au service des ingénieurs. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Tout a changé et la France regarde passer les trains des technologies innovantes. Elle a ainsi raté ceux de l’informatique, d’Internet, de l’électronique grand public, de l’énergie solaire et éolienne, des OGM, du gaz de schiste, des voitures hybrides…

Pas de fatalité de l’échec

Tous ces échecs ne peuvent être mis sur le compte de la concurrence déloyale des pays asiatiques. Depuis 50 ans, ce sont les Etats-Unis qui règnent sur l’informatique, qu’il s’agisse du matériel ou des logiciels. Et lorsque Apple fait fabriquer ses iPhones et autre iPads en Chine, c’est  bien elle qui engrange des bénéfices astronomiques.

Quant on observe la croissance fulgurante des Google, Facebook et autres Twitter, qui ne sont pas, non plus, asiatiques, on comprend mal ce qui empêche les nombreux génies français de l’informatique d’avoir les mêmes idées et de les transformer en réussites financières. Lorsqu’une flotte entière de taxis comme G7 s’équipe entièrement en Prius hybrides de Toyota, on s’interroge.

Idem quand certaines entreprises publiques s’équipent en matériel étranger. Un exemple frappant: une entreprise américaine comme Bose, créée en 1964, vend ses appareils de radio et ses chaînes hifi hors de prix dans le monde entier. La différence avec la concurrence peut donc s’exprimer autrement qu’en cassant les prix avec une qualité médiocre. Dans le cas de Bose, tout repose sur sa technologie innovante en matière de son et sur un marketing efficace. 

Objectif: triple zéro

Ces considérations convergent vers une évidence résumée par une formule célèbre mais qui paraît dater d’une autre époque: «En France, on n’a pas de pétrole mais on a des idées». La question se pose donc simplement aujourd’hui: «Quelles sont les idées de la France?»

Et l’on se tourne naturellement vers les candidats à l’élection présidentielle dans l’attente d’une réponse. Un silence assourdissant nous répond. Quel grand projet pour stimuler notre imagination réputée fertile?

Eva Joly répond:

«Fermeture de la centrale de Fessenheim et arrêt progressif des 58 réacteurs nucléaires. Arrêt immédiat des projets en cours (EPR, ITER). Création d'une filière du démantèlement nucléaire. Objectif zéro OGM, zéro gaz de schistes, zéro autoroutes supplémentaires.»

Seul point «positif» créateur d’emplois: la filière de démantèlement des centrales nucléaires. Pour le reste, c’est l’arrêt total, le triple zéro! Formidable programme pour soulever l’enthousiasme des jeunes! Extraordinaire perspective pour résoudre les problèmes du futur. Un exemple emblématique: les OGM que nous avons déjà abordés récemment ici.

S’interdire les OGM en bloc, recherche comprise, est aussi stupide que de prôner l’arrêt d’Iter. De proche en proche, avec de telles positions, on s’interdira progressivement toutes les recherches sous prétexte qu’une entreprise peut en faire un mauvais usage ou que certains scientifiques ne croient pas que l’on parviendra à un résultat.

Il ne s’agit pas d’un retour à la bougie mais d’un bond en arrière bien plus vertigineux. Avec interdiction d’inventer la bougie…

L’indifférence à la science

Toutes les questions qui touchent à la science sont complexes. Albert Einstein lui-même a fait volte-face sur la bombe atomique. D’où la nécessité d’en débattre. Aujourd’hui, par exemple, des concours sont organisés par les biologistes pour élire l’organisme vivant artificiel de l’année (iGEM). Tout cela se passe dans la plus totale indifférence des politiques et du grand public.

Les Français tiennent d’ailleurs la corde dans ce domaine. Et soudain, 111 organisations lancent un appel à un moratoire sur les recherches en biologie synthétique. Qui s’en inquiète? Quelle est la position des candidats sur cette question? Lequel d’entre eux sait même ce qu’est la biologie synthétique? Eva Joly plaide-t-elle pour un zéro dans ce domaine aussi?

Mortelle immobilité

Nous allons élire un nouveau président de la République pour 5 ans alors qu’une multitude de questions scientifiques se poseront au cours de son mandat er des suivants. Soit parce qu’elles sont susceptibles de résoudre nombre de nos problèmes actuels (écologie, emploi, économie…), soit parce qu’elles auront un impact sur le monde dans lequel nous vivrons au cours des prochaines décennies.

Eh bien, cela n’intéresse personne. A l’exception de l’un des candidats, le plus improbable, même s’il est désormais le doyen des présidentiables. C’est Jacques Cheminade qui, lui, a des idées sur ces sujets. Fervent défenseur du nucléaire, il appelle à la colonisation de la Lune et de Mars. Pourquoi pas ? Au moins en parle-t-il.

Le grand oral des 10 candidats diffusé par France 2 n’aura pas levé le voile sur les projets des candidats qui ont une réelle chance d’être élus ou qui peuvent espérer influencer la politique de celui qui le sera.

Pour se faire une idée de leur vision, il faut se reporter au questionnaire que leur a adressé l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information (AJSPI). Seuls quatre des candidats ont répondu à ce jour: François Bayrou, François Hollande, Eva Joly et Marine Le Pen. Le président sortant n’en fait pas partie.

Les réponses révèlent plus une politique de rafistolage de l’usine à gaz des procédures, mécanismes et autres structures existantes pour promouvoir, avec les résultats que l’on sait, la recherche et l’innovation. Seul point saillant: la volonté de plusieurs candidats de mettre en débat public certaines questions scientifiques. On peut s’en réjouir. Ou rester sceptique.

Cela permettra-t-il, un jour, à la France de se réveiller et s’enflammer enfin? Ou bien, resterons-nous les champions des commissions de réflexion qui ne parviennent qu’à fixer la date de leur prochaine réunion?

Michel Alberganti  

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