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C'est quoi, faire une bonne campagne?

Bruno Tur, mis à jour le 22.04.2012 à 8 h 50

On dit souvent que Jean-Luc Mélenchon, notamment, a réussi sa campagne. Mais qu'est-ce que cela recouvre exactement?

Rassemblement place de la Concorde, à Paris, le 15 avril 2012. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Rassemblement place de la Concorde, à Paris, le 15 avril 2012. REUTERS/Gonzalo Fuentes

«Il fait une bonne campagne, Jean-Luc Mélenchon», déclarait Ségolène Royal le 11 avril. C’est aussi ce que pensent bon nombre de commentateurs qui le voient revenir de loin dans les sondages d’intentions de vote et se positionner comme le possible «troisième homme» du premier tour.

Mais qu’est-ce qu’une bonne campagne présidentielle? Une campagne au bout de laquelle on s’impose? Au cours de laquelle on augmente son audience? Où on impose ses thèmes? Pas facile de répondre: quand on lui pose la question, Pierre Bréchon, professeur à Sciences Po Grenoble et spécialiste de la présidentielle, répond que «les critères qui permettent de dire qu’une campagne est bonne sont difficiles à établir».

Le moyen le plus simple d'apprécier une bonne campagne semble être la progression dans les intentions de vote. Pierre Bréchon rappelle l’exemple de Jean Lecanuet qui, en 1965, lors de la première élection présidentielle au suffrage direct, était parti de loin pour, finalement, contribuer à la mise en ballottage du général De Gaulle:

«Les intentions de vote le concernant étaient aux alentours de 3%, alors qu’il a obtenu 15,6% des voix au premier tour. On a donc estimé qu’il a fait une excellente campagne.»

Autre exemple, à une échelle plus modeste, de révélation, Olivier Besancenot, passé en 2002 de 0,5 à 1% des voix dans les sondages à plus de 4% au final, après des passages télé ou sa jeunesse avait séduit. Car une campagne réussie est aussi souvent une personnalité qui plaît. Au risque, d'après la politologue Mariette Sineau, politologue à Sciences Po Paris, «que les campagnes présidentielles, via les média, prennent un tour trop personnalisé, mettent un accent exagéré sur les personnes au détriment des idées».

2002, la meilleure campagne de Le Pen?

La réussite d’une campagne n’est pourtant pas automatiquement indexée sur le score, comme le prouve le parcours de Jean-Marie Le Pen, passé de 14,4% (1988) à 15% (1995) puis 16,9% des suffrages (2002). Sa progression en voix était plus modeste à cause de la baisse de la participation, mais suffisante pour lui permettre, en 2002, d’éliminer Lionel Jospin et de se qualifier pour le second tour.

Pour autant, peut-on considérer que sa meilleure campagne est celle de 2002? Pas vraiment, car elle fut plutôt discrète comparée aux fois précédentes et qu’il dut plutôt sa qualification au mauvais résultat du candidat socialiste.

La meilleure campagne de Jean-Marie Le Pen est sûrement celle de 1988, qui le fait entrer dans la catégorie des grands personnages politiques du pays, lui qui n’avait pas atteint 1% en 1974 et n’avait pu concourir faute de parrainages en 1981. Il réussit alors à imposer dans les débats les thèmes de l’insécurité, de l’immigration, mais aussi des impôts et du chômage, en orientant son programme sur les questions économiques alors que son parti dispose d’une représentation à l’Assemblée nationale.

Dans l’ensemble, une bonne campagne serait donc celle où le candidat rencontre les électeurs, fait passer ses idées. Mariette Sineau rappelle que la campagne présidentielle «devrait être un moment privilégié pour débattre démocratiquement, pour confronter des projets politiques différents pour le pays» et que «les propositions concrètes des candidats doivent répondre aux préoccupations concrètes des électeurs et électrices». Comme le souligne Elodie Jauneau, historienne et blogueuse, la campagne présidentielle est «l’occasion pour un candidat de sortir et d’aller à la rencontre de son électorat pour faire connaître  son programme et sa stratégie».

Expliquer son projet permet à un candidat d’introduire dans la campagne les thèmes qui lui paraissent importants. En 1995, ce fut la «fracture sociale» chère à Jacques Chirac, puis l’insécurité en 2002. La campagne de 2007 restera marquée par la façon dont Nicolas Sarkozy lia les questions d'identité nationale et de travail. A l'opposé, Eva Joly a récemment lâché, en constatant que l’écologie ne faisait pas partie des principales préoccupations des Français en 2012: «J’ai été très mauvaise et je n’ai pas réussi à me faire comprendre.»

Savoir aussi s'entourer

Pour imposer des thèmes, l’équipe de campagne réunie autour d’un candidat prend toute son importance. Là où le candidat ne peut aller, il enverra ses porte-paroles. Faire une bonne campagne, c’est donc aussi savoir s’entourer pour se faire entendre et représenter de manière unie et cohérente, comme l'ont illustré, de manière négative, les couacs au sein du PS sur la création par redéploiement de 60.000 postes dans l’Education nationale, l’accord PS-EELV sur le nucléaire ou la question du quotient familial. Ou le fait que Nicolas Sarkozy a du demander, en plein conseil des ministres, aux membres de son gouvernement d’être plus présents dans les médias, quitte à leur trouver lui-même des interviews!

En 1995, le président-candidat avait eu l’expérience d’une campagne ratée avec Edouard Balladur, dont il était le porte-parole au sein d'un entourage de jeunes collaborateurs réputés talentueux, mais peu expérimentés. Mal conseillé, le Premier ministre de l’époque avait opté pour une stratégie d'«immobilisme», alors que Jacques Chirac, en face, avait complètement revu sa tactique pour finalement s’imposer.

Au-delà de cet entourage immédiat, le candidat doit aussi disposer d’une force politique importante unie derrière lui et c’est, d’après Pierre Bréchon, ce qui aurait fait défaut à Raymond Barre en 1988 et même à Edouard Balladur sept ans plus tard. Lionel Jospin a par ailleurs reconnu que la gauche avait été trop divisée en 2002.

Erreurs et polémiques stériles

Un candidat qui ne dispose pas d'une équipe cohérente ou d'une force politique unie sera souvent amené à commettre des erreurs, l'une des plus connues étant la phrase malheureuse de Lionel Jospin sur l’âge de Jacques Chirac, lors de la campagne de 2002, qui est venue accompagner d'autres erreurs comme sa phrase «Mon programme n'est pas socialiste».

Une mauvaise campagne peut donc vouloir dire enchaîner les ratés de ce genre, comme l’explique Daniel Boy, directeur de recherches au Cevipof:

«Faire une mauvaise campagne voudrait dire faire des erreurs, enchaîner les contradictions. Mais c’est tout de même difficile. En 2007, par exemple, la gauche avait un bon potentiel, mais Ségolène Royal a fait, de ce point de vue, une campagne décevante. Ses gaffes n’étaient pas graves et, d’ailleurs, elle n’est pas la seule à en avoir commis. Mais il lui manquait une grande capacité de conviction.»

Pour les observateurs, une campagne est aussi particulièrement mauvaise lorsqu’un candidat entre dans le jeu de polémiques stériles. Elodie Jauneau constate que c’est le cas en 2012, puisque «des attaques personnelles et des récupérations politiques se font dans l’outrance. Quand les polémiques prennent le dessus sur les programmes, c’est que la campagne est mauvaise».

Mariette Sineau observe la même chose: «Les deux principaux candidats ont tendance à s’enfermer dans des petites guéguerres, esquivant les principaux sujets qui préoccupent les Français comme le chômage, le logement, la santé ou l’école.» Un décalage entre les attitudes des candidats et les attentes des électeurs clairement repéré par le Cevipof, puisque Daniel Boy constate que «les entretiens libres réalisés avec les électeurs montrent que ce qui les désole, c’est que les candidats jouent à la guéguerre, avec des petites polémiques et des insultes qui fusent».

Mélenchon, la version «héroïque»

Les campagnes des candidats soulèvent donc peu d’enthousiasme chez les commentateurs, à l’exception de celle de Mélenchon, devenu l’outsider de la campagne présidentielle. Pour autant, sa campagne est-elle bonne?

Oui, si l’on part du principe qu’il va vers les électeurs, à l’image des rassemblements de la Bastille et Marseille. Il a certes une personnalité qui se prête au jeu politique et aux discours: Pierre Bréchon décrit «un orateur qui a du répondant et du culot, au verbe haut, qui sait trouver les bonnes formules et a des capacités de discours et de mobilisation». C’est aussi un personnage nouveau dans une extrême gauche qui n’avait plus vraiment de porte-parole, statut dont ne bénéficient ni François Hollande (même si c'est sa première candidature) ni Nicolas Sarkozy (qui avait, en revanche, réussi à incarner la nouveauté en 2002 après cinq ans au gouvernement)

Mais le chercheur relève un paradoxe dans les attentes des électeurs :

«Jean-Luc Mélenchon n’explique pas clairement ce qu’il propose: il avance des idées, mais ne dit jamais combien cela va coûter. Pourtant, on considère qu’il fait une bonne campagne. C’est contradictoire avec de que les gens expriment dans les entretiens que nous réalisons. Mais c’est ainsi, il y a deux façons de faire campagne: une façon rationnelle, où on détaille son programme en le chiffrant, et une façon héroïque, ou fantaisiste. Les deux s’opposent, mais les gens attendent les deux.»

«La vocation d'une campagne, c'est d'élire»

On en revient à la difficulté de définir une bonne campagne: si on comprend bien que celle-ci doit impliquer une démarche de la part d’un homme ou d’une femme bien entouré, soutenu par une force politique, avec un projet qui doit être présenté et expliqué aux citoyens, elle tient aussi à quelque chose de moins rationnel que même les politologues ont du mal à saisir.

A Ségolène Royal, qui dit que Jean-Luc Mélenchon fait une bonne campagne, François Hollande semble répondre qu’il faut attendre les résultats des élections: «La vocation d’une campagne, c’est d’élire un président. Pas de produire des révélations.» La qualité de la campagne ne semble pas être la seule clé de la victoire. On peut faire une mauvaise campagne et, au final, remporter une élection, comme l'a fait De Gaulle en 1965. L’inverse est également vrai, puisqu’on peut réussir sa campagne et rester sur le carreau. Conclusion de Pierre Bréchon:

«Au final, qui a une chance d’être élu, si ce n’est les représentants des deux principaux partis de gouvernement, malgré le brio dont peuvent faire preuve d’autres candidats ?»

Bruno Tur

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