Twixt, les fantômes de Francis Coppola

© American Zoetrope

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Son nouveau film emprunte à Poe, Murnau, Carroll, Rusty James et son histoire familiale.

Il y a un machin bizarre, assez embarrassant. Ça vous prend un peu par surprise, on ne sait pas trop quoi en faire. On appelle ça la beauté. C’est ce truc-là qui surgit dans le film de Coppola, assez vite, et bientôt envahit tout. Pas facile. D’autant que ça n’avait pas l’air prévu pour, ce petit Twixt (Twixt? c’est quoi, twixt? un twist multiplié par une inconnue?) déguisé en film de genre, un peu pochade, un peu exercice virtuose, un peu confidence personnelle, à la fois très intime et déjà connue.

Il faut moins de 10 minutes pour identifier dans le rôle de l’écrivain fauché joué par Val Kilmer, auteur de romans gothiques qui eurent naguère du succès, une caricature de celui qui fut le cinéaste des Parrain et rêva de prendre Hollywood à l’abordage. Quand il débarque dans un trou perdu où rodent les fantômes d’un crime de masse et de folkloriques personnages droit sortis de la galerie de monstres de l’Amérique profonde, on se dit que ce bon vieux Francis va nous la jouer Twin Peaks du pauvre, Sleepy Hollow de la Bible Belt. Oui? Oui. Mais non.

Oui parce que Coppola ne se moque pas du tout du genre, des rebondissements, des fantômes de cinéma, des effets. Le vieil hôtel est hanté à souhait, et les sortilèges domestiques et financiers de Skype précipiteront une fatalité de grand guignol. Mais non, parce que voilà qu’en habile conteur, ayant planté un décor reconnaissable, Coppola se met très posément à raconter une autre histoire, ou même (au moins) deux autres histoires.

L’une est vieille comme la Bible, elle s’appelle le massacre des innocents, et si vous croyez qu’elle est dépassée, ouvrez un journal. L’autre est vieille de 25 ans, elle date de ce 26 mai 1986, jour de la mort atroce de Gian Carlo, le fils aîné de Francis Ford Coppola.

Au terme du film, les circonstances exactes de cette mort seront reconstituées et montrées comme on s’inflige une blessure par un père qui ne se défait pas d’un sentiment de culpabilité. Pour faire cela, il aura fallu écouter du rock au bord du lac en compagnie de charmantes créatures gothiques, se promener avec Edgar Poe, chausser brièvement des lunettes 3D pour quelques séquences où le relief importe moins que le jeu entre le spectateur et le film.

Car Twixt est un film étonnamment ludique, et cet aspect joueur est la condition express de la possibilité d’entrer dans la tragédie. Condition nécessaire, mais pas suffisante. Face à la mort, face à une douleur inextinguible, le second degré n’est pas de taille. Il faut une bien plus puissante potion magique, il faut cette onde étrange qui s’instille doucement quand apparaît la jeune fille diaphane, et dans le travail sur le noir et blanc et la couleur, et dans l’invocation des puissances de Murnau et de Tourneur.

Il faut l’extrême sérieux des conversations avec Edgar Allan Poe parlant de Virginia, son épouse morte qui hante ses propres textes, et l’amusant shérif fou qui veut écrire un slasher avec l’écrivain de passage, il faut le jeune motard hard rock surgi d’Orphée et de Rusty James qui affronte le beau prêtre tueur, hustonien en diable.

Un trait de rouge, une pointe de Kenneth Anger, une grâce qui flotte entre deux eaux comme un sourire de jeune fille capté par Lewis Carrol. Ce serait comme une musique pour les yeux, et qui ferait danser  grotesques et bien-aimés, souvenirs et émotions, tragédie, gag et graphisme.

Au XXe siècle, monsieur Coppola fut un génie qui œuvrait volontiers dans le style monumental. Dans un autre monde, celui d’à présent, c’est à dire également depuis trois films aussi différents que possible –L’Homme sans âge, Tetro, Twixt– il est passé du côté des ritournelles et des fables. C’est plus secret, mais pas moins… beau. 

Jean-Michel Frodon