France

Raymond Aubrac, gloire et mélancolie de la Résistance

Alexandre Adler, mis à jour le 12.04.2012 à 17 h 32

Disparu le 10 avril, le héros du mouvement Libération-Sud a incarné, avec d'autres, un contraste de l'Histoire de France: quatre années de guerre intenses mais un après-guerre dénué des mêmes aspérités.

Raymond Aubrac lors d'un meeting de soutien aux candidats de gauche aux municipales, le 3 mars 2008 à Paris. REUTERS/Pascal Rossignol.

Raymond Aubrac lors d'un meeting de soutien aux candidats de gauche aux municipales, le 3 mars 2008 à Paris. REUTERS/Pascal Rossignol.

Avec Raymond Aubrac, décédé dans la paix du grand âge à 97 ans mardi 10 avril, c’est un peu l’un des épisodes les plus fondamentaux de la France contemporaine qui s’achève. Volontiers modeste et peu disert par déformation clandestine, il n’aura cessé de témoigner en faveur de la Résistance et de minimiser, en raison de sa modestie revendiquée et de sa vertu sans faille, le rôle fondamental qui aura été le sien, au cœur de la tourmente, essentiellement entre 1942 et 1943.

Raymond Aubrac est né et a grandi à Vesoul et Dijon, dans une famille de juifs alsaciens, les Samuel, qui avaient opté pour la France après la guerre de 1870. Typique de sa génération, il est élevé dans un judaïsme très laïque et intensément rationaliste, un patriotisme français dont l’intensité religieuse est sans doute un peu supérieure et un républicanisme ardent, trempé aux fers rouges par les souvenirs de l’affaire Dreyfus transmis par la génération précédente.

C’est dire si Raymond Aubrac appartient, de naissance, à la gauche la plus fondamentale. Le reste, l’engagement communiste, viendra plus tard, durant l’été du Front populaire où, jeune étudiant à l’Ecole des Mines, il rejoint un groupe de polytechniciens et de centraliens de convictions marxistes mais qui, dans la France de l’époque, à la stratification sociale encore rigide, ne peuvent encore manifester une adhésion au parti communiste qui aurait fait instantanément de ces futurs ingénieurs des parias.

Il n’empêche, les convictions de Raymond Aubrac sont désormais bien arrêtées et l’amour qui le lie dès ce moment à sa future épouse Lucie, elle-même agrégée d’histoire et militante communiste, s’avèrera aussi solide et aussi durable que son engagement de jeunesse.

Plus libres que les militants d'appareil

Il est vrai que, n’appartenant pas à la structure organisée du parti, les Aubrac sont plus libres dans leurs jugements et plus audacieux dans leurs engagements que des militants d’appareil, plus assujettis aux consignes d’un parti communiste devenu clandestin dès 1939.

Or, c’est dès l’été 1940, quelques semaines après l’appel du 18 juin et bien avant que l’appareil communiste ne se mette peu à peu en marche pendant l’hiver 1940-1941, que Lucie et Raymond s’engagent sans demander l'avis de personne, tout comme d’ailleurs leur ami, le grand helléniste Jean-Pierre Vernant, au même moment à Toulouse.

Après une évasion mouvementée d’un camp de prisonniers provisoire allemand à Strasbourg, évasion à laquelle a déjà contribué Lucie avec la résolution qu’on va lui retrouver par la suite, le couple se retrouve en zone sud et, dès l’été 1940, s’engage dans les toutes premières actions de la Résistance. Le déclencheur aura été la rencontre de Lucie avec un jeune normalien philosophe, Jean Cavaillès, qu’elle avait connu quelques années auparavant au Quartier latin, comme le leader (de gauche) des étudiants protestants.

Si Cavaillès, qui s’éloignera bientôt pour la zone nord et des actions directes contre l’occupant, s’efface très vite, il les aura présentés aux deux fondateurs du mouvement Libération Sud que sont Jacques Brunschwig-Bordier et Emmanuel d’Astier de la Vigerie, officiers de marine en congés, anticonformistes chevaleresques et, déjà, hommes de gauche avérés.

La souricière de Caluire

Bientôt Aubrac (nom de résistance qu’il adopte en 1941) sera l’un des hommes clefs de Libération Sud et le premier adjoint de d’Astier. Avec les débuts d’unification des mouvements de résistance, c’est déjà lui qui devient, en tant que délégué de son mouvement, l’adjoint du général Delestraint nommé, par de Gaulle, à la tête de «l’armée secrète» destinée à unifier toute la résistance armée.

Son activité incessante de recruteur de la Résistance et d’organisateur de la clandestinité comporte, à l’évidence, des risques croissants: il est arrêté à Lyon au printemps 1943 à l’issue d’une réunion des cadres de Libération Sud qui n’avait pas échappée à la Gestapo locale, dont le chef était le désormais célèbre Klaus Barbie.

Incertains sur l’identité des hommes qu’ils viennent de capturer, les Allemands finissent par livrer le résultat de leur rafle à la police française. Dès lors, Lucie Aubrac, n’écoutant que son audace, ira, par un mélange de suppliques et de menaces, arracher au procureur Ducasse la libération de Raymond Aubrac.

A peine sorti, il organisera avec Lucie et Paulette Lesouef, la compagne de Maurice Kriegel-Valrimont, une évasion spectaculaire du groupe des détenus depuis la prison de l’Antiquaille à Lyon. Raymond Aubrac reprend aussitôt le combat, mais ce sera, hélas, pour retomber quelques mois plus tard dans la souricière de Caluire, où Jean Moulin avait convoqué autour de lui la plupart des principaux responsables de la Résistance intérieure.

Un miracle se produit

Cette fois-ci, la survie de Raymond Aubrac devient très précaire et ce sera encore une fois Lucie Aubrac, au comble d’une audace qui devient vraiment héroïque, qui, simulant des fiançailles apolitiques avec Raymond auprès de la Gestapo, parvient à retrouver sa trace au fort Montluc.

Et quelques semaines plus tard, le miracle se produit: un groupe Franc, organisé par Alfred Malleret-Joinville, parvient à intercepter un fourgon où il est transporté et, après un sévère échange avec les gardes allemands auquel participe son propre cousin Maurice David, à sortir une seconde fois Raymond Aubrac des griffes de l’occupant.

Après ce nouveau défi à la mort, Raymond Aubrac ne doit plus rester en France occupée et il rejoint d’abord Londres, puis Alger. Ses états de service auraient du lui valoir un poste de premier plan dans l’organisation de la France combattante. Certaines intrigues misérables, d’où l’antisémitisme n’était pas absent, le mirent à l’écart des services secrets, le BCRA.

Mais, embarrassé et ayant contracté d’emblée des rapports de sympathie avec lui, le général de Gaulle n’aura de cesse de défendre Raymond Aubrac, et sa nomination comme Commissaire de la République à Marseille pour l’ensemble de la Provence, sera, aux yeux du Général, une réparation méritée sinon éclatante. Homme de gauche intransigeant, Raymond Aubrac réquisitionne des entreprises à l’abandon à Marseille et envisage d’annexer purement et simplement la principauté de Monaco.

Abandon de l'activité publique

Le retour à l’ordre de 1945 met fin à cette action qu’un Maurice Thorez, influencé par Moscou, jugeait déjà trop en pointe.  D’abord chargé du déminage du territoire, Aubrac abandonne, peu après la Libération, son activité publique et fonde, avec quelques uns de ses camarades polytechniciens, le Bureau d'études et de recherches pour l'industrie moderne (Berim), chargé d’administrer, pour le compte du parti communiste, les nombreux contrats de reconstruction qui apparaissent en France comme des champignons à la Libération.

Puis vient la Guerre froide et le Berim, coupé des fonds de la reconstruction française, ira chercher sa survie dans des contrats à l’Est, depuis la Tchécoslovaquie jusqu’à la Chine. A cette même époque, Raymond Aubrac accueille à son domicile le leader vietnamien Hô Chi Minh, qui réside à Paris en 1946 durant toute la conférence de Fontainebleau, qui aurait du aboutir à l’indépendance négociée du Vietnam.

Il en résultera des liens d’amitié profonds et permanents —la seconde fille de Raymond et Lucie est restée la filleule de «l’oncle Hô»— et ces relations intimes avec le père de la révolution vietnamienne serviront au moins à deux reprises à mettre en marche des initiatives diplomatiques, la première fois en 1953-1954 par Pierre Mendès France, et la seconde à partir de 1970 par Henry Kissinger, qui entretiendra depuis lors avec Raymond Aubrac des relations de profonde amitié.

Hô Chi Minh, Lucie Aubrac et sa fille Elizabeth, en 1946. Paul Durand/L'Humanité via Wikimedia Commons.

Âpretés et chagrins de la Guerre froide

Mais cet aspect encore resplendissant de la Guerre froide ne pouvait longtemps masquer ses âpretés et ses chagrins. Interlocuteur à Prague de Rudolf Slansky et ami proche d’Arthur London, Raymond Aubrac est pris, sans l’avoir compris, dans la tourmente de la dernière grande purge stalinienne qui commence dès 1951 avec les procès de Prague. Si le parti communiste français cherche encore à le défendre a minima, comme il le fait d’ailleurs pour Arthur London dans son cachot, en revanche, il se voit contraint par Moscou de s’éloigner du Berim.

Ainsi détaché de tout engagement, Raymond Aubrac se voit invité par son camarade de résistance Pascal Copeau, qui vit au Maroc et soutient le combat de ce pays pour son indépendance, à venir soutenir le nouveau gouvernement nationaliste en tant qu’expert au ministère de l’Agriculture.

Avec l’élimination des ministres de gauche proches de Ben Barka, ce sera la fin, en 1960, de cette escapade marocaine, mais aussi le début d’une longue vie de fonctionnaire international à Rome, à la FAO, où son expérience des réformes agraires lui permet de tenir son rang. Mais il est hors de doute que, depuis Rome, Raymond Aubrac, avec la volonté du général de Gaulle avec lequel il demeure en contact par Emmanuel d’Astier, commence à jouer les intermédiaires officieux avec Hô Chi Minh et le Nord-Vietnam en guerre.

Tout part de l'arrestation de Barbie

La dernière partie de sa vie, lorsqu’il atteint l’âge de la retraite, sera consacrée à la défense des idéaux de la Résistance, et, hélas, en raison de la bassesse de quelques-uns, à la propre défense de son action et de celle de Lucie. Toute l’affaire part de l’arrestation et de l’inculpation de Klaus Barbie, grâce entre autres à l’action tenace de Robert Badinter et Beate Klarsfeld.

L’ancien chef de la Gestapo lyonnaise, réfugié en Bolivie depuis trente ans, bénéficie, si l’on peut dire, de la défense de Jacques Vergès. Ancien communiste qui avait, lui aussi, séjourné maintes fois à Prague à l’époque où Raymond Aubrac avait connu ses difficultés les plus graves, Vergès haïssait particulièrement en Raymond et Lucie de purs héros de la Résistance, dont les convictions fondamentales étaient à la fois proches en apparence et totalement opposées en fait à son engagement.

En réalité, l’action de Vergès dans le procès Barbie est comme le précipité de la polarité qui existait depuis toujours entre communisme d’appareil stalinien et communisme de Résistance, entièrement opposé à la realpolitik de Moscou. La stratégie de Vergès consistera alors à insinuer tout à la fois que Jean Moulin, que Barbie avait massacré sous la torture, serait tombé sur la dénonciation du général Guillain de Bénouville,  à droite… ou de Raymond Aubrac, à gauche.

Querelles de familles de la Résistance

Ce récit, manifestement délirant, visait d’abord à faire renaître des querelles de familles affreuses au sein d’une Résistance qui devait demeurer unie face à la provocation. Le Comité d’action de la Résistance, présidé par Pierre Sudreau, saura efficacement enrayer cette première manœuvre.

Mais, de calomnies en chuchotements, la rumeur déclenchée par Jacques Vergès atteignit aussi quelques historiens amateurs en mal de notoriété et quelques procureurs autoproclamés, dont rien ne pouvait légitimer la démarche.

Tous ces vilains canards furent dégonflés les uns après les autres: la séance de salle de police organisée par un quarteron d’«historiens» couverts par Serge July se heurta assez vite à la réprobation générale, et je pris personnellement part à la défense de Raymond Aubrac dans les colonnes du Monde.

Quant au faussaire lyonnais, Gérard Chauvy, il fut, lui qui insinuait que la seconde évasion de Raymond Aubrac n’avait été qu’une mise en scène ourdie par la police allemande, condamné à une très lourde peine d’amende, ainsi que son malencontreux éditeur.

Ces batailles, âpres et déchirantes, furent supportées avec stoïcisme par le couple Aubrac qui, par ailleurs, avec la révélation de son aventure dans un film de Claude Berri, devint de plus en plus populaires dans l’opinion publique et dans la jeunesse. Cette page définitivement tournée demeure néanmoins comme une tache, non pas dans la biographie limpide de Raymond et de Lucie Aubrac, mais pour l’image que la postérité se fera d’une génération de délateurs et de leurs balbutiements crapoteux, dont la perversité de Jacques Vergès avait permis qu’ils se dévoilent.

Continuité, limpidité et pureté

Aux indignés qui s’enflamment peut-être aujourd’hui pour les imprécations de Stéphane Hessel, nous préférerons, pour notre propre compte, invoquer la continuité, la limpidité et la pureté des engagements d’un homme qui n’aura pas un instant dévié de la voie difficile et étroite qu’il s’était assigné dès la sortie de l’adolescence.

Le lecteur de ce papier pourra aussi remarquer le contraste entre l’intensité saisissante de ces quatre années fondamentales, où la Résistance aura façonné la France moderne, et le long parcours un peu mélancolique et dénué des mêmes aspérités de la vie de Raymond Aubrac après 1945.

Mais telle est la mélancolie qui aura atteint tous les protagonistes les plus importants de cette extraordinaire épopée: Mendès France courant de démissions en renoncements spontanés, Daniel Mayer, André Philip, Georges Bidault ou Jacques Soustelle se marginalisant bien vite dès la IVe République, Charles Tillon, Maurice Kriegel-Valrimont, Marcel Servin, et même Pierre Villon à sa manière, marginalisé définitivement du parti communiste par la maison Thorez, pour ne pas parler d’un Henri Frenay resté témoin isolé ou d’un Philippe Viannay donnant naissance aux Glénans. Le général de Gaulle, en 1946 comme en 1969, ne cède-t-il pas aux sirènes de la dépression et de la dépréciation?

Il y a donc, c’est vrai, une mélancolie infinie au cœur même de la gloire étincelante de la Résistance. Cette gloire nous appelle aux souvenirs émus et affectueux. Cette mélancolie en revanche exige de nous une réflexion plus profonde. Pourquoi les vainqueurs de l’épreuve ont-ils fini un jour par être les vaincus, en apparence du moins, des temps de bonace?

Alexandre Adler

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