Monde

Etats-Unis-Brésil, l'alliance qui ne voit pas le jour

Moisés Naím, mis à jour le 18.04.2012 à 6 h 57

Washington coopère avec de nombreux pays, mais pas avec Brasilia. C'est un tort!

Dilma Rousseff et Barack Obama, le 9 avril 2012 à Washington. REUTERS/Kevin Lamarque

Dilma Rousseff et Barack Obama, le 9 avril 2012 à Washington. REUTERS/Kevin Lamarque

Fini le temps des superpuissances. Finie l’époque où un empire, ou un pays très puissant, imposait ses desiderata aux autres. Bien sûr, il y a encore des Etats dont le pouvoir et les ressources suffisent pour contraindre –ou tout au moins inciter– d’autres pays à se conduire de telle ou telle manière. Mais c’est de moins en moins fréquent ou tenable. A présent, même les Etats-Unis, aussi forts soient-ils au plan militaire ou économique, ne peuvent éviter que des pays agissent de leur propre chef.

Contrairement à l’époque des hégémonies, il est de nos jours indispensable de construire des alliances internationales. Aucun pays ne peut se permettre de se passer de partenaires ou de coalitions de pays qui se soutiennent mutuellement –même si dans certains domaines ils sont concurrents ou si leurs intérêts divergent. C’est ce qui caractérise notamment la relation entre les Etats-Unis et la Chine. L’Amérique entretient par ailleurs d’autres relations bilatérales de la plus haute importance, par exemple avec la Russie, le Royaume-Uni ou encore l’Inde.

Mais la liste des pays avec lesquels les Etats-Unis ont des liens étroits est tout aussi intéressante que celle des Etats avec lesquels ils auraient intérêt à en avoir, l’exemple le plus éloquent étant le Brésil.

Le Brésil n’intéresse pas les Etats-Unis

C’est quand même curieux: le Brésil est un voisin des Etats-Unis qui a de plus en plus de poids sur la scène internationale et qui a ravi au Royaume-Uni le statut de sixième économie mondiale. Pourtant, les relations entre les deux géants de l’«hémisphère occidental» sont superficielles et empreintes d’un mélange paralysant de méfiance, de méconnaissance et d’inattention.

Le programme timide de la visite de la présidente Dilma Rousseff à Washington le 9 avril a mis en évidence la banalité d’une relation qui, si elle était plus profonde, serait fortement bénéfique. Une grande collaboration Etats-Unis-Brésil pourrait en effet donner une impulsion positive aux sociétés américaine et brésilienne, avoir un impact positif sur l’Amérique latine et même le reste du monde!

L’incapacité de ces deux grands pays à mieux s’entendre s’explique de plusieurs manières. Pour commencer, l’ascension du Brésil ces dix dernières années a coïncidé avec une période au cours de laquelle Washington avait la tête ailleurs: deux guerres au Moyen-Orient et l’effondrement de son économie, entre autres. Mais cela n’a rien de nouveau. Le désintérêt des Etats-Unis pour le Brésil et l’Amérique latine en général est chronique. La politique étasunienne vis-à-vis de l’Amérique latine n’est que réactive, consistant essentiellement en des mesures d’urgence visant des petits pays ou des Etats défaillants. A Washington, vous trouverez plus facilement des experts sur Cuba et Haïti que des spécialistes du Brésil. Le commerce de la drogue: voilà ce qui passionne les parlementaires diplomates américains; ils se moquent du commerce brésilien.

«Le Brésil est devenu à nos yeux la France de l’Amérique latine»

D’un autre côté, il faut dire que le Brésil n’est pas un partenaire facile. Il attend et exige que Washington affiche à son égard le même respect qu’il voue aux vieilles puissances. Pourquoi le président Obama a-t-il donné un dîner de gala plein de faste à la Maison Blanche, alors que Dilma Rousseff, elle, n’a eu droit qu’à un «petit-déjeuner de travail»? Pourquoi Obama a-t-il emmené le Premier ministre britannique en hélicoptère à un match de basket où le public était nombreux et seulement convié la présidente brésilienne à une «réunion privée avec des chefs d’entreprise»? En diplomatie, les gestes et symboles en disent plus que les discours.

Comme l’explique Brian Winter, un journaliste de Reuters, ces gestes ont agacé le gouvernement brésilien, qui y voit un signal clair de dédain et de désintérêt. Ces réactions de Brasilia exaspèrent à leur tour les Américains. Un fonctionnaire de l’administration américaine m’a confié:

«Le Brésil est devenu à nos yeux la France de l’Amérique latine. Son obstructionnisme dans les négociations internationales sur le climat ou tout autre sujet est souvent motivé par le désir d’afficher son pouvoir. Quand [les Brésiliens] se mêlent de nos initiatives visant à stopper le programme nucléaire iranien ou qu’ils font échouer d’autres accords, c’est pour nous obliger à porter notre attention sur eux. Et ça marche. Seulement, ils ne se rendent pas compte qu’à cause de cette attitude, nous sommes de moins en moins disposés à traiter [le Brésil] comme un allié fiable. Nous devons attendre que le Brésil, en tant que puissance, murisse.»

Les uns et les autres doivent remédier à ces failles: c’est possible et ce serait constructif. Si les partenariats entre les Etats-Unis et d’autres puissances émergentes sont de nature «défensive», ambiguë et instable, une alliance avec le Brésil pourrait être soutenue par un projet commun, solide et durable, de prospérité et de démocratie. Cette situation tout à fait regrettable n’est que le fruit d’une histoire de rencontres manquées. Une histoire qui peut être réécrite par des leaders qui en auraient la volonté.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
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Editorialiste
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