L'islam menace-t-il la république (française)?

Une jeune fille manifeste en 2004 contre la loi interdisant le port du voile à l'école. REUTERS/Charles Platiau

Une jeune fille manifeste en 2004 contre la loi interdisant le port du voile à l'école. REUTERS/Charles Platiau

Les pratiques de cette religion sont-elles contraires aux principes républicains? Le point en six questions.

Les musulmans français pratiquant leur religion dans notre pays peuvent-ils être des citoyens comme les autres? Les assassinats commis au nom de l’islam par Mohamed Merah en mars 2012 ont remis la question au cœur du débat public.

Déjà pour ces seuls derniers mois, avant même que ne commence la campagne électorale, plusieurs «affaires» ont illustré les relations compliquées qu’entretiennent islam et république française: refus aux mères d’élèves portant le voile de participer aux sorties scolaires (mars 2011); interdiction des prières de rue par Claude Guéant (septembre 2011); adoption par le Sénat d’une loi controversée dont l’article 3 dispose que les assistantes maternelles accueillant des enfants à domicile ne doivent pas être voilées (janvier 2012). Enfin, en février 2012, c’est Marine Le Pen qui lance une nouvelle offensive en avançant que «l'ensemble de la viande qui est distribuée en Ile-de-France, à l'insu du consommateur, est exclusivement de la viande halal».

Ces «affaires» posent chacune à leur manière la question de la compatibilité de l’islam, ou de ses pratiques, avec la République française. L’islam menacerait-il la république?

1. Porter le voile, faire la prière dans la rue, réclamer des cantines halal, des jours fériés musulmans, des horaires de piscine séparés pour les femmes vont à l’encontre du socle républicain

FAUX. En France, les principes constitutionnels et la laïcité garantissent la liberté individuelle, la liberté de conscience, mais aussi la liberté de culte, aussi longtemps que ses manifestations ne troublent pas l’ordre public. Dans ces affaires, le clignotant s’allume si des musulmans exigent que des interdits ou des préceptes religieux musulmans s’appliquent à l’ensemble de la population, voire à la seule partie qui relève de la religion musulmane. Cela ressortit alors du communautarisme, c'est-à-dire de l'existence de communautés vivant selon des règles particulières, différentes de celles applicables à tous.

Rien n’interdit que l’on serve des menus sans porc dans les cantines et, à l’exception de l’école (parce qu’il s’agit d’enfants et d’adolescents), le port du foulard est autorisé dans l’espace public. 

Ces comportements ne sont pas traditionnels dans la société française, c’est pourquoi ils peuvent être irritants pour certains. Mais ils ne sont pas illégaux. «Les prières de rue» quant à elles, résultent d'abord de l'insuffisance d’une quinzaine de mosquées dans toute la France (sur un total de 2.000 environ) mais elles constituent une entrave à la circulation.

Ce qui peut poser problème, c’est que certains de ces comportements traduisent souvent une exacerbation de la volonté d'affirmer sa différence, une revendication identitaire parallèlement à la poussée démographique des «musulmans sociologiques» qui seraient 5 millions en France (1).

2. La construction des mosquées est illégale et les autorités qui y consentent cèdent devant la pression communautariste, voire les menaces

FAUX. La construction de mosquées n’a rien d’illégal aux termes de la loi de 1905. Ce qui est interdit, c’est d’accorder des subventions publiques pour la construction d’édifices cultuels.

Le problème, c’est que la loi de 1905 interdit les subventions postérieures à la loi, mais met gracieusement à la disposition des cultes les édifices antérieurs qui sont propriété publique. Ce qui crée une inégalité de fait en faveur des cultes catholique et protestant, dans une moindre mesure juif, implantés en France depuis plusieurs siècles.

Or pour des raisons d’équité, de dignité et parfois aussi de clientélisme, les institutions publiques ont voulu que les musulmans puissent se doter de lieux de culte. Et il existe des moyens d’aider sans transgresser la loi: baux emphytéotiques, subventions à des associations à but social ou culturel, etc.

En outre, les musulmans arrivent assez aisément à se passer d’argent public. De fait, le financement des lieux de culte est déjà dans une large part le fait des communautés musulmanes elles-mêmes, par des contributions directes, par le commerce de la viande halal (il y aurait plus de 5.000 boucheries halal en France), par le recours à des donateurs français ou étrangers.

3. Les pays étrangers  ont la main sur de nombreuses institutions musulmanes au sein de la République française

VRAI. L’islam de France est encore pour une grande part un islam en France, où les pays d’origine de communautés immigrées jouent un rôle prépondérant. Le gouvernement algérien finance le recteur de la Grande mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, ainsi que certains des imams qui y officient. Le roi du Maroc subventionne le rassemblement des Marocains de France, créé en 2006, et membre du Conseil français du culte musulman (CFCM). Ces deux pays contrôlent donc directement ou indirectement de nombreux imams et mosquées en France.

De Turquie, c’est le ministère des Affaires religieuses à Ankara qui sélectionne des imams, les paye et les envoie en France pour répandre une pratique religieuse «à la turque». Ceux-ci ne maîtrisent souvent pas le français et peuvent être en conflit ouvert avec les Franco-Turcs de la seconde génération vivant en France. C’est encore Ankara qui finance le représentant turc au sein du CCFM.

Les Frères musulmans égyptiens ont la main sur l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) dont l’orientation politique est donc décidée à l’extérieur de la France.

Les pays du Golfe, en particulier le Qatar tente une percée dans le contrôle de certains lieux de culte. Les soufis ont leurs confréries à l’étranger et pas en France. D’ailleurs, le gouvernement français a souvent la tentation d’utiliser ces relais pour contrôler les communautés immigrées.

Mais les musulmans de la deuxième ou de la troisième génération, ou les convertis,  ont moins de raisons d’entretenir de tels liens et peuvent être exaspérés par ces tutelles.

4. Les musulmans français constituent un vivier potentiel pour les islamistes qui prônent la charia et le djihad

VRAI ET FAUX. Les musulmans de France sont aussi divers que possible et la majorité d’entre eux sont bien intégrés dans la société française. L’islamologue Olivier Roy note qu’en prenant pour cible des militaires français musulmans, Mohamed Merah «a tué son double»:

«L'armée française compte désormais de 10% à 20% de jeunes musulmans de seconde génération dans ses rangs; ils se comptent donc en milliers, voire dizaines de milliers; le décalage est énorme avec le nombre de djihadistes, et pourtant c'est à travers l'évolution de ces derniers qu'on veut lire l'évolution de l'islam en France, et pas au travers de ceux qui trouvent leur chemin, parfois cahin-caha, vers l'intégration.»

Pacifique, l’islam peut être instrumentalisé dans un certain contexte et prêter à des lectures extrêmes.  Même si, comme Jean Daniel le rappelle dans Le Nouvel Observateur, toute religion comporte une face cachée, un aspect sombre, nocturne, comportant intolérance et violence, qui surgit à un moment ou à un autre dans l'histoire.

Signe inquiétant cependant: un sondage sur l’islam et la citoyenneté (août 2008) du CSA pour Le Monde des religions montre que les jeunes Français musulmans de moins de 30 ans sont plus nombreux que les plus âgés à penser que la charia peut être appliquée (60% contre 33%). Ce qui incite à en conclure, écrivent Bernard Godard et Sylvie Taussig dans Les musulmans en France, «soit d’une incompréhension du terme même de charia, soit d’une volonté d’en découdre avec la laïcité». Or si un groupe minoritaire veut imposer la charia en France, il est anti-républicain dans la mesure où il s'agit de règles qui ne sont pas l'expression de la volonté générale du peuple souverain, mais qui trouvent leur source dans des textes révélés, imposée de l'extérieur, et interprétés par les grands prêtres et non les juges républicains.

5. L’islam est hostile à l’égalité entre les femmes et les hommes, fondement de la République

VRAI. S’il existe bien une lecture féministe du Coran, c’est l’interprétation misogyne qui l’a emporté. En matière d’émancipation sexuelle, l’islam est plus sexiste que prude. Le Coran s’est inscrit culturellement dans des sociétés méditerranéennes profondément sexistes, qui ont fini par imposer un statut dominé des femmes comme résultant de la règle religieuse (interdiction du divorce mais répudiation, polygamie, etc.). Les femmes sont souvent élevées dans une culture de la soumission tandis que les garçons sont habitués à jouer les premiers rôles.

En France, de tels comportements perdurent au sein des familles issues de l’immigration, mais sont aussi sérieusement concurrencés par l’attraction de la société française. L’égalité à l’école (et même la sensible supériorité des filles en matière de réussite scolaire), le travail des femmes, et plus généralement l’ambiance individualiste porte à l’émancipation des femmes musulmanes autant que des autres. Paradoxalement, le port du foulard est parfois pour certaines un moyen d’émancipation (comme l’était pour les femmes du XIXe siècle le fait d’entrer dans les ordres).

6. Culturellement, l’islam est d’essence étrangère, et ne peut donc pas s’acclimater en République française

VRAI (pour l’instant). Il n’y a pas de tradition de séparation du politique et du religieux, comme le veut la laïcité française, dans la tradition de l’Oumma. Mais précisément, la situation des musulmans d’Europe et en particulier de France est tout à fait singulière et inédite: première implantation durable de communautés musulmanes minoritaires, dans des pays pluralistes. Cela explique sans doute le repli sur le noyau dur du religieux identitaire. Mais cela offre aussi une opportunité pour un réexamen doctrinal.

«Certains musulmans français ont bien tenté de couper le cordon ombilical avec l’arabité, de faire les sermons du vendredi en français. Mais la formation des imams de France en France est encore marginale», explique Abdelaziz Chaambi, membre fondateur du Collectif des musulmans de France. Egalement président de la Coordination contre le racisme et l’islamophobie, Abdelaziz Chaambi reconnaît que, «dès qu’on commence à critiquer les responsables ou représentants de la communauté, on est menacé de fitna. “Tu vas aller en enfer, tu va perdre tes bonnes actions” se voit-on répondre», explique-t-il. Ce qui est en jeu, selon lui, c’est d’arriver à fournir une interprétation de l’islam adapté au contexte français, aux réalités françaises sans mettre en cause le dogme et les croyances. «A Lyon, par exemple, nous nous sommes appuyés sur des fatwas qui ont permis d’adapter l’islam à la vie quotidienne française, afin par exemple de partager la table avec des gens qui boivent de l’alcool ou qui fument du cannabis en gardant nos distances.»   

Il faudrait que les musulmans en France acceptent de mener une «adaptation», dit Abdelaziz Chaambi. Le philosophe Abdennour Bidar va, lui, beaucoup plus loin et appelle à une «autocritique» radicale. Malheureusement, écrit-il, «la culture islamique est incapable d’autocritique. Elle considère de façon paranoïaque que toute remise en cause de ses dogmes est un sacrilège. Coran, prophète, ramadan, halal, etc.: même chez des individus éduqués, cultivés, par ailleurs prêts au dialogue sur tout le reste, la moindre tentative de remise en cause sur ces totems de l'islam se heurte à une fin de non-recevoir».

La tentative d’instituer un «islam de France», avec des imams de culture française, formés en France et qui puissent adapter la pratique de l’islam au contexte culturel français a plutôt échoué pour l’instant. Elle constitue pourtant la clé de l’intégration des musulmans pratiquants au sein de la République française.

Ariane Bonzon

(1) Dans le livre de référence sur le sujet, Les musulmans en France (Pluriel, 2008), Bernard Godard et Sylvie Taussig chiffrent à 5 millions le nombre de musulmans sociologiques vivant en France. Le taux de pratique religieuse s’élèverait à 20%. Retourner à l'article

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