Culture

Radiostars, recette d’un succès

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 11.04.2012 à 18 h 02

Le film de Romain Lévy, qui sort ce mercredi en salles est très attendu. Il pourrait bien poursuivre la route des derniers succès du cinéma français.

Manu Payet dans Radiostars/ Les Productions du Trésor

Manu Payet dans Radiostars/ Les Productions du Trésor

Depuis sa première projection publique, au 15e Festival de l’Alpe d’Huez, en janvier dernier, et les premiers éclats de rire sonores qu’il a provoqué, Radiostars ne cesse de faire parler de lui – surtout en bien. Le film raconte le road-trip d'une bande d'animateurs radio, partie faire le tour de la France pour reconquérir des points d'audience perdus. Il est risqué de prédire que ce premier film de Romain Lévy (avec Clovis Cornillac, Manu Payet, Douglas Attal, et quelques autres), sera le nouvel Intouchables, mais tentant de prévoir que ce sera un succès. Car il détient les cinq ingrédients qui ont favorisé les derniers cartons français au box-office.

1. Une comédie de potes

Les dix plus grands succès français du box-office national sont dans l’ordre: Bienvenue chez les Ch'tis, Intouchables, La Grande Vadrouille, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, Les Visiteurs, Le Petit Monde de Don Camillo Le Corniaud Les Bronzés 3 - Amis pour la vie, Taxi 2, Trois hommes et un couffin. Que des comédies.

«Les films tenant le haut du box-office sont souvent des comédies» rappelle Benoît Danard, chef du service des études et des statistiques du CNC (Centre National du Cinéma). Mais surtout, les outsiders, les films qui font un succès véritablement inattendu, sont presque toujours des comédies. Car pour obtenir un succès comme celui d’Intouchables ou de Bienvenue chez les Ch'tis, il faut fédérer tous types de population. «90% des Français vont au cinéma en groupe, dont une partie en famille», signale Benoît Danard.  

«Or les parents sont toujours plus à l’aise pour aller voir une comédie en famille plutôt qu’un drame, a fortiori des films de genre. C’est un moment que l’on veut convivial, joyeux. La comédie le favorise».

Dans les dix plus grands succès français cités ce sont aussi systématiquement des films mettant en avant une histoire d’amitiés. Et les bandes d’amis au cinéma plaisent de plus en plus, comme le succès des Petits Mouchoirs l’atteste.

«Je pense que la cellule amicale est beaucoup plus importante qu’avant» explique Romain Lévy à Slate.fr.

«On se marie plus tard, on fait des enfants plus tard. Et de 20 à 30 ans, la cellule qui prime, ce n’est plus la cellule familiale, ce sont les amis. Avant c’était les parents l’autorité; aujourd’hui les parents sont beaucoup plus tolérants. Ceux qui te mettent la pression désormais, ce sont les amis. C’est à eux que tu dois présenter ta copine, eux qui peuvent te mettre la pression. C’est ta deuxième nouvelle famille. C’est normal que le cinéma le reflète».

«L’évolution des ‘bandes’ à l’écran est assez simple, juge Jérémie Imbert, auteur de  Les Comédies à la Française. Il y a eu les bandes d’acteurs: la bande à Lautner, la bande à Jean Yanne… Et puis le Splendid a apporté un renouveau de la bande de potes au cinéma, en lançant vraiment le film-chorale où soudain tous les acteurs avaient la même place à l’écran». Dans Radiostars, il y a bien des premiers et des seconds rôles, mais les seconds sont servis avec des répliques et des personnages bien à la hauteur des premiers. Alice Belaïdi qui incarne l’épouse hurlante d’un rappeur a d’ailleurs décroché le prix du coup de coeur féminin de l’Alpe d’Huez.

«Les bandes de personnages plaisent parce que c’est plus facile pour le spectateur de s’identifier», analyse Jérémie Imbert, «les personnalités sont dessinées de façon plus tranchées, et l’une d’entre elles correspondra forcément au spectateur».

Ces comédies «d’amis» jouent aussi sur la différence: le type des banlieues et l’aristo, le Nord et le Sud de la France, le Moyen-Âge et le monde contemporain

«C’est une confrontation qui permet de réunir des personnages dans une même aventure et donne une clé de lecture pour vivre face à la différence», ajoute Emmanuel Ethis, sociologue du cinema et président de l'Université d'Avignon.

C'est exactement ce que l'on retrouve dans Radiostars lorsque Ben (Douglas Attal) débarque dans un groupe d’animateurs radio pour leur écrire des textes: il est l'outsider. Mais cette différence est même mise en abîme lorsque c'est ensuite tout le groupe Et comme l’ensemble du groupe, des parisiens, lèvres collées à leur micro qui soudain partent à travers l’hexagone. «Chez les gens». «La comédie réussie c’est celle qui réunit des gens qui ne se ressemblent pas, montrent que l’on peut apprivoiser l’inconnu», affirme le sociologue.

2. Un film générationnel

A la sortie des Petits mouchoirs, Aurélien Ferenczi écrivait dans Télérama: «On ignore si Les Petits Mouchoirs est un film générationnel. Si c'est le cas, on est - pour une fois - heureux de ne plus faire partie de cette génération-là...»

Radiostars, c’est l’inverse. Le film raconte le road-trip de la bande d’animateurs d’une radio qui parcourt la France pour récupérer des points d’audience perdus. On se dit que si c’est un film générationnel, cette génération-là, avec son sens de l’amitié, ses blagues, parfois salaces, grossières, futiles, venimeuses et toujours vives (Romain Lévy, son co-scénariste Mathieu Ouillon et Manu Payet qui tient l’un des premiers rôles ont tous fait de la radio, le rythme est resté), on veut en être.

«Pendant longtemps, dans les années 90, on allait voir des comédies au cinéma, et on se disait, moi ma vie c’est pas ça», raconte Romain Lévy. «Tout à coup, avec des films comme L’Arnacoeur, Intouchables, Tout ce qui brille, et j’espère Radiostars, c’est nous, c’est notre époque. Moi j’ai fait le film comme un spectateur. J’ai montré sur l’écran ce que j’avais envie de voir».

«Permettre l’identification, et l’envie de se retrouver dans le film, avec les personnages, c’est l’un des ressorts de la comédie, souligne Jérémie Imbert. Qu’ils vous manquent au point de retourner voir le film, encore et encore».

«Les personnages de comédie montrent aussi comment réagir dans des situations difficiles de la vie, du quotidien», précise Emmanuel Ethis. «Dans des films comme Intouchables, ou Bienvenue chez les Ch'tis, le spectateur peut prendre exemple, apprendre à réagir, ce sont des leçons de vie». Il en va de même pour Radiostars, qui interroge les liens d’amitié, la concurrence dans un milieu professionnel, la loyauté.

3. Réunir jeunes et vieux

Le risque évidemment, pour un film générationnel, c’est de se couper d’une partie du public. «Au début, j’avais un peu peur qu’on s’écarte d’une partie du public, qu’on ne parle qu’aux jeunes», confie Manu Payet. 

Imaginez un peu, comment le film Intouchables aurait-il pu atteindre ses quasi 20 millions d’entrées si seuls les moins de 30 ans s’étaient rendus dans les salles? Idem pour Bienvenue chez les Ch'tis, dont des études sur la sociologie du public avait montré que celui-ci était plus féminin, constitué d’occasionnels, de provinciaux, de CSP «moins» et où étaient sous-représentés, les CSP+, les jeunes…

Sauf que les blagues «sur les feujs, sur les musulmans, sur les noirs, sur le sexe, tout le monde aime», prévient Romain Lévy. «Ce qui fait kiffer les vieux, c’est le langage grivois», souligne-t-il.  «Ça les ramène à une époque où le rouleau compresseur du lissage de langage n’était pas encore passé. Ils ont grandi avec Colette Renard, avec Boby Lapointe et Brassens. Nos blagues, ça ne leur fait pas peur», s’enthousiasme-t-il, après avoir eu l’occasion de parler avec pas mal de spectateurs lors des tournées en province. «Les vieux, comme les autres, sont à fond la caisse», sourit Manu Payet.

Pour qu’un film transcende les générations, il ne s’agit pas seulement de faire des blagues qui vont parler à tout le monde, ou d’adopter un registre consensuel, mais de donner envie à des groupes (d’âge, sociaux…) d’en parler ensemble. «Le premier intérêt du cinéma, ce n’est pas le film lui-même, juge le sociologue Emmanuel Ethis, c’est ce qu’il va permettre de raconter à la sortie du cinéma et à qui. En sortant de telle ou telle comédie, à qui va-t-on penser? Seulement à nos amis ou à d’autres? A-t-on envie de dire à ses parents: voilà ce que je vis. Le public est séduit quand un espace de transmission est créé».

L’espace de transmission est renforcé par l’existence de répliques cultes. «Ce sont des marqueurs qui nous accompagnent ensuite toute la vie et font d’un film un référent dans notre construction», précise Emmanuel Ethis. «La France a compris très tôt l’importance des répliques. Il suffit de voir un seul film d’Audiard pour le comprendre. Et les bonnes répliques favorisent l’identification».

On a envie d’être celui qui a la bonne réplique parce que c’est celui qui prend la main dans la conversation, qui prend le dessus dans la vie. «C’est jouissif».  Et de même que l’on se souvient de «Barrez-vous, cons de mimes!» ou des dizaines d’autres répliques cultes de La Cité de la Peur, Radiostars regorge de perles.

Vous vous souviendrez du moment où un rappeur nommé Léonard de Vitry balance un morceau très élégant, à base de «le lundi, le mardi on t’viole. Le mercredi, le jeudi on t’viole (etc)». Et que l’un des personnages conclue d’une voix fluette: «Ça vous fait des semaines très chargées»…

4. Une promo de dingue

Si vous entendez faire de votre film un succès, à moins d’être Terrence Malick, il vaut mieux vous donner pour la promo. Cet ingrédient Radiostars n’est pas passé à côté. Depuis janvier dernier, et la présentation à l’Alpe d’Huez (festival qui avait déjà lancé des succès comme La Vérité si je mens, Taxi, Bienvenue chez les Ch’tis, Tout ce qui brille..) les avant-premières en province se sont succédées de façon intensive. 

Cette stratégie est en vogue depuis quelques années. Les films ancrés dans un cadre régional spécifique (Camping ou Les Petits Mouchoirs dans le Sud Ouest, Bienvenue chez les Ch'tis dans le Nord, Rien à Déclarer dans le Nord-Pas-de-Calais et en Belgique) se montrent d’abord au public dont la région est présente à l’écran (certains comme Bienvenue Chez les Ch'tis, ont d'ailleurs des financements régionaux.) Coup de bol pour un road-movie: c’est toute la France qui est représentée. Alors tournée des popotes.

Selon Romain Lévy, «la stratégie est simple»:

«Si on veut pas se mettre à genoux avec des bandes annonce qui crament les blagues du film, on est obligés de jouer sur le bouche-à-oreille. Pour la sortie, on est seuls face à d’énormes films américains comme Battleship, qui sortent dans 800 ou 1.000 salles. Nous on sort dans 300. L’astuce c’est que les gens aiment notre film et nous aiment nous. Alors on va les voir. Et c’est l’exercice le plus kiffant du monde».

[Ingrédient bonus: dire «kiffant» à tous bouts de champ. C’est parce que Romain «kiffe» la vie. C’est un peu le pendant nounours d’Omar Sy —en blanc, juif, et en plus petit. Le type qui séduit forcément les médias quand il dit: «Certains ont dit que le film était trop gentil, trop naïf: j’ai le cœur fabriqué comme ça».]

La communication sur Internet fait aussi son petit bonhomme de chemin. Le compte Twitter du film relaie les photos des avant-première avec les films un peu partout, les acteurs, le réalisateur Romain Lévy, son co-scénariste Mathieu Ouillon, assurent la promo. «Je ne sais pas du tout l’impact que ça peut avoir mais c’est très ludique», estime Romain Lévy. «Après chaque avant-première on a 15 ou 20 tweets. Demain on aura 300 salles: si on a de la chance, on multiplie les 15 tweets par 300 puis par 5 pour le nombre de séances… »

5. Le supplément d’âme

Les films dépassant toutes les attentes ont de plus en plus d’opportunités pour voir le jour. Il a été assez souligné lors du succès d'Intouchables qu'approcher 20 millions d'entrées en 2012 ou en 1950 était deux choses différentes.

Les films peuvent atteindre un nombre d'entrées beaucoup plus élevé qu’avant grâce au parc de salles, précise Benoît Danard, du CNC.

«Ce parc s'améliore en quantité et en qualité. C'est considérable depuis le début des années 90. Le nombre de séances par jours, le nombre de jours d'ouverture, le nombre de salles: tout cela  augmente. Depuis quelques années, c'est concomittant avec un renouvellement du cinéma. Un renouvellement sur le fond sans l'amélioration du parc de salles n'aurait pas le même impact. Sans compter que le goût du public pour le cinéma se renforce».

Néanmoins, pour tout véritable succès – et c’est là qu’on ne peut savoir dans quelle mesure si les ingredients feront recette – il y a une part d’irrationnel. Une sorte d’alchimie, comme lorsque vous essayez d’appliquer la recette de macaron de Pierre Hermé. Avec lui, ça fait des orgasmes en sucre, avec vous ça fait des crottes acidulées.

On peut appliquer aux cartons des box-offices de ce que Pierre Nora disait des best-sellers dans un entretien à Books.

«[Le best-seller inattendu] a en propre de transgresser le public auquel il était - du moins le croyait-on - destiné. Il ne relève ni des lois du marché ni de l'industrie éditoriale, mais de l'histoire des mentalités. Car le succès inattendu signifie qu'une sensibilité insoupçonnée d'une société a été touchée».

Nous parions sur le fait que Radiostars touchera cette «sensibilité insoupçonnée». Sur le fait qu’une réplique comme celle prononcée par Manu Payet lorsqu’il essaie de convaincre Ben, son pote juif, de coucher avec une antisémite: «Tu vas venger six millions de juifs avec ta teub», vaut bien «Pas de bras, pas de chocolat».

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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