Life

Mars, Vénus et les journalistes

Cécile Dehesdin et Cécile Dehesdin, mis à jour le 24.02.2011 à 14 h 35

Deuxième volet de notre enquête sur la présence - ou plutôt l'absence - des femmes dans la haute hiérarchie des médias d'information.

Mercredi 20 mai, l'école de journalisme de Sciences-Po et Terrafemina.com organisent un colloque  sur «La profession de journaliste et les médias d'information vus par les femmes», en partenariat avec Slate.fr, France Info, et The Wall Street Journal. Deux jeunes journalistes de Slate.fr ont enquêté sur la présence - ou plutôt la relative absence - des femmes dans la haute hiérarchie des médias d'information. Après «Les femmes des évêques», publié samedi, voici le deuxième volet de leur enquête. Le troisième et dernier, «Si ça continue, on arrête les bébés!» sera mis en ligne lundi.

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Avant d'être des entreprises de presse, les médias sont d'abord des entreprises. En 2007, une étude menée par le cabinet McKinsey a démontré que les entreprises dont les instances dirigeantes étaient mixtes étaient à la fois plus performantes et plus rentables que les autres. L’ampleur et la diversité des difficultés des médias d’informations confrontés entre autres à l’économie en berne, la crise de confiance, aux retards d’innovation et à l’adaptation aux nouveaux modes de lecture rend toutefois difficile l’exercice du «Les femmes auraient-elles fait mieux?».

Aurait-on un lectorat plus féminin si l'on avait des chefs féminins? En 2000, parmi les 8 millions de Français qui ne lisent jamais la presse d'information générale, la majorité (59%) étaient des femmes. «Il y a peut-être des questions à se poser sur les difficultés des quotidiens», remarque la directrice de «La Croix» Dominique Quinio, «peut-être que pour conquérir un public plus féminin, il faut justement passer par une direction plus féminine: ce n'est pas parce que l'on a une direction féminine que l'on s'adresse aux femmes, mais un organisme hémiplégique, ce n'est jamais sain. Le monde est fait d'hommes et de femmes, ça devrait aussi être le cas des journaux».

Traiter l'info au féminin?

Il se pourrait aussi que la direction masculine des médias implique un traitement masculin de l'actualité. C'est ce que soutient Isabelle Germain, vice-présidente de l'Association des Femmes Journalistes. «Il y a une hiérarchie de l'information indexée sur goûts masculins, des sujets sur lesquels seuls les hommes sont acteurs. Et cela se ressent dans la façon de traiter les sujets: les femmes sont sous-représentées dans le contenu de l'info.» Ce n'est pas seulement dû au fait que les dirigeants soient masculins, mais à une kyrielle d'habitudes, qui consiste à tendre le micro aux hommes. «Souvenez-vous par exemple de ce numéro du Nouvel Obs sur les intellectuels qui veulent changer la gauche [en mai 2006] — cinquante intellectuels, pas une femme. J'avais écrit à Laurent Joffrin pour le lui faire remarquer, il m'avait répondu dans une lettre assez violente qu'il n'en avait pas trouvées!»

Nombreux sont ceux qui soutiennent, comme Denis Olivennes, directeur général du Nouvel Observateur depuis 2008, qu'il n'y a aucune différence. «Les rédacteurs en chef viennent de Mars et les rédactrices en chef de Vénus? Je ne crois guère à ces explications “essentialistes”. Ce que je crois, en revanche, c’est que les femmes sont au moins aussi talentueuses que les hommes». Bruno Patino, qui a été directeur du Monde Interactif, de Télérama, et qui est actuellement à la tête de France Culture, abonde en ce sens. Il n'y a pas de différence essentielle, mais accidentelle, de même qu'entre des personnes d'âge, de milieux différents. «Toute diversité enrichit un corps social, à fortiori une rédaction». (On pourrait d'ailleurs vous parler de toutes les autres diversités, mais c'est un autre sujet!)

Un autre rapport au pouvoir

D'une certaine façon, dire comme Dominique Quinio qu'il serait plus sain pour les médias que les postes de direction ne soient pas monopolisés par les hommes, c'est poser la question d'une différence entre un management féminin et un management masculin. Là, les avis divergent. Quelques femmes, comme l'ancienne patronne de Métro — aujourd'hui directrice générale de «La Tribune» — Valérie Decamp, estiment avoir des aptitudes spécifiques. «Il y a vraiment des compétences purement féminines; plus les années passent plus je valide ce constat-là, les femmes ont un sens de l'observation que les hommes n'ont pas. C'est sans doute lié à notre côté multiorganisationnel: on arrive à analyser l'essentiel d'une situation pour décider plus rapidement, on est plus multitâches. Une femme étant plus entière qu'un homme, une femme avance avant tout pour un projet, pour une cause, alors qu'une majorité d'hommes avance pour le pouvoir.»

Car l'idée revient régulièrement que les hommes sont davantage attirés par le pouvoir que les femmes. Pour Arlette Chabot, directrice de la rédaction de France2, quand les femmes accèdent à des responsabilités «elles se moquent des signes extérieurs de pouvoir, et sont là pour agir, pour faire des choses», tandis que les hommes «sont plus sensibles à certaines marques sociales», comme avoir un chauffeur par exemple. Catherine Nay, ancienne directrice adjointe de la rédaction d'Europe 1 et désormais éditorialiste et conseillère de Jean-Pierre Elkabbach, a toujours vu les luttes de pouvoir dans les rédactions «d'avantage menées par les hommes que par les femmes», explique-t-elle, avant d'ajouter: «Des jeunes hommes m'ont dit qu'ils aimeraient être dirigeant du Figaro, mais jamais une femme ne m'a dit “je veux diriger le Nouvel Obs”».

«Les femmes disent rechercher le plaisir plus que le pouvoir dans leur emploi», explique Nicky Le Feuvre, sociologue spécialisée dans les rapports sociaux de sexe, peut être parce que le terme de «femme de pouvoir est connoté négativement». Il existe donc une croyance forte selon laquelle le pouvoir intéresse d'avantage les hommes, mais il ne faut pas oublier que «la croyance produit des faits. Ce que l'on croit est aussi réel que ce que l'on fait».

Prendre ses responsabilités

Arlette Chabot explique voir tous les jours cette différence d'approche chez ses journalistes. «Quand une femme responsable vient me voir, elle me parle de ses problèmes, de ses difficultés au travail... Alors que les hommes me disent qu'ils sont vraiment formidables et que je devrais les augmenter!». Même constat à «La Croix», ou alors que la plupart des hommes n'hésitent pas beaucoup avant d'accepter une responsabilité confiée par Dominique Quinio, les femmes prennent un temps de questionnement («Est-ce que je suis faite pour ça? Est-ce que ce sera bon pour moi? Est-ce que ce sera bon pour le journal?»). «Un temps qu'on peut considérer «comme une faiblesse, ou comme une richesse» commente-t-elle, avant d'ajouter «C'est aussi aux femmes de se bouger. On ne peut pas dire qu'il n'y a pas de femmes aux postes de direction et ensuite ne pas y aller quand on vous y appelle».

Pure playeuses?

Vous pensiez que l'arrivée d'Internet comme nouveau média changerait la donne? Détrompez-vous répond une journaliste d'un site d'information, bien vite revenue de cette idée. «J'avais l'impression que sur le web ce serait différent, plus féminin parce qu'Internet n'était pas un lieu de pouvoir, mais un terrain de pionnier. Mais maintenant, tous les regards se tournent vers Internet, les enjeux de pouvoir suivent, et les patrons sont des hommes».

Première partie - «Les femmes des évêques»

Troisième partie - «Si ça continue, on arrête les bébés!»

Cécile Dehesdin et Charlotte Pudlowski

Image de une: CC Flickr SSkennel

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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