Monde

Chine: la mystérieuse chute du clan Bo Xilai

Sébastien Le Belzic, mis à jour le 12.04.2012 à 10 h 26

La transition politique prévue en octobre à Pékin s’annonce palpitante. Tous les ingrédients d’un bon polar sont déjà réunis: espionnage, assassinat, corruption, affaires de famille, rumeurs de coups d’Etat et trafics d’armes.

Bo Xilai et son épouse Gu Kailai, en janvier 2007. REUTERS

Bo Xilai et son épouse Gu Kailai, en janvier 2007. REUTERS

Les personnages sont haut en couleur. Dans le rôle principal, Bo Xilai. Héraut des néo-communistes, belle gueule et verbe haut. L’un des barons de la nomenklatura chinoise, patron du Parti communiste de Chongqing, la plus grande ville du monde.

Il vient d’être suspendu du Bureau politique. Il est entouré de sa famille au grand complet: son fils Bo Gua Gua, fêtard invétéré dont les photos s’étalent sur Facebook. Son épouse, Gu Kailai, surnommée la Jackie Kennedy chinoise, accusée aujourd’hui de meurtre.

Dans les seconds rôles, on retrouve Xu Ming, le milliardaire de Dalian. Le porteur de valises n’a plus mis les pieds à son bureau depuis des semaines. Et, en invité surprise, l’énigmatique Neil Heywood. Majordome le jour et homme d’affaires la nuit, mort dans sa chambre d’hôtel de Chongqing en novembre dernier. «Trop d’alcool», affirme la police. Une mort troublante pour quelqu’un qui ne buvait pas une goutte et dont on découvre la proximité avec les services secrets de sa Majesté.

Retour en arrière.

Nous sommes le 6 février dernier. Coup de tonnerre: l’incorruptible Wang Lijun, superflic dont la bravoure lui valait d’être le héros du feuilleton télévisé L’esprit de la police de fer et de sang, se fait la malle. Il trouve refuge au Consulat américain de Chengdu.

Pourquoi? Que raconte aux diplomates le plus proche collaborateur de Bo Xilai, chef du Parti communiste local, étoile montante du Parti et que l’on donne déjà membre du sacro-saint Bureau politique en octobre prochain? Nul ne le sait.

Placé au secret?

Les diplomates américains le gardent quelques heures, puis le remettent aux autorités chinoises. Il est depuis en «congés thérapeutiques». Autrement dit en prison, et sans jugement. Un mois plus tard, en pleine Assemblée du Peuple à Pékin, le grand rendez-vous annuel de la classe politique chinoise, Bo Xilai apparaît tendu. Il parle peu, grimace devant les photographes.

Quelques heures plus tard, il est débarqué sans ménagement. On est depuis sans nouvelle de lui. Il serait placé au secret à Pékin sous la garde d’une unité spéciale de la police.

Les sinologues se perdent en conjecture. On l’accuse d’être trop proche de l’aile gauche du Parti. De se pousser un peu trop du col au sein d’une classe politique traditionnellement discrète. On le dit victime d’une chasse aux sorcières orchestrée par le Premier ministre Wen Jiabao. Et on se demande surtout ce qu’a bien pu dire Wang Lijun aux Américains.

Le majordome n'en était pas un

C’est alors que l’on découvre l’affaire Neil Heywood. Et sa mort mystérieuse dans un hôtel de Chongqing. Son corps sera rapidement incinéré sans autopsie. En tirant la pelote de cette mystérieuse disparition, on découvre que le majordome n’en n’était pas vraiment un.

Neil Heywood © REUTERSHomme d’affaires et représentant par exemple d’Aston Martin dans la région, il faisait jouer ses «guanxi», ses relations à la chinoise, dans un pays où faire des affaires demande bien plus qu’un simple business plan. Il aurait aussi facilité l’entrée de Bo Gua Gua à Oxford. Et, surtout, il serait en affaire avec l’épouse de Bo, Gu Kailai, soupçonnée aujourd’hui d’homicide volontaire.

Plus étonnant encore, on apprend que Neil Heywood travaillait en sous main pour l’agence Hakluyt, spécialisée en intelligence économique et dirigée par un ancien du MI6, les services secrets britannique. De quoi faire du majordome un espion infiltré, il n’y un qu’un pas. D’autant que Hakluyt a déjà défrayé la chronique dans ce domaine en envoyant par le passé des agents infiltrer des ONG.

Etait-il un agent secret? Un agent double? Un homme d’affaires peu avisé? A-t-il touché de trop près les arcanes du pouvoir chinois avant d’être assassiné? Le superflic Wang Lijun a-t-il découvert des secrets et voulu livrer son patron aux Américains?

La chute de Bo Xilai et de son clan ne fait que commencer. Elle révèle la violence du monde politique chinois. Début avril, on apprenait ainsi la mystérieuse disparition de Xu Ming, l’un des hommes les plus riches de Chine. Un proche de Bo Xilai accusé de corruption (il aurait truqué des matchs de football) et surtout d’avoir financé les études de Bo Gua Gua à l’étranger.

D’autres têtes devraient bientôt tomber, d’autant que l’ancien patron de Chongqing s’était fait beaucoup d’ennemis au cours de sa croisade anti-corruption dans une ville vérolée par les mafias. Il avait également joué la partition néo-maoïste aux relents de révolution culturelle ce qui n’est pas du goût de tout le monde et envoyé plus de 5.000 personnes en prison. Il avait d’ailleurs beaucoup de supporters, notamment au sein de l’armée, ce qui explique aujourd’hui les rumeurs de coups d’Etat.

On parle de trafic d’armes, de 3.000 membres du Parti qui lui auraient prêté allégeance et rééduqués de force à Pékin. Chongqing se prête aussi à tous les fantasmes. Cette mégapole enclavée de 34 millions d’habitants est bien loin du pouvoir central, à plus de 2.000 kilomètres de Pékin. La ville fut le théâtre de plusieurs complots politiques célèbres.

Un bon polard donc aux relents politico-financiers. Triades, business et politique. Episode 1 de la transition à la tête de l’Etat chinois.

Sébastien Le Belzic

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