PresidentielleFrance

Le bon vieux temps au programme de 2012

Eric Le Boucher, mis à jour le 14.04.2012 à 8 h 57

Trois candidats, Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, nous plongent dans les doux plaisirs de la nostalgie. Leur modèle? Une économie fermée sur elle-même, dotée d'un Etat très interventionniste et planificateur, d'une monnaie nationale et de banques nationalisées.

Peeling Sixties / Seventies Era Floral Print Wallpaper Dominic's Pics via FlickrCC License by

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Fernand Braudel nous a appris que l'histoire de France était, pour beaucoup, celle de ses retards et de ses archaïsmes. Le grand historien se serait délecté de cette élection présidentielle où trois candidats plongent les Français dans le bain chaud de la nostalgie.

Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon nous décrivent la catastrophe du monde moderne, se drapent dans le misérabilisme «de bon aloi et de bonne conscience», comme disait Braudel, et nous chantent la chanson de la France éternelle: «Jadis tu travaillais pour le seigneur, avant-hier tu travaillais pour le propriétaire, hier et aujourd'hui tu travailles pour l'Etat et pour les banques.»

Pourquoi cette nostalgie plaît-elle? La France, «la France des bourgs, des villages, des hameaux, des habitats dispersés était restée assez semblable à elle-même jusqu'en 1914 sûrement, jusqu'en 1945 probablement», explique Fernand Braudel (1). C'est la France paysanne. Ensuite, elle subit le «chambardement des Trente Glorieuses». L'ancienne économie paysanne est conduite brutalement «à la catastrophe» par un progrès clef: l'arrivée du tracteur. Braudel s'interroge: pourquoi ce chambardement a-t-il eu lieu si tard en France? Pourquoi les paysans ont-ils résisté (le mot est de moi) si longtemps pour «comme en temps de guerre, finir par abandonner la position que l'on ne peut plus tenir»? Fernand Braudel ne donne pas de réponse. Il constate que la nostalgie domine les esprits alors que «le travail de la terre était dur, sans fin, malgré la fausse liberté du choix entre des tâches toutes pénibles».

En 2012, changez les mots «France paysanne» par «Trente Glorieuses» et vous avez le même esprit de résistance et la même nostalgie. Soixante-cinq ans après 1945, l'espace de trois générations, la France éternelle se rejoue la scène du passé mythique. Hier était beau... Et l'inouï succès du livre Indignez-vous de Stéphane Hessel vient oindre ce retour en arrière. Il vante les compromis sociaux de 1945, justement.

Vive l'inflation et la dévaluation!

Les trois candidats veulent nous replonger dans ce passé d'une économie fermée sur elle-même derrière des barrières protectionnistes, dotée d'un Etat très interventionniste et planificateur, d'une monnaie nationale et de banques nationalisées. Et de dorer ce beau modèle qui assurait la prospérité, plus de 5% de croissance annuelle en effet, et le plein-emploi. Conséquence limpide: revenons-y! Vive l'inflation et son corollaire, la dévaluation: voilà la bonne ligne de politique économique. L'erreur, le crime, a été d'abandonner cette belle recette pour épouser le mal: le libéralisme, la mondialisation, la rigueur. D'eux vient le brutal nouveau «chambardement» et le mal de la France.

Des discours truqués

Par sa simplicité, ce raisonnement séduit un tiers des Français, selon les sondages. Mais cette nostalgie industrialiste comme la précédente paysannesque oublie d'abord de rappeler combien la condition ouvrière restait dure et aliénante. Combien la modernité est meilleure sous bien des aspects. Bref, l'histoire ne va pas tant que ça dans le mauvais sens.

Mais ces discours, surtout, sont truqués. Ils se gardent de mentionner que les Trente Glorieuses se sont arrêtées d'elles-mêmes au milieu des années 1970. A partir de 1973, le chômage grimpe en flèche. Est-ce à cause des chocs pétroliers? Est-ce plus gravement à cause d'un épuisement du modèle ? En tout cas, le libéralisme ne peut être considéré comme la cause de cet arrêt. Margaret Thatcher ne gagne les élections qu'en 1979 et Ronald Reagan n'entre à la Maison-Blanche que début 1981. Le libéralisme se présente comme une solution à une «crise» qui préexistait.

Les économistes discutent encore des causes de l'épuisement. Sans doute faut-il chercher du côté d'un ralentissement des gains de productivité qui aurait rendu incontrôlable l'inflation. D'où le recours au libéralisme pour renforcer la concurrence par l'ouverture et l'innovation par les déréglementations. L'ordinateur, qui est aux Trente Glorieuses ce que le tracteur était à la société paysanne, est une autre cause du changement: les usines se remplissent de robots, les services prennent le pas sur la fabrication. Dans le même temps, le libéralisme dérape sur les excès de la finance et du crédit.

Dans quel monde sommes-nous entrés après les Trente Glorieuses? Instable, précaire, technologique, ouvert, urbain, inégal, nous sommes à 180° de la société paysanne. C'est ce qui dérange l'identité de la France. Mais s'accrocher aux mythes n'a pour effet qu'entretenir notre retard et nos archaïsmes.

Eric Le Boucher

(1) L'Identité de la France. Les hommes et les choses Fernand Braudel, Arthaud-Flammarion. Retourner à l'article

Article également paru dans Les Echos

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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