France

Jeunes: le tiers perdant

Monique Dagnaud, mis à jour le 17.04.2012 à 15 h 57

En France, déficience du système scolaire initial et réticence des entreprises à accueillir les nouvelles recrues se conjuguent pour faire de l’insertion professionnelle un parcours du combattant. Au moins un tiers le paie cash.

Dans le quartier des Moulins, à Nice en 2008. REUTERS/Eric Gaillard

Dans le quartier des Moulins, à Nice en 2008. REUTERS/Eric Gaillard

Des liens qui façonnent l’individu des sociétés développées, celui de la filiation l’emporte sur tout autre investissement affectif. Dans un monde d’incertitude, seul le fil qui unit les générations semble d’airain. Cette mobilisation en faveur de l’enfant est particulièrement intense en France, où le désir de parentalité est fortement affirmé –peu de personnes ne souhaitent pas d’enfant– et se concrétise par le meilleur taux de fécondité en Europe (avec l’Irlande).

Si subjectivement l’enfant est porté aux nues, collectivement ce choix se révèle beaucoup moins évident lorsqu’on regarde la difficulté de la société française à intégrer les nouvelles générations. Déficience du système scolaire initial et réticence des entreprises à accueillir les nouvelles recrues se conjuguent pour faire de l’insertion professionnelle un parcours du combattant.

Dans ce cheminement qui couvre les 18-25 premières années, avant même d’avoir pu entamer leur vie d’adulte, une fraction importante des jeunes se trouve déjà en stand-by: entre l’exclusion précoce de l’emploi et/ou la nécessité de devoir, en matière de formation, tout reprendre à zéro.

Une synthèse effectuée fin 2011 par la Dares sur l’emploi des jeunes [PDF] confirme ce déraillement dans l’enchaînement naturel des générations, un déraillement que paient cash au moins un tiers des nouvelles classes d’âge.

Comment se distribuent les nouvelles générations selon leur formation? 18% des jeunes n’ont pratiquement aucun bagage scolaire conséquent (brevet seul ou aucun diplôme), 17% ont reçu une formation de type CAP ou BEP, 65% ont réussi le bac (35% le bac général, 16% un bac technologique, 14% un bac professionnel). Une partie des élèves s’est arrêtée au bac (en particulier des titulaires du bac pro), d’autres ont entamé des études supérieures, mais ont abandonné: 23% restent, pour une raison ou une autre, avec le bac pour seul viatique. 42% d’une classe d’âge obtient, en bout de course, un diplôme du supérieur (15% un diplôme professionnel, 11% une licence ou équivalent, 15% un master ou équivalent, 1% un doctorat).

Le diplôme, sésame tout-puissant

Dans un pays qui encense les parchemins, ce classement a une valeur prédictive pour entrer dans l’emploi et comme l’indique l’étude de la Dares «les débuts de vie active sont fortement différenciés selon le diplôme et la filière».

Quelle est la particularité française? La dévotion des employeurs envers le diplôme, sésame presqu’indispensable pour un premier emploi (et tous les emplois d’après…), emporte une conséquence majeure. Les jeunes sont incités à aller le plus loin possible dans leur parcours scolaire initial. Cette obsession des notes et des parchemins traverse tous les milieux, mais ce sont les familles favorisées, aptes à soutenir économiquement au long cours leur progéniture, qui gagnent la course.

La France figure ainsi, avec le Etats-Unis, le Japon et les pays scandinaves, dans le peloton de tête des nations dotées d’une proportion importante de jeunes diplômés du supérieur, un élitisme qui fonctionne plus que dans d’autres pays au bénéfice des milieux privilégiés.  

En retour, dans le wonderland de l’élitisme républicain, n’avoir aucune ou peu de formation, est profondément handicapant. D’une part, cette situation est vécue comme une humiliation et génère souvent une perte de confiance en soi. D’autre part, les employeurs rechignent à suppléer, par un accompagnement sur le terrain, à ce manque de formation professionnelle.

Les jeunes sans diplôme ou peu diplômés ont donc d’énormes difficultés à trouver un emploi: en 2007, trois ans après la fin de leurs études, seulement 48% des jeunes sortis sans diplôme du système scolaire, et 55% des jeunes ayant seulement le bac avaient un emploi (étude du Cereq) et parallèlement, lorsqu’ils ont un emploi, il est presque toujours précaire, saisonnier ou à temps partiel.

Conséquence directe: la France est, parmi les sociétés industrialisées, un des pays ayant le taux de chômage des jeunes le plus élevé [1]. Ainsi, en 2010, 22,5% des jeunes français de 15-24 ans étaient chômeurs. Ce taux est de 20% pour l’ensemble des pays de l’OCDE, et de 10% en Allemagne. Que d’autres pays d’Europe du sud, l’Italie, l’Espagne et la Grèce souffrent de taux encore plus dégradés ne peut constituer une consolation.

Un des taux de chômage des jeunes les plus élevés

Enfin, la synthèse de la Dares montre que, pour les diplômés du supérieur, l’entrée dans la vie active s’opère plus aisément pour les étudiants issus de filières professionnelles: les postulants ayant suivi une filière Lettres-Sciences humaines sont dans une situation d’employabilité bien moins favorable que les autres; de même, les titulaires de BTS, quelle qu’en soit la spécialité, sont en bien meilleure position face à l’emploi que les jeunes ayant obtenu un Deug à l'époque.

Les carences de la formation initiale des jeunes –entre ceux qui se sont déscolarisés très tôt, ceux qui ont quitté l’école avant le bac, ou ceux qui sont pénalisés pour être restés dans une filière de formation trop générale– sont perçues comme une fragilité pour la cohésion nationale. Ainsi se  sont multipliés au cours des quinze dernières années des dispositifs ad hoc pour pallier cette insuffisance: d’une part, le régime de l’alternance emploi-formation; d’autre part, des filières d’accompagnement des «jeunes en difficulté d’insertion». Quel bilan en tire-t-on?

Les contrats d’alternance (565.000 emplois occupés par des jeunes fin 2010) donnent des résultats encourageants, puisque ceux qui en bénéficient accèdent plus facilement à l’embauche après cet apprentissage et avec un salaire un peu plus élevé que ceux qui n’ont pas effectué ce parcours. Mais cette filière «professionnalisante» est de plus en plus réservée à ceux qui ont le bac ou atteint le niveau bac (71% des contrats en 2010) et moins aux jeunes ayant juste atteint, sans en avoir le diplôme, le niveau CAP-BEP: elle n’apparaît donc pas comme la voie de prédilection pour réparer le grand échec scolaire, les employeurs –pour la plupart des petites PME qui reçoivent une aide financière de l’Etat– exigent de fait un certain niveau de formation initiale. En 2010, les trois-quarts des titulaires de ces contrats avaient 20 ans ou plus.

Trace, Civis, Espoir...

Les jeunes les plus en difficulté se tournent alors vers les missions locales et les permanences d’accueil, d’information et d’orientation (en 2009, 1.268.000 jeunes ont été en contact avec ces structures). Les dispositifs en vigueur sont pluriels: dispositif Trace, puis Civis (contrat d’insertion dans la vie sociale) à partir de 2003, plan «Espoir banlieue» avec le contrat d’autonomie, accompagnement par des opérateurs privés de placement. Le bilan de ces formules est en cours d’évaluation. Comme ces accompagnements vers l’emploi s’adressent à des populations peu formées et ayant connu durablement l’inactivité les résultats sont évidemment mitigés. Ainsi entre avril 2005 et décembre 2010, plus d’un million de jeunes ont signé un contrat Civis, et 800.000 sont sortis de ce dispositif: près du tiers d’entre eux ont accédé grâce à lui à un emploi durable.

Plus généralement, entre 2000 et 2010, la part des emplois aidés pour les jeunes de moins de 26 ans par rapport au total des emplois qu’ils occupent est passée de 30% à 24%. Cette réduction épouse aussi un virage de type idéologique, car les systèmes ont  évolué selon les gouvernements. A partir de 2002, avec l’arrivée de la droite, les emplois jeunes disparaissent progressivement, les contrats d’accompagnement se développent, ainsi que les contrats d’apprentissage ou de qualification.

La capacité d’insertion des jeunes est évidemment corrélée avec l’activité économique, mais finalement à l’aune des dix ans passés, alors que la croissance a fluctué, le constat est imparable: l’articulation formation initiale/emploi est le talon d’Achille de notre modèle social. Et ces jeunes laissés-pour-compte sont, pour l’essentiel, issus de milieux défavorisés.

Ce tiers perdant est une bombe à retardement électoral. Il pèsera lourd dans le scrutin présidentiel: ces jeunes sont les plus propices à s’abstenir de voter, à réfuter le bipartisme, à user du bulletin de protestation  et à crier contre l’impuissance des politiques. Leurs parents pourraient aussi, électoralement, se mettre à l’unisson de cette indignation. Ce tiers perdant pèse lourd symboliquement: comment en effet laisser dans un sentiment de «no future» une telle proportion  des générations montantes? Ce tiers perdant résonne probablement avec d’autres résultats qui se déclinent en tiers, selon les sondages en tout cas: un tiers d’abstentionnistes et un tiers de votes pour les extrêmes, droite ou gauche.  

Monique Dagnaud


[1] taux de chômage = part des jeunes mis sur le marché du travail et qui n’ont pas d’emploi. Retour à l'article

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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