Life

Si ça continue, on arrête les bébés!

Charlotte Pudlowski et Cécile Dehesdin, mis à jour le 04.06.2014 à 22 h 37

Où sont les femmes? (3/3) - Dans la presse, comme dans les autres secteurs, la grossesse entraîne un phénomène «retard de carrière».

Une journaliste suit une manifestation à Calgary au Canada. CC Flick Thivierr

Une journaliste suit une manifestation à Calgary au Canada. CC Flick Thivierr

Mercredi 20 mai, l'école de journalisme de Sciences-Po et Terrafemina.com organisent un colloque  sur «La profession de journaliste et les médias d'information vus par les femmes», en partenariat avec Slate.fr, France Info, et The Wall Street Journal. Deux jeunes journalistes de Slate.fr ont enquêté sur la présence - ou plutôt la relative absence - des femmes dans la haute hiérarchie des médias d'information. Après «Les femmes des évêques», publié samedi, «Mars, Vénus, et les journalistes» publié dimanche, voici le troisième et dernier volet de leur enquête.

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«Quand on est une femme, il faut simplement en faire deux fois plus», résume Michèle Cotta, ancienne présidente de Radio France et de la Haute Autorité de la Communication audiovisuelle, ensuite passée par la direction de l'information de TF1 et la direction générale de France2 . «On est peut-être plus bosseuses, suggère-t-elle, mais c'est parce qu'on a eu à se donner d'avantage pour réussir». Une théorie appuyée par Pierre Tripier, sociologue du travail, qui voit là un effet de sélection naturelle à la Darwin: «Pour monter elles ont dû montrer qu'elles étaient très très très bonnes, alors que les hommes ont juste eu à être très très bons».

L'enfer des femmes

«Il existe encore un machisme terrible», déplore Hélène Jouan, directrice de la rédaction de France Inter. «Quelques hommes font des blagues salaces, puis se rendent compte de ma présence, et ça les fait glousser. Ils se la jouent quand il y a une femme près d'eux, il y a un côté coq. Certains vieux caciques d'Inter me regardent aussi de façon condescendante, parce que je suis une femme. Ce n'est évidemment pas systématique, et ce n'est pas tout le monde non plus, heureusement, mais ça existe.»

«C'est de toute façon plus dur d'être une femme dans ce métier, parce que si vous vous énervez, vous êtes hystérique, et si vous êtes trop calme, vous vous foutez de ce que vous faites», regrette encore Michèle Cotta. Des préjugés caricaturaux que retrouve Arlette Chabot, directrice de l'information à France 2, dans son quotidien: «Un homme est perfectionniste là où une femme est chiante, un homme a le souci du détail quand une femme coupe les cheveux en quatre, un homme est hyper dévoué alors qu'une femme n'a vraiment pas de vie...

Arlette Chabot raconte aussi combien il était difficile pour une femme de s'imposer, de gravir les échelons, d'affronter le manque de crédibilité dans certains domaines comme l'économie: la Bourse était interdite aux femmes jusqu'en 1967. «C'est un boulot de chien de diriger l'info, il faut sacrifier beaucoup, il y a une profonde inégalité: mes confrères ont tous des épouses super fières de leur mec qui rentre à 22h, mais vous quand vous rentrez à 21h30 et que le dîner n'est pas prêt, on vous dit que c'est moyen... Il faut avoir une organisation de vie particulière ; moi j'ai raté cette conciliation entre le monde personnel et le monde professionnel, je n'ai pas eu d'enfants. Je ne me voyais pas partir neuf ou dix mois en congé maternité. Je n'aurais pas retrouvé mon poste».

«Pour des femmes managers, réussir aujourd'hui cela signifie être capable, comme les hommes, de tirer un trait sur sa vie privée et d'avoir une disponibilité totale pour son travail», analyse Dominique Méda, qui étudie le travail, et notamment la place des femmes dans l'emploi.

Porte-bébé cherche responsabilité

Les jeunes filles journalistes d'aujourd'hui refusent ces sacrifices. Elles sont prêtes à beaucoup travailler parce que c'est un métier passion, parce qu'elles entrent sur le marché du travail alors que la presse est en crise, parce que le reste du monde est désormais en crise. Mais pas parce qu'elles sont des filles. Anne-Laure, élève dans une école de journalisme parisienne, admet qu'elle a conscience d'une discrimination faite aux femmes. Mais qu'elle ne la ressent pas. «Je ne crois vraiment pas qu'être une femme m’empêchera d'accéder à des postes de management plus tard. Le fait que je veuille avoir des enfants, et que cela puisse être pénalisant par rapport à mon emploi est aussi une motivation supplémentaire pour “monter” vite; m'installer dans le paysage journalistique avant de prendre mon "congé mat"».

C’est peut-être un vœu pieux. Les jeunes femmes sont aujourd'hui toujours vues comme de potentiels porte-bébés. Alors que la France s'enorgueillit d'avoir en moyenne plus de deux enfants par femme, cette même prouesse est la raison invoquée pour expliquer le manque d'accès des femmes aux postes de responsabilité. Les femmes journalistes qui veulent monter en grade «sont pénalisées par le fait d'avoir des enfants», affirme le sociologue spécialiste des médias Jean-Marie Charon. «On ne leur propose pas un poste trop élevé quand elles ont des enfants en bas âge, ce qui modifie leur trajectoire de carrière», et peut leur faire perdre entre cinq et dix ans si elles ont plusieurs enfants, par rapport à leurs collègues masculins.

Contre le phénomène de «retard de carrière» pris suite à une grossesse, le groupe Bayard et son journal «La Croix» ont mis en place une commission sur la question des salaires, souligne Dominique Quinio, qui vérifie notamment que les femmes en congé maternité ne sont pas pénalisées lors des augmentations collectives. Valérie Decamp, patronne de Métro et aujourd'hui directrice générale de «La Tribune», se souvient avoir eu l'occasion de faire évoluer des femmes tout juste rentrées de congé maternité: «elles n'en reviennent toujours pas!».

Le pire n'est pas tant le congé maternité, que les femmes à des postes de cadres ont de toute façon tendance à écourter, mais plutôt l'idée que ce seront elles qui s'occuperont des enfants quand ils seront malades ou requerront d'avantage d'attention parentale.

Comme ce sont toujours les femmes qui assument la plus large part des tâches parentales, «c'est sur elles et uniquement sur elles que pèse ce genre de tension, de déchirement, de choix», estime Dominique Méda. Corinne Sorin, directrice de la rédaction de 20 minutes, a «un mari formidable. Il travaille à la maison et s'occupe d'emmener notre fille à l'école et d'aller la chercher. C'est grâce à lui que j'ai pu accéder à ces fonctions de direction stratégique». «Tant que les hommes n'expérimenteront pas ce qu'est la prise en charge concrète des enfants au quotidien, confirme la sociologue, la question du rapport au pouvoir différencié — ou prétendu tel — des hommes et des femmes restera entière».

Le Nord et les quotas

Comment parvenir à cette évolution? Une première piste serait de regarder vers les pays nordiques: «Ce sont des Suédois qui ont assumé le fait que pour la première fois une femme puisse diriger un quotidien d'informations en France», note Valérie Decamp, l'ancienne directrice générale de Métro France, propriété du groupe de presse suédois Metro International. Selon elle, les différences entre notre système de travail et le système scandinave rendent le modèle du Nord impossible à suivre. En Suède, 480 jours de congé parental sont accordés, dont 60 réservés à chacun des parents. Le reste est divisé par les parents, comme ils le souhaitent. Si le père, par exemple, ne prend pas ses 60 jours, ils perdent ainsi la rémunération élevée qui accompagne la mesure. «Mais ils n'ont pas les 35 heures!», intervient Valérie Decamp, «le congé paternité, s'il complète le congé maternité, d'accord, mais s'il s'y ajoute ce n'est plus possible à gérer». C’est la chef d’entreprise qui parle, glisse-t-elle.

On pourrait se tourner vers la politique des quotas, mais nos interviewés, hommes, femmes, journalistes ou sociologues, ne sont pas convaincus. En même temps «si on ne compte que sur la logique et l'intellect des organisations ça ne fonctionne pas...», regrette Dominique Quinio. Ceux et celles qui occupent des postes stratégiques pensent qu'il est possible, et souhaitable, de favoriser les femmes sans souscrire véritablement à la discrimination positive.

Discriminer en demi-teinte?

Au lieu de venir d'une loi, l'impulsion vient dans ces cas-là soit de la volonté d'une personne, soit de la volonté politique d'une entreprise. «Je ne fais pas de discrimination positive pour les femmes, mais j'y fais attention», explique Hélène Jouan; Michèle Cotta et Corinne Sorin affirment avoir «favorisé les femmes à égalité de compétence et de sympathie». Bruno Patino, quant à lui, se félicite d'avoir nommé Dao Nguyen quand il présidait le Monde Interactif, la première directrice de la rédaction de Télérama Fabienne Pascaud, et de voir Laurence Bloch à la direction générale adjointe de France Culture. «C'est une position idéologique de ma part de nommer des femmes. Il faut faire un effort, je ne crois pas que ça s'auto-régule naturellement. J'essaie donc de pratiquer avec cet objectif là, même si ce n'est pas le seul que je prends en compte».

Révolutionner l'organisation du travail et des tâches familiales, ce défi est à la portée du secteur des médias. Première étape, insistent tous nos sociologues, dresser un véritable bilan social annuel pour établir un constat public et faire évoluer la situation. Et peut-être regarder du côté des pure-players?

Les journalistes web ne s'arrêtent finalement jamais de travailler: il n'y a plus vraiment de bouclage, au contraire d'une édition papier par exemple. Entre leur ordinateur portable, leur Blackberry et leur iPhone, ils sont connectés en permanence, mélangeant, notamment avec (grâce aux?) les réseaux sociaux, boulot et vie perso; ils peuvent écrire ou éditer des articles depuis chez eux. Il devient donc possible d'assumer ses responsabilités professionnelles alors même qu'on s'occupe du petit dernier malade de la varicelle, qu'on soit le père ou la mère. Une piste comme une autre pour empêcher le fatal «retard de carrière», et permettre l'accession des femmes aux postes de direction stratégique.

Johan, Eric, Jean-Marie, embauchez-nous. On aura des enfants, ça ne changera rien du tout, et d'ici 20 ans, ça sera nous les chefs.

Image de une: Une journaliste suit une manifestation à Calgary au Canada. CC Flick Thivierr

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
Cécile Dehesdin
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Rédactrice en chef adjointe
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